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Moyen-Orient et Afrique

Le Moyen-Orient au temps du grand réaménagement

Deir ez-Zor, Syrie

L’intervention américaine en Irak a mis en branle une réorganisation imposante des équilibres régionaux, déclenchant une lutte entre les différentes communautés religieuses et ethniques. La Syrie comme paradigme

Cet article a été publié dans Oasis 27. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/11/2018 18:05:31

 

Conversation avec Joshua Landis, par Martino Diez

 

 

L’intervention américaine en Irak a mis en branle une réorganisation majeure des équilibres au Moyen-Orient, enclenchant une lutte entre différentes communautés religieuses et ethniques. Le processus s’est poursuivi en Syrie, où les sunnites, sous-estimant la nature régionale du conflit, ont nourri l’illusion de pouvoir renverser le régime de Bachar el-Assad du fait de leur supériorité numérique écrasante. Parmi les grands vaincus, il y a aussi les chrétiens, qui, à la différence des alaouites et des kurdes, ne constituent pas une minorité compacte.

 

 

Quand on parle de crise et de renouveau du sunnisme, la Syrie est un sujet incontournable. Mais il y a une objection préliminaire : pour beaucoup d’observateurs, l’élément religieux ou confessionnel serait secondaire, un sous-produit des politiques gouvernementales, qui visaient à réprimer la révolte en la délégitimant au niveau international et en divisant l’opposition.

C’est le problème, classique, de l’œuf et de la poule. Toutes les parties, en Syrie, ont utilisé la religion de façon très politique pour chercher des appuis et soutenir leur propre position. C’est un cercle vicieux, et il est difficile de savoir où il commence. Nous sommes évidemment en train de parler de politique et d’hommes qui se servent de tout ce dont ils disposent, appartenance ethnique, pauvreté, différences de classe ou préjugés, pour combattre une bataille politique. Il n’en reste pas moins que la question religieuse est d’une importance extrême, et c’est justement pour cela que trop de gens ont tenté de l’occulter. Elle a été un tabou en Syrie pendant des décennies, depuis que le régime baathiste actuel a pris le pouvoir, proclamant que les identités religieuses, tribales, régionales et sous-nationales étaient désormais bannies, et que la nouvelle nation arabe ne les aurait pas tolérées. Tout ce qui paraissait relever d’intérêts communautaires et tribaux était féodal, rétrograde et devait être extirpé. Par exemple au cours des années 1940-1950, la montagne alaouite devint connue comme la « montagne de la côte », et le Jabal al-Drûz (« la montagne des druzes ») fut rebaptisé Jabal al-‘Arab (« la montagne des arabes »). Ces initiatives sont extrêmement emblématiques, du moment que les druzes, tout comme les alaouites, sont normalement accusés d’être majûs, « persans, zoroastriens ». En appelant le Jabal al-Drûz « la montagne des arabes », les druzes exhibaient leurs références dans un univers nationaliste.

 

Logo partito Baath.png

 

Quelle définition donneriez-vous de la politique religieuse des Assad, le père et le fils, avant les révoltes ? Le Baath avait commencé avec un programme plutôt laïque, mais Assad se mit rapidement à la tête d’un « mouvement de correction », qui cherchait notamment à trouver un modus vivendi avec les religions.

La question religieuse a toujours été centrale en Syrie, encore qu’elle ait été plus importante en certaines périodes qu’en d’autres. Il peut être utile de revenir un instant à une période antérieure aux Assad. Lorsque, en 1920, les Français arrivèrent, ils commencèrent à faire des recensements, et découvrirent que dans aucune des villes de plus de 2 000 personnes, les sunnites et les alaouites ne vivaient ensemble. C’était une ségrégation démographique. En 1945, il y avait à Damas 400 alaouites, et encore moins à Alep. Il n’y avait vraiment guère de connaissance mutuelle, et les alaouites étaient perçus comme des serviteurs, tout particulièrement les jeunes filles qui venaient prêter service dans les familles sunnites. Les principales villes côtières, qui sont aujourd’hui à majorité alaouite, comme Lattaquié, Jableh, Tartous et Banyas, étaient à l’époque toutes sunnites, avec une petite minorité chrétienne qui vivait à l’intérieur des murs de la vieille cité. La montée des alaouites du bas de la société syrienne jusqu’au sommet a été soudaine et a transformé la physionomie communautaire de la Syrie, suscitant un ressentiment profond parmi les Syriens sunnites. Le monde ottoman tout entier était sunnite, et, selon le préjugé sunnite, les chiites constituaient une forme déviante de l’Islam, fortement influencée par la colère et le ressentiment persans contre les conquérants arabes. Les sunnites les plus fondamentalistes, comme Ibn Taymiyya, voyaient dans le chiisme, et tout particulièrement dans ses communautés hétérodoxes comme les alaouites, les druzes et les ismaéliens, une conspiration interne contre l’Islam.

