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Religion et société

Giorgio La Pira Introduit par Vittorio Citterich

La Pira: un tenace constructeur de paix

Vittorio Citterich

 

 

Parmi les nombreuses réflexions et observations suscitées par le premier numéro de Oasis, il y en une qui a été particulièrement surprenante: le renvoi à Giorgio La Pira et à sa proposition méditerranéenne prophétique. C'est Luigi Accattoli, journaliste du plus important quotidien italien, le "Corriere della Sera" qui a trouvé dans le projet de la revue l'écho de cette saison d'idées et d'initiatives dont quelques décennies nous séparent désormais.

 

 

La Pira, dont tout le monde se souvient en tant que maire de Florence, a cultivé longtemps, et avec la ferveur d'une culture mûrie dans l'ascèse chrétienne, le rêve d'un dialogue constant et efficace entre les peuples et en particulier entre les peuples de la Méditerranée. Mais il n'était pas un rêveur idéaliste détaché de la réalité et de ses duretés. Il a été, au contraire, un homme tenace et concret, un interlocuteur attentif de leaders et de peuples de toute tradition et latitude. Il est important de revenir se confronter avec la pensée et l'action de La Pira t c'est pour cette raison que nous avons pensé offrir à nos lecteurs un de ses discours les plus significatifs. La Pira y parcourt à nouveau tout le sens d'un idéal poursuivi sans compter, avec une méticulosité et une intelligence qui méritent toute notre attention de lecteurs.

 

 

Les traits de sa personnalité entraînante apparaissent: aussi la transparence des intentions, l'ouverture désintéressée, l'énergie alimentée par la certitude de la foi, la liberté d'action et de parole. Il s'agit entre autres d'un discours riche en anecdotes et choses curieuses qui éclairent une époque historique selon des perspectives peu connues. Nous avons proposé la présentation de la figure de La Pira à Vittorio Citterich, journaliste et écrivain très connu du public italien, qui a été pendant longtemps disciple et ami du «professeur». Nous redécouvrons dans ses paroles l'actualité impressionnante du maire florentin pour qui est en cours la cause de béatification.

 

 

Au cours de l'audience des maires de commune italiens le 26 avril 2004, Jean-Paul II a évoqué le souvenir de Giorgio La Pira que les «pauvres gens» dont il était ami et défenseur appelaient «le maire saint» lorsqu'il était en vie. Face aux homme puissants de la terre rappela le Pape La Pira exposa avec fermeté ses idées de croyant et d'homme de paix, invitant les interlocuteurs à faire un effort commun pour promouvoir ce bien fondamental dans les différents milieux de la société, dans la politique, dans l'économie, dans les cultures et entre les religions. Dans la théorie comme dans la pratique politique, La Pira sentit l'exigence d'appliquer la méthodologie de

 

l'Evangile, prenant comme modèle le commandement de l'amour et du pardon. Les Congrès pour la paix et la civilisation chrétienne qu'il promut à Florence de 1952 à 1956 dans le but de favoriser l'amitié entre chrétiens, juifs et musulmans en sont la démonstration. Sur la base de ces congrès inoubliables surgirent d'autres initiatives, du congrès des maires des capitales (1955) aux Colloques Méditerranéens (de 1958 à 1961), des pérégrinations infatigables dans les zones où se déroulaient les plus âpres conflits, du Moyen-Orient au Vietnam, cherchant sans cesse à «abattre des murs et à construire des ponts».

