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Critique de la tradition au nom du Coran

Les dix-sept questions qui fâchent dans le rapport entre l’Islam et les femmes

Cet article a été publié dans Oasis 30. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 29/03/2021 10:54:48

 

Asma Lamrabet, née à Rabat et médecin de profession, soutient depuis longtemps une lecture réformiste de l’Islam, surtout pour ce qui concerne les rapports de genre : une approche qui la différencie tant des féminismes laïques, pour lesquels l’égalité entre homme et femme passe par l’affaiblissement de la religion et la sécularisation de la société, que du traditionalisme islamique, qui conçoit les relations entre les sexes en termes de complémentarité plutôt que de parité.

 

Son dernier ouvrage, Islam et femmes, résume son long parcours de réflexion et d’activisme, en mettant en avant dix-sept questions épineuses – allant de la supériorité originelle de l’homme jusqu’au tabou du corps féminin –, autour desquelles s’est cristallisée une lecture discriminatoire de l’Islam. Thèmes d’une grande délicatesse que ceux affrontés dans l’ouvrage : preuve en est la biographie même de cette doctoresse prêtée aux sciences religieuses. Lamrabet, de fait, a dirigé pendant sept ans le Centre d’études sur les questions féminines de la Ligue Mohammadienne des Oulémas de Rabat – une institution dont le but est de diffuser une connaissance correcte de la religion – mais a été contrainte de démissionner en 2018 à cause de ses positions à contre-courant sur le régime successoral prévu par la jurisprudence islamique traditionnelle.

 

L’idée de Lamrabet est que ce qui pénalise les musulmanes, ce n’est pas le Coran en soi, mais bien les interprétations qui se sont affirmées au cours de l’histoire de l’Islam : interprétations qui auraient dénaturé l’esprit originel du texte sacré, en en forçant la lettre ou en l’ignorant de façon injustifiée au bénéfice d’autres sources.

 

Dans la première catégorie, on peut citer par exemple la question de la polygamie : il est vrai que le Coran autorise les hommes à prendre en mariage jusqu’à quatre femmes, mais il pose comme condition à cette éventualité que les épouses bénéficient d’un traitement rigoureusement paritaire (Cor. 4,2-3), dont il décrète dans le même temps l’impossibilité (4,129). Partant de ce lieu commun de la pensée réformiste, Lamrabet conclut que l’intention divine contenue dans le texte est la monogamie, alors que juristes et théologiens « ont interprété les versets concernant la polygamie comme une sorte de blanc-seing permettant d’avoir plusieurs partenaires et ont inscrit cette supposée concession au registre des avantages sexuels accordés aux hommes » (p. 65). Même typologie pour le problème de la valeur juridique du témoignage des femmes qui vaut, selon le Coran, la moitié de celui des hommes. Sur ce point, la lettre du texte sacré semblerait claire : « Demandez le témoignage de deux témoins parmi vos hommes. Si vous ne trouvez pas deux hommes, choisissez un homme et deux femmes, parmi ceux que vous agréez comme témoins » (Cor. 2,282). Si ce n’est que, affirme Lamrabet, le verset doit être interprété à la lumière de la situation spécifique à laquelle il renvoie, qui est celle de l’écriture d’une dette. Sa finalité ne serait donc pas d’établir une discrimination entre hommes et femmes, mais plutôt d’« instaurer une déontologie du respect des clauses du contrat établi » (p. 113), dont les modalités sont liées au contexte de chaque époque, et ne peuvent assumer une valeur normative intemporelle.

 

Dans le second cas, celui de l’origine extra-coranique de certaines normes, se trouve la sanction prévue pour l’adultère. Le Coran établit que, une fois constaté l’adultère sur la base d’un quadruple témoignage, celui-ci doit être puni par cent coups de fouet, quel que soit le genre, masculin ou féminin, du coupable. Mais dans la jurisprudence, c’est la peine de la lapidation qui s’est imposée, tirée de certains hadîths qui, confirmant la loi mosaïque, auraient abrogé ce que prévoyait le Coran.

 

Résumant les résultats de sa recherche, Lamrabet observe que, sur les dix-sept questions soumises à examen, six seulement (la responsabilité masculine, la polygamie, la correction violente des femmes, le voile, l’héritage, et la valeur du témoignage féminin) dépendent d’une exégèse inadéquate d’autant de versets coraniques, devenus « le cadre référentiel de la lecture patriarcale » (p. 189). Toutes les autres thématiques (infériorité féminine originelle, lapidation, nature intrinsèquement séductrice de la femme, obligation du tuteur, soumission aux hommes, interdiction d’épouser des hommes non-musulmans etc.) proviennent par contre de traditions ou de matériel extra-coraniques.

 

La liste proposée par Lamrabet est en réalité incomplète. Il est étonnant par exemple que, traitant de la supériorité masculine, elle ne discute pas du verset selon lequel « les hommes ont une prééminence sur les femmes » (2,228). Indépendamment de ces omissions, les problèmes mis en lumière par l’auteure renvoient tous au devoir de relire de façon critique l’exégèse et la jurisprudence traditionnelles, thème affronté dans les conclusions du volume. Comme d’autres féministes, Lamrabet affirme la nécessité d’un nouveau paradigme, centré sur une lecture holistique du texte sacré qui pose « la thématique de la relation entre homme et femme au sein de la vision et cohésion globale du message » (p. 196). Le cœur du Coran ne serait pas tant la discipline juridique de la vie socioreligieuse qu’une éthique humaniste universelle fondée sur l’égalité et la justice. C’est à l’aune de cette éthique, outre celle des droits de l’homme, qu’il faudrait lire les versets plus proprement dépendants du contexte social patriarcal dans lequel apparut l’Islam, et avec lequel Muhammad adopta une attitude polémique. Et il faudrait utiliser le même processus pour établir le juste rapport entre Coran et Sunna, subordonnant la validité de la seconde à sa cohérence avec l’esprit du premier.

 

Une telle approche suggère une issue possible aux problématiques analysées ponctuellement par Lamrabet, mais elle ne résout pas une question de fond, qui concerne le statut même de la révélation, et précède de ce fait tout travail d’exégèse. Si le texte coranique, dans son intégralité, est l’enregistrement littéral de la parole éternelle de Dieu, dans quelle mesure, et selon quel critère est-il possible de distinguer entre ses aspects contingents et son message universel supratemporel ? C’est une question que Lamrabet ne pose pas, mais que toute tentative réformiste ne saurait éluder.

 

Tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Michele Brignone, « Critique de la tradition au nom du Coran », Oasis, année XV, n. 30, décembre 2019, pp. 137-139.

 

Référence électronique:

Michele Brignone, « Critique de la tradition au nom du Coran », Oasis [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2020, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/femmes-coran-questions-epineuses-polygamie-adultere-1