 

 

Stefan Winter, dans son livre A History of the ‘Alawis, met en discussion cette vision à travers des recherches d’archives.

Winter fait un bon travail lorsqu’il montre comment, en différents temps de l’histoire, les alaouites ont assumé des positions importantes ou se sont présentés devant les tribunaux islamiques, chose qu’ils n’auraient pas dû faire, vu la ségrégation en vigueur. Mais le succès de quelques alaouites dans l’empire ottoman fut l’exception qui confirme la règle de leur impuissance. Les ottomans n’ont jamais inclus les alaouites parmi les musulmans. Ils ne les ont jamais pleinement intégrés comme citoyens. Il y eut une tentative, vers la fin de l’empire, de créer une citoyenneté ottomane et de la redéfinir hors de toute identité religieuse dynastique. Dans ce contexte, les alaouites et les druzes furent rebaptisés les « communautés perdues ». C’était une expression plus délicate que les termes de « mécréants » ou d’« apostats » dont on les affublait généralement, mais ils restaient tout de même « perdus ». On continua à les accuser d’« extrémisme religieux », ghuluww.

 

 

Et il n’y avait pas que les sunnites. Les chiites duodécimains eux aussi les regardaient d’un œil défiant...

En 1947, quatorze alaouites obtinrent des bourses pour aller étudier à Kerbala. Nous avons le journal de quelques-uns d’entre eux, ce sont des textes pleins d’amertume. Ils furent contraints au ghasal al-tawba, à laver leurs vêtements, cérémonie de purification qui préludait à la conversion. Mais comme ces alaouites se considéraient comme de bons musulmans, ils ne voulurent pas se convertir et, à la fin, aucun d’entre eux ne put prendre son diplôme à Kerbala en raison de l’attitude de dénigrement que leur infligeaient les chiites duodécimains.

 

Ce n’est qu’au cours des années 1970, avec Musa al-Sadr, que fut émise la première fatwa chiite duodécimaine par laquelle on déclarait que les alaouites étaient musulmans. Nombreux sont ceux qui nourrissent des doutes sur cette fatwa, parce que Assad était alors déjà au pouvoir et que les chiites étaient en train de se coaliser. En tout cas, un vaste courant de l’Islam ne les reconnaît pas comme musulmans. De sorte que, lorsque Hafez el-Assad arriva en 1967 au pouvoir, il se trouva devant un dilemme. La Constitution syrienne affirme à l’article 3 que le président doit être musulman. Les alaouites sont-ils musulmans ? La première réaction instinctive de Assad fut de supprimer l’article 3, conformément au principe de laïcité, mais cela souleva de grandes manifestations, d’Alep jusqu’à Damas, qui repoussaient cette initiative comme une atteinte à l’identité syrienne. Hafez el-Assad fit marche arrière, réinsérant l’article 3 dans la Constitution, mais déclara dans le même temps que les alaouites étaient musulmans. La majorité du clergé sunnite n’y croyait pas, mais du moment que c’était le président, et qu’il avait l’armée derrière lui, elle se plia à sa volonté.

 

Dès le début de la révolte de 2011, la plupart des milices se mit à appeler ces gens nusayrî, kuffâr (« mécréants »), rawâfid (« négationnistes »), al-nizâm al-majûsî (« le régime zoroastrien »)... Le langage de la révolte suggérait que les alaouites étaient des apostats, et qu’il y avait obligation de lancer le djihad contre eux, avec plus de violence même que contre les mécréants, car les mécréants peuvent ne pas connaître l’Islam, tandis que ces gens-là le connaissent, ont lu le Coran, et pourtant... Rien de nouveau dans tout cela : au cours des années 1950-1960, un courant important au sein des Frères musulmans soutenait que les alaouites étaient des apostats, donc un objectif légitime du djihad. Du point de vue intellectuel, tel était l’esprit qui animait la Talî‘a muqâtila, l’aile de la Confrérie qui s’insurgea contre Assad à la fin des années 1970 et qui dirigea la révolte de Hama en 1982, révolte suivie d’une répression très brutale.

