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Religion et société

Foi et liberté. Le conflit des interprétations

La seconde sourate coranique, connue sous le nom « de la Vache », contient le précepte « Pas de contrainte en religion » (lâ ikrâh fî al-dîn), (2,256), cité par Benoît XVI dans sa Lectio magistralis de Ratisbonne (12 septembre 2006). Tel précepte a été repris dans la successive Lettre ouverte à Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, signée par des théologiens reconnus et des juristes musulmans. « Pas de contrainte en religion » figure entre autres dans la version arabe de la Déclaration universelle des droits de l’homme dans l’islam rédigée à l’initiative du Conseil islamique d’Europe et signée à Paris le 19 septembre 1981. Cette divine parole, comme bien d’autres, est désormais reprise dans le milieu musulman, le plus souvent de façon absolue, au-delà de son contexte culturel. Alors qu’auparavant, parmi les illustres exégètes du passé, c’est tout le contraire qui s’était produit : elle avait été replacée dans son contexte, entendue comme une norme circonscrite et même considérée abrogée par des passages coraniques révélés plus tard. (1)

 

 

Dans son célèbre commentaire coranique, Tabarî (m. 310 de l’hégire / 923 apr. J.-C.) confirme les divergences entre écoles sur l’interprétation de ce verset, et écrit que selon certains « Pas de contrainte en religion, la voie droite se distingue de l’erreur » se réfère aux alliés de Muhammad à Médine, les « Auxiliaires », et en particulier à l’un d’eux qui avait des enfants chrétiens ; en effet, l’auteur raconte que des marchands de Syrie arrivèrent à Médine, invitèrent les fils de cet homme au christianisme et les emmenèrent en Syrie. Le père s’était adressé au Prophète pour les rappeler à lui, mais il lui avait répondu : « Pas de contrainte en religion, la voie droite se distingue de l’erreur […], que Dieu les éloigne ! Ils sont les premiers négateurs. »

 

 

Par la suite, il fut révélé : « Non ! Par ton Seigneur ! Ces gens ne seront de vrais croyants que lorsqu’ils t’auront pris pour juge de leurs différends et auront accepté tes sentences sans ressentiment, en s’y soumettant entièrement » [4,65]. Tabari reporte aussi une version légèrement différente selon laquelle l’homme s’était rendu auprès du Prophète et lui avait dit : « Dois-je les obliger ? Ils ne veulent rien d’autre qu’être chrétiens ». Cette variante sera reprise presque à la lettre par de nombreux exégètes ; par exemple par l'hanbalite Ibn Kathîr (m. 774/1373) qui écrit : « “Pas de contrainte en religion” signifie qu’on ne doit contraindre personne à entrer dans la religion de l’islam […] parce que celui que Dieu guide à l’islam en lui ouvrant le cœur et lui rendant la vue plus lumineuse, y entre de son gré ; par contre celui dont Dieu aveugle le cœur et scelle l’ouïe et la vue, ne tirera pas d’avantages de l’entrée dans la Religion s’il est contraint et obligé ». L’extension proposée par Ibn Kathîr permet de résumer le sens des récits cités par Tabarî et d’autres : la liberté de choix en matière religieuse est prescrite par la Loi, mais c’est une liberté seulement appa¬rente ; « Pas de contrainte » ne veut pas dire que toute contrainte à une religion donnée est mal vue de Dieu, mais seulement qu’elle est complètement inutile. Même un mu’tazili¬ta comme Zamakhsharî (m. 538/1144) écrit : « Dieu ne permit pas que le credo fût imposé et forcé mais qu’il fût concédé et choisi ». Mais pour confirmer sa thèse, il met en cause un autre passage du Livre qui insiste sur le choix préalable de Dieu : « Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ? » (10,99). On ne peut donc pas vraiment parler de liberté religieuse, parce que Dieu a déjà choisi et déterminé les parcours humains, il a séparé la Foi de l’impiété, le Guide de l’erreur et Sa séparation doit être obser¬vée. Plus que de tolérance en matière religieuse, la pleine soumission au Décret est ici rati¬fiée, et enfin l’adhésion à l’islam. Le grand Fakhr al-Dîn al-Râzî (m. 606/1209) écrit que dans les paroles « Pas de contrainte en religion », « la religion » vaut pour « la Religion de Dieu ».