 

 

Le texte proposé ici appartient à la même stratégie. Homme de prière, homme d'étude, La Pira avait choisi de vivre dans une pauvreté voulue, au Couvent dominicain de Saint-Marc à Florence, dans une des cellules qui avaient hébergé des frères célèbres comme Beato Angelico et Girolamo Savonarole. L'engagement politique n'entrait pour rien dans la vocation politique de ce jeune professeur d'Institutions du droit romain venu de Sicile et devenu tout de suite, comme il le disait lui-même, «Florentin d'adoption seulement», épris de la ville de Dante et de sa grande histoire. Ce fut plutôt l'iniquité politique qui fit irruption dans la paix des cloîtres au cours de ces années où dominait le régime fasciste. Le système totalitaire, les lois raciales contre les juifs, l'alliance funeste avec le bellicisme nazi marquaient la distance croissante et impossible à combler des principes chrétiens qui alimentaient sa vie. Lorsque Hitler passa par Florence en 1938 pour rencontrer Mussolini, alors que toute le ville était pavoisée, le Cardinal Archevêque Elia Dalla Costa ferma les portes de l'Archevêché parce que proclama-t-il publiquement «il ne pouvait pas recevoir un homme qui portait une croix qui n'est pas celle du Christ».

 

 

En 1939 La Pira publie, du Couvent de Saint-Marc, une petite revue, Princìpi (Principes), comme supplément du périodique des dominicains, Vita cristiana (Vie chrétienne). Ce fut un stratagème car le régime n'aurait pas accordé la permission de publier une nouvelle revue. A une période caractérisée par des doctrines de haine, d'apologie de la guerre, de races supérieures et inférieures, en somme par la domination d'«un arc démoniaque» qui préparait une catastrophe mondiale, il était nécessaire de redécouvrir «l'astre à l'orient» de l'Evangile. Ce n'est pas un hasard si Princìpi est la seule revue italienne qui prend position, en septembre 1939, contre la double agression, nazie et soviétique, contre la Pologne. «La descendance de Caïn n'est pas finie écrit La Pira il y a la fascination de l'amour qui a sa source dans le Christ; et il y a la fascination de la haine qui a sa source dans Satan. Le premier fruit de mort fut la chute héroïque de l'unique digue chrétienne qui formait la limite entre deux mondes non chrétiens. Si l'assassinat d'un homme est le plus grand des crimes, l'assassinat d'une nation entière l'est à plus forte raison. L'équilibre se rompt et de l'équilibre rompu ne naissent que la guerre et la ruine. En attendant il ne nous reste qu'à méditer sur la profondeur de notre Christianisme... Une seule espérance surgit encore dans l'âme. Dieu n'abandonnera pas cette humanité si souffrante qui a pour chefs plus de loups que de pasteurs; et la protection maternelle de Marie ne laissera pas sans aide tant de fils opprimés qui désormais n'ont confiance qu'en Elle». Il faut penser à l'impact que ces paroles suscitèrent au sein de la rhétorique belliciste qui, ces jours-là déferlait dans la presse d'actualité totalitaire des chefs qui étaient davantage des loups que des pasteurs. Il n'y a qu'un seul Pasteur en assonance avec La Pira, c'est le Pape Pie XII avec son cri qui ne fut pas écouté: «Rien n'est perdu avec la paix. Tout peut l'être avec la guerre... Que les forts nous écoutent pour ne pas devenir des faibles dans l'injustice... Et cette vieille Europe qui fut l'œuvre de la foi et du génie chrétien est avec nous. L'humanité entière qui attend la justice, le pain, la liberté et non pas le fer qui tue et qui détruit est avec nous. Le Christ qui a fait de l'amour fraternel son commandement est avec nous...» (Message radio du 24 août 1939).

 

 

Mais le mécanisme infernal semblait désormais n'avoir plus de freins. Et ce n'est pas un hasard si la petite revue Princìpi est abolie après qu'elle eut dédié, en février 1940, la réflexion sur le grand thème de la liberté: «Désir de liberté, désir le plus vital de l'homme, plus il est violé, plus il reprend ses forces. Les systèmes de tyrannie ne sont pas naturels et ils sont transitoires. La "dignité" de G. B. Vico peut s'appliquer à eux: "en dehors de leur état naturel les choses ne se prélassent pas et ne durent pas non plus". La sentence de l'Evangile est encore plus sévère: l'édifice construit sur le sable est sûrement destiné à une grande ruine». La revue est abolie, l'auteur recherché pour être mis en prison. Il trouve refuge chez des amis, d'abord en Toscane, puis à Rome. Des maisons importantes s'ouvrent pour accueillir le professeur jeune et doux. Chez les Rampolla, chez les Montini (famille du futur Paul VI) et même dans les salles secrètes du Saint-Office. Il peut aussi donner des leçons à l' Université Pontificale du Latran sur des thèmes comme «Prémisses de la politique», «Pour une architecture chrétienne de l'Etat». La guerre finie, il participe avec les soi-disant «professorini» (petits professeurs) catholiques (Dossetti, Fanfani, Lazzati, Mortati), à la rédaction de la Costitution.