 

 

Hafez el-Assad était-il un sectaire ?

Oui, Assad avait, pour ainsi dire, une méthode de gouvernement d’une hypocrisie transparente. D’un côté, il interdisait toute référence au confessionnalisme et brandissait le drapeau du nationalisme arabe, affirmant que c’étaient les divisions entre Syriens qui étaient responsables des différentes occupations étrangères subies par le pays (Ottomans, Français…). Mais dans le même temps, il se cramponnait au communautarisme, parce que, avant 1970, la Syrie avait été la république des bananes du monde arabe, avec une vingtaine de coups d’état, de coups d’états manqués et de purges, en un tourbillon de gouvernements. Donc, la seule manière pour Assad de conférer de la stabilité à son propre pouvoir était de recourir aux fidélités traditionnelles : avant tout la famille, puis les amis et les collaborateurs les plus proches, ensuite les communautés religieuses et enfin le parti unique. Il mit son frère Rifaat el-Assad à la tête de la sécurité de l’État, pour veiller sur Damas de manière à ce qu’aucune unité militaire n’entre dans la capitale pour le renverser, comme cela était arrivé si souvent lors des décennies précédentes. Bashar a ensuite repris le système de son père, sans pratiquement rien changer au scenario.

 

Hafez al-Assad [Wikimedia Commons].jpg

 

Quel était exactement le rapport de Bashar avec son père ? Lors d’un de mes séjours à Damas, en 2008, j’avais été frappé par une affiche gigantesque de Hafez el-Assad qui recouvrait une grande partie de la façade du ministère de la Défense. J’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’un message pour Bashar de la part de la vieille garde.

En 2008, Bashar avait déjà consolidé son pouvoir. En 2005, il avait éliminé les derniers fidèles de son père, comme par exemple ‘Abd al-Halîm Khaddâm, le vice-président. Il utilisait l’image de son père parce qu’une grande partie de la vieille génération l’admirait et le respectait, alors qu’ils avaient quelques doutes sur lui-même. Bashar était timide et n’avait pas grandi au sein de l’armée. En 1994, lorsque, après la mort de son frère, il avait été rappelé et avait dû abandonner ses études d’ophtalmologie en Angleterre, il avait été expédié au Liban pour y tremper son caractère, comme une sorte d’entrainement militaire, parce que si on sait gérer le Liban, on peut y arriver aussi avec la Syrie. Mais il a toujours eu un côté légèrement indécis, et les gens n’étaient pas sûrs qu’il fût vraiment assez dur. Maintenir la gigantographie de son père, c’était donner un signal important de continuité.

 

En ce temps-là, les républiques du Moyen-Orient étaient toutes en train de traverser une crise de légitimité, et cherchaient à devenir des monarchies, parce que la monarchie résout le problème de la succession et la normalise. Il y avait d’autres personnes, naturellement, comme par exemple beaucoup de militaires, qui avaient un intérêt particulier à maintenir la famille Assad sur le trône pour continuer à exploiter le reste du pays comme une vache à lait. Nous avons des éléments qui nous permettent de penser que 70 à 80% des fonctionnaires de niveau supérieur étaient alaouites, pas seulement dans les forces armées et les services de sécurité. Nous avons des témoignages de personnes du ministère des Affaires étrangères qui ont fait défection pendant les révoltes, selon lesquelles la grande majorité des hauts fonctionnaires étaient alaouites ou appartenaient à d’autres minorités, et seuls 20% étaient sunnites. Ce modèle était appliqué à tous les ministères les plus sensibles. En 45 ans, les cas de corruption et de clientélisme ont été innombrables. Toutes les institutions de l’État étaient pleines de loyalistes, qu’ils proviennent du parti Baath et aient donc une loyauté idéologique, ou qu’ils fassent partie de la communauté alaouite, d’autres minorités ou de communautés rurales sunnites. Et c’est cela qui a rendu difficile, dès le début, un changement de régime sans provoquer un effondrement total. C’est ce qui s’est passé également avec Saddam Hussein. Au moment où on élimine la classe dirigeante, où on détruit le Baath, et où on réorganise le noyau dur des grands fonctionnaires et les plus hauts gradés militaires – comme cela s’est passé avec l’intervention américaine à Baghdad – tout l’édifice s’effondre. Il faut reconstruire l’État à partir de zéro, parce que pour se débarrasser de Assad, il faut accepter l’écroulement du régime. L’État tout entier est construit sur la loyauté envers le leader. Cela a été le dilemme de l’Irak, et c’est, dans une certaine mesure, le dilemme de la Libye, bien qu’il n’y ait pas en Afrique du Nord un communautarisme religieux comparable à la Syrie, à l’Irak ou au Liban.