 

 

L’andalou Qurtubî (m. 671/1272) est du même avis, et replace l’affirmation divine dans son contexte : « le premier point – écrit-il – est que la Religion signifie la doctrine et l’apparte¬nance à la Communauté des croyants ; en effet, elle est associée à la voie droite se distin¬gue de l’erreur ». Dans d’autres récits juxtaposés par Tabarî aux précédents,

 

l’homme et ses enfants chrétiens sont remplacés par une femme et des juifs. L’auteur parle en parti¬cu¬¬lier d’une femme des « Auxiliaires » dont les enfants mouraient tous à la naissance ; la femme se promit de faire devenir juif ou chrétien tout enfant qui survivrait. Quand arri¬va l’islam, écrit encore cet auteur, quelques médinois étaient juifs, et on voulut les obliger à se convertir. C’est alors que descendit « Pas de contrainte en religion » ; ceux qui choisirent l’hébraïsme se séparèrent de ceux qui choisi¬rent l’islam. Une version relève directement l’éloignement des juifs de la ville du Prophète ; quelques « Auxiliaires » qui avaient choisi l’islam ne voulaient pas se séparer de leurs frères et enfants juifs, mais Dieu révéla « Pas de contrainte en religion, la voie droite se distingue de l’erreur ». Par la suite Muhammad dit : « S’ils vous choisissent, ils seront des vôtres, s’ils les choisissent, ils seront des leurs et seront éloignés avec eux ». Une autre narration met en cause la parenté de lait, que le droit musulman assimile à la parenté de naissance [cf. Coran 4, 23]. Quelques juifs de Médine étaient allés en nourrice dans une tribu arabe et, quand le Prophète ordonna d’évacuer les juifs, les membres de cette tribu dirent : « Ce sont nos fils, nous irons avec eux et nous suivrons leur religion » ; mais ils en furent empêchés et furent obligés de se convertir à l’islam. Cela vaut la peine de souligner l’insi¬stance continue de ces exégètes dans la qualification des protagonistes principaux comme « auxiliaires » ; de telles mises au point ont vraiment pour but de relativiser l’épisode et donc le précepte à des personnes dans une situation temporelle et géographique précise. Cela veut dire que « Pas de contrainte en religion » est considéré seulement en référence aux gens du Livre à Médine, et à une époque assez proche du moment de l’Emigration. Par contre, une « théorie de la contrainte religieuse » s’appuie sur d’autres versets du Livre.

 

 

Taxation et Persécution

 

 

Avant tout, il y a la contrainte des idolâtres. Tabarî reporte : « Un bédouin fut obligé de se convertir ; les bédouins étaient en effet une communauté d’ignorants, ils n’avaient jamais connu un Livre [...] ; par contre ceux qui appartenaient aux gens du Livre n’y furent pas obligés s’ils s’acquittaient de la capitation ou à l’impôt foncier ». Il n’y avait pas d’alternative pour ce bédouin contraint à la Religion, ajoute-t-il: ou l’islam ou la mort. Par con¬tre, les membres des gens du Livre eurent la possibilité de payer des taxes et, s’ils les versaient, ni les juifs ni les chrétiens ni les zoroastriens ne furent obligés de se convertir.

 

 

Il poursuit : « L’envoyé ordonna de combattre les idolâtres d’Arabie […] ; quant aux autres il dit qu’on pouvait accepter d’eux qu’ils paient la capitation ». Dans ces traditions, la capi¬ta¬tion résulte être la condition nécessaire à la tolérance religieuse. La connaissance d’une Foi révélée, qui distingue les juifs, les chrétiens et éventuellement les zoroastriens des

 

autres sur le plan théologique, se traduit au niveau juridique par une taxation. Par contre l’ignorance totale d’une Ecriture, et de l’Ecriture arabe en particulier, se traduit par des persécutions. Cela signifie qu’une certaine exégèse et une certaine jurisprudence ont opéré une analogie entre les « Auxiliaires » de Médine et les peuples du Livre d’époques successives : pour ces derniers aussi « Pas de contrainte en religion », étant bien entendu que l’institut classique de la capitation est finalement une forme de contrainte bien qu’elle ne fasse pas couler de sang. Tabarî écrit encore : « Le verset est descendu dans une affaire particulière ; ceci dit, son décret est étendu à tout ce qui en partage l’objectif ».

