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Religion et société

« Je n’aime pas ce qui disparaît »

Abstrait de l'éditorial du numéro 18 d'Oasis. Pour lire la version intégrale, achetez vous une copie d'Oasis, en cliquant ici.

Dans un passage du Coran, qui a des parallèles dans le midrash hébraïque, le jeune Abraham, à la recherche de dieu, au cœur de la nuit se tourne vers les étoiles pour les adorer. Mais quand elles disparaissent au point du jour, il s’écrie : « Je n’aime pas ce qui disparait ». Puis, sur cette considération, il éprouve la lune et le soleil, pour en arriver finalement au culte du Créateur unique.[1] « Je n’aime pas ce qui disparait » : peut-on imaginer provocation plus radicale pour nos sociétés nord-occidentales ?

 

 

Les croyants savent bien, évidemment, que des concepts comme « transcendant » ou « absolu » sont des simplifications d’une expérience infiniment plus riche. Le résultat de cette rencontre entre religions et cultures ne devra pas être, si nous restons fidèles à cette intuition initiale, d’aborder à quelque théisme indistinct, quelque improbable « alliance du transcendant », mais bien d’avoir chacun une conscience plus profonde de sa propre identité dynamique et de sa propre tradition, renouvelée en certaines de ses expressions, approfondie en d’autres. Il semble en tout état de cause ingénu, et objectivement erroné, de souhaiter, secrètement ou ouvertement, pour les musulmans, en particulier pour ceux qui vivent en Europe, un « bain purificateur » dans le sécularisme – au moment même où nous déplorons les effets de ce même sécularisme sur la vie des communautés chrétiennes et de la société tout entière. Non, décidément, quand on parle d’expérience religieuse, le fait que le mal soit général ne saurait constituer une consolation. Ce dont on a besoin au contraire, c’est, en chacun, d’un approfondissement plus résolu de l’expérience religieuse et de ses exigences authentiques, que Jésus Christ a annoncé être venu accomplir en plénitude.

 

 

Ces exigences toutefois requièrent aussi une purification constante. Ce serait donc une erreur que de se représenter ce processus allant en sens unique, comme si tout devait se résoudre par la nécessité d’une « récupération du transcendant » pour une Europe aplatie sur l’horizon de l’immédiat. Mais il est urgent aussi, en sens inverse, de dénoncer avec décision une théologie politique et une religion idéologisée[2] qui perturbe toujours davantage la vie au Moyen Orient, et avant tout celle des communautés minoritaires si durement éprouvées aujourd’hui. Liquider la question en parlant d’une utilisation impropre de la religion à des fins politiques risque facilement de devenir une sorte d’auto-absolution. Il faut plutôt parler d’une compromission qui voit de nombreux fidèles et hommes de religion prendre l’initiative « pour le compte de Dieu » et qui finissent souvent, de fait, par agir « à la place de Dieu ». Il n’est pas surprenant alors que la réaction à ces formes de dérive idéologique provienne, dans le monde islamique, non seulement des milieux plus ou moins occidentalisés, mais aussi des représentants d’une religiosité traditionnelle qui, sans parvenir toujours à bien articuler leurs raisons, n’en conservent pas moins un sens très vif de la transcendance de Dieu qui les empêche de le réduire à la stature mesquine d’un chef de faction.

 

Dans l’analyse de ces phénomènes préoccupants, il ne faudra jamais oublier que le processus de sécularisation est né et s’est développé jusqu’à présent en milieu chrétien : rien ne dit que, s’il investit d’autres religions, il doive aboutir au même résultat. Il faut plutôt affiner notre regard pour nous habituer à le saisir à l’œuvre sous des formes inhabituelles et, à la limite, paradoxales : la religion immanente de l’Islam politique, dans ses formes violentes et non violentes, pourrait en être une.[3]

 

 

Un point en tout cas est certain : opposer l’Occident athée et l’Orient de la spiritualité n’a guère de sens. Le regard désormais doit être unitaire, parce que la donnée nouvelle de ce processus que nous appelons métissage est que les deux pôles, s’ils ont jamais existé comme tels, se sont désormais étroitement entremêlés, et entremêlés même physiquement. Je ne saurais dire si un mega mall saoudite, où pourtant résonne l’appel à la prière, est plus mystique et moins sécularisé qu’un mall occidental. C’est du reste l’effondrement ou à tout le moins l’affaiblissement des frontières – que ces hybrides inédits incarnent plastiquement –, qui justifie la nature « de frontière » de l’entreprise lancée par Oasis, laquelle ne saurait se laisser réduire à un centre d’études sur l’Islam ou sur le Christianisme oriental, et encore moins à un institut de recherche sur la société plurielle européenne. Si les frontières sont en train de se redessiner, notre hypothèse de travail doit être de traverser les différents territoires et savoirs, en nous appuyant sur l’expérience religieuse commune et sur sa nécessaire, continuelle purification. C’est-à-dire, pour paraphraser le romancier italien Italo Calvino : « Chercher et savoir reconnaître ce qui, au milieu du désert, n’est pas désert, et le faire durer et lui donner du champ ».[4] Parce que ce qui, au milieu du désert n’est pas désert, c’est justement l’oasis.

 

 

[1]Le passage se trouve en Cor. 6,76. En ce qui concerne le récit du midrash, cf. Riccardo Pacifici (éd.) Midrashim. Fatti e personaggi biblici, Marietti, Casale Monferrato 1986, 24. Loin d’un concordisme facile, je suis bien conscient de la fonction théologique différente qu’assume Abraham dans l’Ancien Testament et dans le Coran. Ceci ne me semble pas néanmoins entamer la force symbolique de cet apologue.

 

[2]Sur ce thème, central dans la pensée catholique du XXe siècle, de Peterson à Maritain et au jeune Ratzinger spécialiste d’Augustin, cf. Massimo Borghesi, Critica della teologia politica, Marietti 1820, Genova-Milano 2013.

 

[3]Cf. Olivier Roy, Global Muslim. Le radici occidentali del nuovo Islam, Feltrinelli, Milano 2003. Il ne faut pas oublier que toute la première phase des temps modernes en Europe, où l’on peut, a posteriori, aisément saisir les premiers germes du processus de sécularisation, fut apparemment l’époque du triomphe de Dieu, entre Réforme et guerres de religion.

 

[4]Italo Calvino, Le città invisibili, Einaudi, Torino 1972, 170. Calvino à la vérité parle d’« enfer », expression excessivement dure et étrangère à la vision chrétienne du monde et de l’histoire.

 

 

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