 

 

L’attitude de la population sunnite des villes est surprenante. À Alep par exemple, beaucoup d’entre eux sont restés fidèles au régime jusqu’à une période avancée de 2012, plus d’un an après le début des révoltes.

La cooptation de l’élite sunnite a été l’un des plus grands succès du père de Bashar. Durant l’insurrection de Hama en 1982, une grande partie du pays était en révolte. Mais à Damas, Assad approcha le président de la Chambre de Commerce, Badr al-Dîn al-Shallâh, un important homme d’affaires sunnite, et l’avertit du péril que le pays ne tombe entre les mains des fondamentalistes. « Si tu restes avec moi, je te récompenserai ». Et c’est ce qu’a fait l’élite sunnite de Damas. Les sunnites virent dans les alaouites une garde prétorienne qui allait promouvoir leurs intérêts et trouvèrent un accord avec Assad.

 

 

Il y avait aussi bon nombre d’oulémas qui prêchaient le quiétisme.

L’élite cléricale sunnite que Assad avait cultivée, composée de kurdes et de figures traditionnelles, soutenait l’idée que les oulémas ne devaient pas s’ingérer dans la politique, et que la fitna, la discorde civile, devait être évitée à tout prix. C’était là une attitude cohérente avec la pensée politique sunnite traditionnelle, élaborée au IXe et Xe siècle, quand la décadence du califat abbasside avait placé les musulmans devant des problèmes analogues. Des personnages comme Muhammad Sa‘îd Ramadân al-Bûtî, qui étaient à la tête des institutions islamiques en Syrie, représentaient cette attitude traditionnelle. Mais leur légitimité fut progressivement affaiblie par un groupe de nouveaux personnages qui les ont accusés d’être corrompus et vendus. Ce qui a porté à l’assassinat de Bûtî en 2013 et à plusieurs tentatives de tuer le Grand Mufti et d’autres clercs.

 

 

Et pourtant le hanbalisme et le salafisme étaient bien installés eux aussi à Damas...

Certainement, tout le salafisme du XIXe siècle, qui était très moderniste, a eu en Damas un centre important, et David Commins a écrit des choses magnifiques à ce sujet. La Syrie, historiquement, a été le berceau d’un Islam cosmopolite, de tendance soufie, doté de nombreuses confréries, étroitement liées à la Turquie et à l’Irak du Nord, avec une particulière « touche » syrienne. Ce mélange de soufisme, mysticisme, hétérodoxie, néoplatonisme et autres filons gnostiques fait partie du patrimoine de la Syrie, et prétendre comme le font les salafistes qu’il s’agit là d’importations toutes étrangères est tout simplement faux. Ibn Taymiyya en réalité n’est qu’une voix parmi tant d’autres.

 

En même temps, la Syrie a connu aussi une forme plus dure d’Islam fondamentaliste et littéraliste qui ne peut être entièrement attribué à l’Arabie Saoudite, comme le font souvent les libéraux, bien qu’elle ait été évidemment influencée par le wahhabisme. Prenons le cas des livres de texte scolaires syriens. Le livre de texte sur l’Islam pour la classe de 9e contenait récemment encore une sous-section sur athées et païens et enseignait que le seul traitement à leur réserver était de les convertir ou de les mettre à mort. En un certain sens, quand Daech a conquis les Yézidis dans le nord de l’Irak, ses hommes se sont mis à appliquer simplement les livres de texte syriens de la 9e. Ils n’avaient pas besoin de s’adresser au wahhabisme pour réduire en esclavage et pour tuer, il suffisait de suivre le programme scolaire syrien.