 

 

L’érudit bagdadien Ibn al-’Arabî (m. 543/1148) inversa tout à fait le sens littéral de la norme. En effet, il écrit que « “Pas de contrainte en religion” est un précepte général qui est vala¬ble seulement pour la contrainte au faux ; quant à la contrainte selon le Vrai, elle fait partie de la religion ». Cet auteur donne pour acquis la persécution de l’incroyant, là où incroyant est un terme d’ample exception. Il écrit encore : « Peut-être l’incroyant se tue-t-il pour au¬tre chose que pour la foi ? Le Prophète dit : “Il m’a été commandé de les combattre jusqu’à ce qu’ils professent qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu” ; il le dit suite aux paroles de Dieu : “Combattez-les sans répit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de subversion et que le culte soit rendu uniquement à Dieu”. » [2,193]. Ibn Kathîr est sur la même ligne quand il reprend la tradition prophétique suivante : « L’envoyé de Dieu dit à un homme : “Convertis-toi à l’islam”. Il répondit : “Je le fais contre envie”. Il dit : “Même si tu le fais contre ton envie” […]. Mais il n’accepta pas, au contraire, il y répugnait. Le Prophète dit : “Convertis-toi même si cela te répugne; Dieu te récompensera la bonté de ton intention et la pureté de la Foi” ».

 

 

Qurtubî aussi légitime la contrainte religieuse, mais néanmoins, avec une certaine limite pour les gens du Livre. Il écrit : « Le passage fut révélé en référence aux prisonniers : ils n’y étaient pas contraints s’ils appartenaient aux gens du Livre et s’ils étaient adultes ; par contre s’ils étaient zoroastriens, tant adultes qu’enfants, ou bien polythéistes, ils étaient obligés de se convertir à l’islam. En effet, celui qui les capturait ne pouvait pas profiter d’eux tant qu’ils étaient polythéistes, la viande qu’ils abattaient ne pouvait être consommée et on ne pouvait s’unir à leurs femmes ; conformément à la religion qu’ils suivaient, ils s’alimentaient d’animaux morts et d’autres saletés en tous genres […]. Parce que leur patron ne tirait d’eux aucun avantage, leur contrainte était permise ». Il continue : « Ils doivent prendre la religion de celui qui les capture, et s’ils refusent ils sont obligés de se convertir à l’islam ; même les enfants, qui n’ont aucune foi, sont obligés d’entrer dans la religion musulmane, pour éviter qu’ils ne prennent une fausse religion. Quant aux membres d’autres types d’impiété, ils ne doivent pas être contraints à l’islam si en échange ils paient la capitation ».

 

 

Parfois l’exégèse a attribué « Pas de contrainte en religion » aux nouveaux convertis accusés d’opportunisme. Ibn Kathîr s’appuie sur une tradition canonique : « Dieu se complaît d’un peuple conduit au paradis enchaîné, c’est-à-dire des prisonniers de guerre qui arrivent en terre d’islam enchaînés, chaînes et pilori, et puis qui se convertissent ; leurs cœurs et leurs actions sont bons et ils auront le paradis ». De son côté, le chiite Tabarsî (m. 548/1154) paraphrase ainsi la tradition qui vient d’être citée : « Ne dites pas à qui est entré dans la Foi après la guerre qu’il y est entré “contraint” ; si celui-ci après la guerre est conscient et sa conversion est sincère, alors il n’est contraint en rien, et ne doit pas être considéré contraint ». Dans tous les cas, cet auteur en tant que chiite suit la doctrine mu‘tazilite et insiste sur la relative liberté de l’homme, il observe que dans la Foi il n’y a pas de contrainte de la part de Dieu ; c’est plutôt la profession extérieure qui est objet de contrainte. Mais cela n’est pas la Foi, tout comme ce n’est pas de l’impiété de la part de celui qui est contraint à dire des paroles impies, parce que la Vraie Foi est un acte du cœur. Tabarsî a opéré une distinction dans la notion de Foi : dans son aspect extérieur, comme religion positive et avant tout comme profession verbale, la religion est sujette à la contrainte ; mais elle ne l’est pas dans la dimension intime, dans la Foi qui – souligne l’auteur – se traduit dans le Bien, c’est-à-dire l’islam, la Foi dont Dieu se complaît. La proposition des spirituels s’en rapproche. Par exemple, le mystique Qashânî (m. 731/1330) écrit que la Foi ne peut être induite uniquement et seulement parce qu’elle est déjà là, et son existence est inévitable : « La Vraie Foi est le Guide qui dérive de la lumière du cœur, et est obligée par la nature humaine originelle, elle est nécessaire pour la foi qui est une certitude absolue. Comme l’a dit le Très-Haut : “Consacre-toi à la religion, en monothéiste sincère ! C’est Dieu qui a voulu que cette croyance fût inhérente à la nature de l’homme. Et l’ordre établi par Dieu ne saurait être modifié. Telle est la religion de la rectitude” [30,30] ». Qashânî a illuminé une religion naturelle, première-née et nécessaire, inchangée depuis toujours.