 

 

Il voudrait bien s'enfermer dans le jardin clos de la prière et de l'étude, mais beaucoup insistent pour qu'il participe totalement à la nouvelle période démocratique. Il ne se tire pas en arrière. Sous-secrétaire au travail, avec comme ministre l'ami Fanfani, au sein du premier gouvernement De Gasperi, il écrit deux essais pour la revue Cronache Sociali L'attente des pauvres gens et Défense des pauvres gens, qui signalent de façon vigoureuse la nécessité de lutter contre le chômage.

 

Nous sommes en 1951, guerre de Corée, début du conflit est-ouest. «Faisons attention avertit La Pira la véritable dichotomie du monde est la distance économique est-ouest». Et c'est justement en 1951 que se produit le tournant décisif. Poussé pas un saint prêtre fondateur de l'Opera Madonnina del Grappa, don Giulio Facibeni, il accepte la candidature à la fonction de Maire de Florence pour la Démocratie chrétienne. La Toscane, y compris son chef-lieu, est une «zone rouge» dominée par le parti communiste. Donc politiquement inaccessible de l'avis de la plupart. C'est au contraire La Pira, l'ami chrétien des «pauvres gens», soutenu par les classes les plus populaires, qui gagne et sa victoire fait beaucoup de bruit. Le premier acte qu'il accomplit fut celui de restaurer les armes qui furent de Savonarole sur le fronton communal de l'ancien Palais de la Seigneurie: «Christus Rex regum et Dominus dominantium». Mais ce n'est pas un acte formel. En effet le Maire scandalise les puissants quand il prend position aux côtés des ouvriers de la grande Fabbrica Pignone qui, menacés de deux mille licenciements, occupent l'établissement. Un âpre polémique se déchaîne. Poisson rouge dans le bénitier, petit communiste de sacristie! Mais le Cardinal Archevêque Elia Dalla Costa a une opinion différente: «Comment ne pas choisir d'être du côté de ceux qui se font du souci pour l'incertitude de leur avenir?» Le Maire petit communiste? Non répond l'Archevêque La Pira est une copie vivante de l'Evangile. La fabrique se sauvera grâce à l'intervention du président de l'ENI Enrico Mattei, ami du Maire du temps de l'opposition au fascisme. Et ce sera La Pira lui-même qui lui indiquera la possibilité d'étendre le marché pétrolier sur l'autre rive de la Méditerranée.

 

 

Entre-temps, grâce à une autre de ses prévisions caractéristiques le Maire prend une autre initiative à partir de 1952: utiliser le patrimoine de beauté accumulé depuis des siècles à Florence pour abattre les murs qui menacent la paix, à l'ère nucléaire, «ligne de faîte de l'apocalypse». Il réunit chaque année les Congrès pour la paix et la civilisation chrétienne. Le message est clair. «Nous voudrions que tous les trésors d'histoire, de grâce, de beauté, d'intelligence que la Providence a accumulés à Florence constituent un gigantesque message de paix qui s'adresse à tous les peuples de la terre: un message qui les appelle tous, de façon presque irrésistible, et malgré toute résistance et toute contrariété spes contra spem pour faire naître la nouvelle histoire des mille ans de civilisation et de paix. Une civilisation et une paix destinées à refléter pleinement sur la terre la lumière tendre de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes». Les titres de chaque congrès auquel participent des hommes de culture dont les pays sont même parfois en guerre, indiquent le caractère de l'initiative. Prière et poésie, histoire et prophétie, espérances humaines et espérance théologale, unité dans la diversité. A travers la culture on cherche en somme une réfraction politique constructive de civilisation.