 

Pour se borner à un seul exemple, il y avait environ 14 villages druzes autour d’Alep. Quand Daech les a conquis, ses hommes ont filmé les combattants alors qu’ils contraignaient les habitants à se convertir et faisaient sauter à l’explosif leurs sanctuaires. Heureusement, Daech a été ensuite expulsé par les milices de al-Nusra, qui se sont révélées légèrement plus tolérantes: eux aussi ont insisté pour que les druzes se proclament sunnites, mais ils ne les ont pas obligés à se convertir, et Jumblatt, du Liban, a pu intercéder pour eux. De toute façon, la vie de ces minorités, sous les groupes salafistes, était misérable. Nous revenons ainsi à ce que j’estime être la thèse fondamentale: bien qu’il y ait eu des alaouites à succès sous l’empire ottoman, leur statut ne fut jamais normalisé et on les a toujours considérés comme déviants. Quand la politique est tombée en miettes du fait de la mauvaise gestion du gouvernement, de la sècheresse, de facteurs économiques et de tout le reste, toutes ces questions théologiques sont remontées à la surface et, comme il n’y avait pas de solution à portée de la main, la guerre civile a pris une allure de plus en plus communautaire et confessionnelle. Et naturellement les sunnites eux aussi ont eu leur part de responsabilité, quand ils ont fait appel aux djihadistes pour tenter de gagner la guerre. C’est ainsi que se sont déversés sur la Syrie et sur l’Iraq 40 000 à 50 000 combattants étrangers, et parmi eux, les meilleurs et les plus entrainés étaient les hommes de al-Qaïda. De fait, ces groupes radicaux ont très aisément balayé les milices que les États-Unis tentaient de mettre sur pied.

 

Città di Hama dopo il massacro.jpg

 

Cette erreur de jugement, les sunnites l’ont faite et répétée à plusieurs reprises, en Irak, au Yémen et ailleurs encore. Faisons abstraction un instant de la situation sur le terrain et supposons qu’un jour, la guerre prenne fin. Y aura-t-il encore une place pour les sunnites en Syrie (ou en Irak, éventuellement) ? Y a-t-il des tentatives de repenser positivement le statut des minorités ?

Je suis très pessimiste. La communauté sunnite, en Irak comme en Syrie, a été mise en pièces de toutes les manières possibles et imaginables. Si nous regardons la géographie du monde sunnite qui s’étend de Bagdad à Alep, toutes les villes sunnites, Ramadi, Mossoul, Deir ez-Zor, Raqqa et Alep ont été détruites. En Irak, au début, les États-Unis ont parlé de partage du pouvoir entre les différentes composantes de la société irakienne, mais il n’en a pas été ainsi. L’Amérique en réalité a déclenché ce que j’appelle le « grand réaménagement », la lutte entre différentes communautés religieuses et ethniques pour s’adjuger la primauté. Les kurdes ont désormais largement atteint leur indépendance, pas tout-à-fait parce qu’ils dépendent encore de Bagdad pour l’argent, mais ils ont leur propre armée, leurs propres écoles, ils enseignent dans leur propre langue, etc. Les sunnites irakiens ont été le groupe dominant sous l’Empire ottoman, sous la monarchie, sous le gouvernement du Baath et de Saddam Hussein. Le résultat de l’intervention américaine, c’est qu’ils ont été jetés au plus bas de la société, tandis que les chiites ont escaladé le sommet.

 

 

Était-ce voulu ?

Non, je crois que les Américains n’avaient aucune idée de la réalité qu’ils affrontaient. Ils pensaient qu’une fois le méchant tyran chassé, les bons allaient trouver la manière de partager le pouvoir. J’ai passé ces dernières années à tenter de comparer la situation avec ce qui s’est passé en Europe centrale au XXe siècle. Les empires ottoman, austro-hongrois, allemand et russe étaient tous multi-ethniques et multi-religieux. Ils ont été remplacés, après la première guerre mondiale, par toute une série de nouveaux États nationaux, de la Pologne jusqu’à la Palestine. Je les appelle « la classe de 1920 ». Ils ont tous magistralement échoué. Dans l’Europe centrale, entre 1930 et 1950, 34 millions de personnes ont été victimes de nettoyage ethnique. L’effondrement des empires multi-ethniques a ouvert la voie à un long et sanglant processus de construction nationale.