 

 

Sens et Contexte

 

 

L’argument le plus connu dans l’exégèse de « Pas de contrainte en religion» est sa possible abrogation, possibilité considérée par la grande majorité des auteurs. Entre autres, Râzî rappelle l’abrogation du passage mais déclare y être contraire en ligne générale parce qu’il est convaincu que Dieu a édifié la foi sur la permission et sur la décision, sur le poids des opinions individuelles en vue de la récompense ou du châtiment dans l’au-delà. Il écrit : « La contrainte n’est pas consentie dans la demeure ici-bas qui est la demeure de l’épreuve, parce que la violence et la contrainte à la Foi rendraient vain le sens de l’épreuve et de la tentation. Le Très-Haut a dit : “Croira qui voudra et niera qui voudra” [18,29] ; il a dit aussi : “Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ?” [10,99] ; et encore : “Vas-tu te consumer de chagrin parce qu’ils ne sont pas croyants ? Si Nous l’avions voulu, Nous aurions fait descendre du Ciel un prodige devant lequel ils auraient humblement courbé l’échine” [26,3-4]». L’illustre théologien conclut : « La voie de la coercition, de l’obligation et de la contrainte n’est pas consentie parce qu’elle contredit l’obli¬gation légale ». Qurtubî est plus proche de l’idée d’abrogation et il écrit : « On dit que le passage fut abrogé parce que le Prophète força les arabes à la religion musulmane, les combattit et ne leur demanda rien d’autre que l’islam. » Quant à l’« abrogeante », il l’identifie dans la sourate de la Conversion ou de l’Immunité : « Prophète, combats les incroyants et les hypocrites » [9,73]. Par contre, Ibn Kathîr est complètement favorable à l’abrogation : « Quelques-uns ont dit qu’il a été abrogé par le “verset de l’épée”. Il faut inviter toutes les na¬tions à embrasser la Foi monothéiste qu’est la Foi de l’islam ; et s’il y en a qui refuse de le faire, celui-là ne doit pas être réprouvé, il ne faut pas lui demander en échange la capi¬tation, par contre il doit être combattu jusqu’à ce qu’il meure […]. Dieu a dit : “Vous serez bientôt appelés à affronter un peuple doué d’une force redoutable, que vous aurez à combattre, à moins qu’ils ne se convertissent à l’islam” [48,16] ; et il a dit : “O vous qui croyez ! Combattez les négateurs qui vivent dans votre voisinage ! Qu’ils trouvent en vous de rudes combattants ! Sachez que Dieu est toujours avec ceux qui Le craignent !” » [9,123].

 

 

D’autres commentateurs identifient l’abrogeant dans la sourate de la Vache, dans le « verset de l’épée » déjà cité plus haut : « Combattez-les sans répit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de subversion et que le culte soit rendu uniquement à Dieu » [2,193]. Ce qui précède rend compte des difficultés rencontrées par celui qui tente d’isoler une seule signification de la norme en objet dans le contexte culturel auquel il appartient. Lâ ikrâh fî al-dîn peut valoir seulement pour quelques-uns, peut valoir seulement en ce qui concerne la contrainte au faux, peut valoir seulement pour la foi intérieure mais non pour la religion positive, et peut enfin ne pas valoir du tout à cause d’une abrogation subie. Sa mise hors du contexte, actuellement attestée dans le milieu musulman, assume donc une importance à laquelle il vaut la peine de réfléchir.

 

 


 

(1) Ce qui suit est un résumé de Nessuna costrizione nella fede (Q. 2:256). Note di storia dell’esegesi in Festchrift for Biancamaria Scarcia Amoretti, Università di Roma “La Sapienza”, Rome, en cours d’impression.

 

 

 

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