 

 

Deux spécifications successives des congrès de La Pira, Le Congrès des maires des capitales en 1955 et les Colloques méditerranéens de 1958 à 1964, indiquent deux espaces où s'exercent les intuitions les plus singulières de La Pira. L'espace réaliste des villes qui bouleverse les esclavages idéologiques dominants et l'espace méditerranéen comme point névralgique de la paix mondiale. Il dit aux maires du monde entier réunis à Florence, y compris aux maires abasourdis de Moscou et de Pékin: «La crise de notre temps est une crise de disproportion et de démesure avec ce qui est vraiment humain» tandis que «à l'intérieur de la ceinture de murailles des villes les problèmes du temps présent prennent une dimension humaine parfaitement compréhensible. Il est clair pour tout le monde qu'il doit y avoir une place pour tout le monde dans une ville: une place pour prier (l'église), une place pour aimer (la maison), une place pour apprendre ( l'école), une place pour travailler (l'atelier), une place pour guérir (l'hôpital)». C'est pour cela que les villes sont vives et que les états n'ont pas le droit de les tuer.

 

 

En 1959, il apportera aussi à Moscou cette hypothèse de travail, et au Kremlin, face au Soviet Suprême, il ajouta que, pour construire la paix, il était temps désormais de «se débarrasser du cadavre de l'athéisme d'état» face à l'inévitable nouvelle floraison de la foi chrétienne annoncée par la Madone de Fatima: «à la fin mon cœur immaculé triomphera, la Russie se convertira et un temps de paix sera donné au monde». Certes, seulement La Pira pouvait avoir la hardiesse de citer Fatima au Kremlin, percevant à l'avance la chute de l'athéisme communiste. Trente ans avant l'extraordinaire 1989. Il en est de même en ce qui concerne l'engagement pour la «réconciliation de la famille d'Abraham, juifs, chrétiens, musulmans», les Colloques méditerranéens, et aussi les voyages commencés à travers l'amitié avec le Roi du Maroc Mahomet V, les rencontres avec Nasser et Ben Gourion, Taha Hussein et Martin Buber. Il disait en décembre 1967: «Pourquoi ne pas donner au monde une preuve du grand fait qui marque l'actuelle époque historique: c'est-à-dire du fait que la guerre, même "locale", ne résout pas mais aggrave les problèmes humains; qu'elle est un instrument fini pour toujours; et que seul l'accord, les négociations, l'édification commune, l'action et la mission commune pour le progrès de tous les peuples sont les instruments que la Providence met dans les mains des hommes pour construire une histoire nouvelle et une nouvelle civilisation? Donc abattre les murs et construire les ponts: le début symbolique de la paix qui vient! Et que cette paix vienne, parmi les fils du Patriarche Abraham lui-même. Ce ne sera pas seulement la paix entre les deux fils d'Abraham, mais ce sera aussi l'arc-en-ciel qui annonce pour toujours, pour le monde entier, la fin du déluge (la guerre) et le commencement définitif du nouvel âge historique du monde». L'utopie de La Pira?

 

 

Vous êtes un poète, lui disaient les critiques les plus bienveillants quand ses initiatives semblaient trop hardies. Dans ma jeunesse j'ai passé mon diplôme de comptable, répliquait-il. De toute façon n'oubliez pas que les poètes possèdent l'intuition. A l'occasion des cent ans de la naissance, en 2004, beaucoup de monde a porté sa réflexion sur les intuitions contenues dans l'utopie de La Pira. Même le Pape Jean-Paul II. Il a sûrement été un homme de foi, de charité et d'espérance. Au cours des jours sombres il aimait répéter les vers d'Edmond Rostand: «C'est la nuit qu'il est beau de croire dans la lumière / nous devons forcer l'aurore à naître, en y croyant». Lui, il y a certainement cru. Croyons-y nous aussi.

 

 

 

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