 

 

Et pourtant, l’anomalie en Syrie consiste dans le fait que c’est la minorité qui est en train de tenter de remettre en place la majorité. On ne peut construire un État-nation autour d’une minorité.

C’est la raison pour laquelle tout le monde s’attendait à ce que les alaouites soient balayés, puisqu’ils sont au maximum 4 millions, tandis 70% des Syriens sont sunnites arabes. Même après que Assad eut fait la preuve qu’il était beaucoup plus fort que tout le monde ne l’imaginait, les rebelles et toutes les personnalités de l’opposition avec lesquels j’ai toujours discuté ont continué à penser qu’il n’était pas dans la position de résister. « Si nous réussissons à prolonger la lutte pendant encore cinq ou six ans, nous aurons raison des alaouites, qui seront épuisés ». Il n’en a pas été ainsi. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas une guerre nationale. C’est une guerre régionale, et entre le Liban et l’Irak, il y a plus d’arabes chiites que d’arabes sunnites. Et naturellement, les sunnites n’ont pas été les seuls à inviter les djihadistes à entrer dans le pays. Les chiites eux aussi ont demandé de l’aide à leurs djihadistes, qui sont beaucoup mieux entrainés et équipés pour le combat. Hezbollah est la seule force arabe qui ait chassé Israël d’un territoire. L’Iran s’est impliqué, et l’Arabie Saoudite et les autres puissances sunnites n’ont pas été en mesure d’avoir raison de sa primauté militaire. À ce point, la Russie et l’Amérique sont intervenues elles aussi, mais l’Iran est parvenu à mobiliser beaucoup plus de force militaire, et l’engagement russe en Syrie a été de beaucoup supérieur.

 

Entendez-vous dire que si la crise syrienne n’avait été que locale, les sunnites auraient probablement gagné sur le long terme ?

Cela non plus n’est pas clair. L’armée syrienne était forte et n’a pas déserté. Beaucoup de militaires sont partis, mais l’armée en tant que telle ne s’est pas dissoute et Assad a été en mesure de la reconstruire. À mon sens Assad aurait quand même gagné même dans un scénario strictement syrien, parce que si le Golfe n’avait pas envoyé de l’argent et si la Turquie n’avait pas offert aux rebelles un sanctuaire d’où lancer leurs attaques, ceux-ci seraient restés enfermés comme dans un piège à l’intérieur du pays sous les coups d’une armée nationale sophistiquée. Mais cela relève de l’histoire contrefactuelle. La vérité, c’est que nous ne le savons pas réellement. Nous savons en revanche que les rebelles ont fait appel aux djihadistes, et qu’ils ont reçu des dizaines de milliards du Golfe, de la Turquie, des États-Unis, de l’Europe, de tous les coins de la planète, pour prolonger leur révolte. L’été 2013 a été, sous beaucoup d’aspects, le tournant décisif. Assad venait de perdre Idlib et Jisr al-Shughur et les rebelles étaient en train de faire des progrès réels sur le terrain. À ce point, la Russie est intervenue pour aider son client, tandis que l’Amérique a commencé à se préoccuper du rôle que jouaient les milices djihadistes.

 

 

Quel sera le destin des réfugiés, en particulier ceux de l’Anatolie méridionale ?

Nous savons que 5 à 6 millions de personnes ont quitté la Syrie, la grande majorité est sunnite et la plupart d’entre elles ne reviendront probablement pas. La Syrie est dévastée, la situation sur le plan de la sécurité n’est absolument pas stabilisée, les gens ne savent pas si, à leur retour, ils seront incarcérés et torturés, il n’y a plus de travail... La plupart des réfugiés trouveront un moyen de se refaire une vie hors de la Syrie. Il n’y a là rien de nouveau : c’est déjà arrivé aux Frères musulmans et à des vagues d’immigrés, familles libérales aisées qui, depuis désormais un siècle, quittent régulièrement la Syrie. On estime qu’il y a 11 millions de Syriens qui vivent sur le continent américain. C’est une chose qui se produit depuis longtemps.

 

 

Mais la dimension du phénomène est autre.

Oui, elle est beaucoup plus grande. Et elle laissera un héritage plein d’amertume. Aujourd’hui, la communauté sunnite en Syrie est véritablement dévastée, et il faudra beaucoup de temps pour qu’elle se remette sur pied.

 

 

Ce changement ne serait en réalité pas tout-à-fait une nouveauté. La Syrie a oscillé souvent au cours de son histoire. Elle était à l’origine le rempart de la dynastie omeyyade, puis elle est passée au chiisme, jusqu’à la renaissance sunnite des XIe-XIIe siècle.

J’y pense toujours. Je ne connais pas assez l’histoire de la Syrie médiévale, mais le rapprochement me tente, parce que, à bien des égards, les chiites au XIe-XIIe siècle étaient en train de l’emporter, surtout dans la Syrie du nord, autour d’Alep. Mais à la fin, ils furent battus par les Mamelouks et, par la suite, par les Ottomans et la Syrie devint une partie du monde arabe sunnite. Dans le Moyen-Orient septentrional, la communauté chiite est aujourd’hui à la recherche non seulement de l’égalité, mais aussi de la suprématie, deux choses dont la plupart des chiites se sont sentis privés pendant des siècles. Pour certains, la lutte, c’est se venger des sunnites, pour d’autres, il s’agit d’obtenir les mêmes droits : il y a un côté amer, et un côté plus conciliant. L’Iran a exploité à l’extrême cette attitude. Les sunnites de leur côté sont en crise, parce que les salafistes ont affirmé que la seule issue était le djihad, mais ils ont perdu. Toutefois les élites sunnites, de toute évidence, continuent à jouer la carte de la solution militaire, comme le montrent les déclarations de Muhammad Bin Salmane en Arabie Saoudite. On n’a pas beaucoup réfléchi sur les raisons de l’échec et cela ne semble promettre rien de bon. De façon analogue, la manière dont Assad traite les rebelles sunnites n’est aucunement accommodante. Ou plutôt, il y a des accommodements avec les personnes, non avec les groupes, auxquels on ne reconnait pas la légitimité de certaines plaintes.

 

 

Comment expliquer alors la politique du régime de transporter les djihadistes dans la région de Idlib ?

Idlib n’est qu’une manœuvre temporaire et stratégique. Le régime savait que ces gens-là ne se rendraient pas à moins qu’on ne leur laisse une issue (et certains ont de toutes façons combattu jusqu’à la mort). Ils tenaient en otage la population civile, s’en servant de boucliers humains, la question devenait embarrassante au niveau international et Assad a dû les laisser partir. Mais pour lui, Idlib ne représente qu’une phase préliminaire avant de les expulser en Turquie. De son point de vue, Ankara le mériterait, pour avoir financé et entrainé ces gens. Mais la Turquie est un pays puissant et n’a pas l’intention de rester passive. Dans la province de Idlib, au nord d’Alep et à Afrin, la Turquie a commencé à créer un canton dans lequel ces groupes rebelles puissent rester, et d’où les réfugiés puissent être réexpédiés en arrière, sous le contrôle de milices turcomanes et arabes, se débarrassant dans le même temps du problème kurde. Mais c’est une question très délicate pour la Turquie : comment normaliser al-Qaïda et les autres djihadistes?

 

 

Ça l’est aussi pour la Russie, qui affirme pourtant avoir de bons rapports avec Assad, l’Iran et la Turquie. Idlib peut être une épine dans le pied.

La Russie est en train de chercher un accommodement. Elle continue à insister sur le respect des frontières souveraines de la Syrie, mais dans le même temps elle est en train de se plier aux requêtes turques sur Idlib. Beaucoup commencent à penser qu’une zone turque allant de Idlib à Jarablus ne serait peut-être pas la solution la plus mauvaise. En termes de justice sociale, ce pourrait même être le mieux que l’on puisse faire. Dans cette hypothèse, cette bande de frontière finirait un jour comme Alexandrette et la province de Hatay, qui devint turque en 1938. La plus grande partie des minorités de cette zone, les arméniens et les alaouites, se transférèrent en Syrie, où ils contribuèrent entre autres à fonder le parti Baath (son premier théoricien, Zakî al-Arsûzî, était de Alexandrette). Mais les sunnites restèrent pour la plupart en Turquie, parce qu’ils se considéraient comme faisant partie d’un plus vaste monde sunnite. Cela vaut aussi pour Idlib : il y avait 700 familles chrétiennes à Idlib, et elles se sont toutes enfuies en 24 heures. En un certain sens, pour Assad aussi, une telle solution ne serait pas la pire des choses, du moment que Idlib est traditionnellement l’une des zones les plus pauvres du pays, et un foyer d’activisme des Frères musulmans. Si Assad déclarait qu’il a été contraint par ses alliés à accepter cette solution, personne ne ferait objection ni n’irait combattre pour reprendre une province qui est aujourd’hui à 100% arabe sunnite. On dirait évidemment que les Turcs sont des monstres etc., mais cet arrangement résoudrait un problème.

 

 

Quelles sont, à votre avis, les perspectives pour les chrétiens ?

Le « grand réaménagement » est un scénario sombre pour toutes les minorités, mais pour les chrétiens, il a été dévastateur, parce qu’ils ne constituent pas une minorité compacte, à la différence des alaouites ou des kurdes. Avant la guerre, les chrétiens étaient en grande partie urbanisés, éparpillés à travers le pays et relativement riches. Ils étaient très vulnérables, et ils sont devenus une cible. Ils n’ont pas formé leurs propres milices, à part quelque exception limitée ; ils n’ont pas été en mesure de se défendre et ont été contraints à s’en aller. Alep en est l’exemple par excellence : cette ville avait une minorité chrétienne considérable, qui, à la fin de la première guerre mondiale, s’élevait à 20-25% de la population totale. Avec l’indépendance, la ville a commencé à exploser sous l’afflux de personnes arrivées des villages environnants, qui étaient toutes sunnites. Cette évolution démographique fut accompagnée de la réforme agraire sous Nasser et de la nationalisation des écoles sous le parti Baath. Très rapidement, l’élite chrétienne partit pour le Liban et d’autres destinations. Aujourd’hui, la population chrétienne d’Alep est probablement tombée à moins de 3%. Pour la Syrie dans son ensemble, les chrétiens constituaient environ 14-15% de la population à la fin du mandat français, maintenant, ils sont à peu près 3%. Mais ce n’est pas un cas isolé au Moyen-Orient. L’avenir est sombre.

 

 

Croyez-vous que le fait de ne pas recourir à des milices ait été simplement fortuit pour les chrétiens, ou qu’il s’est agi d’un choix délibéré ?

Je ne crois pas que la faiblesse militaire des communautés chrétiennes ait été inspirée par les passages pacifistes de la Bible. À mon sens, il s’agit plutôt d’une combinaison de facteurs, liés principalement au fait que les chrétiens ne sont pas compacts. Quand ils ont été compacts, comme au Mont Liban, ils ont formé des milices et ont combattu courageusement jusqu’au moment où ils se sont retrouvés dans une situation d’infériorité numérique totale. Et dans beaucoup de cas, comme en 1976, c’est Hafez el-Assad qui est intervenu pour les sauver, à l’époque où il poursuivait au Liban également sa politique des minorités.

 

 

Hafez el-Assad était-il proche du Christianisme, comme la rumeur en a couru dans le passé ? Y a-t-il quelque chose de vrai dans cette proximité présumée ?

Les Assad ne sont pas religieux. Bashar n’est même pas initié à la religion alaouite, dont il ne sait pas grand-chose. Il a grandi à Damas, parle avec un accent damascène, et beaucoup d’alaouites se sont plaints dans le passé de ce qu’il n’ait jamais fait vraiment partie de la communauté. De façon générale, toutefois, chrétiens et alaouites partagent un même complexe de minorité, quelques fêtes (Pâques, Noël), et, religieusement, ils constituent des groupes proches. Quand les alaouites sont arrivés au pouvoir, les chrétiens les ont considérés comme des protecteurs. Assad a été très habile à exploiter ces éléments. Il suffit de penser au fameux numéro de Vogue de mars 2011, peu avant les révoltes… Il était consacré à Asma el-Assad, « une rose dans le désert », mais la photographie de l’article central montrait Bachar el-Assad en civil, décontracté, en compagnie de sa très belle épouse et avec les enfants en pantalons courts qui jouaient. Telle était la vision d’une Syrie laïque, évoluée, que Bashar était en train de vendre à l’Amérique. Selon le contexte, le régime pouvait mettre en évidence son attitude laïque ou pro-chrétienne. Pendant quelque temps, l’Occident y a cru, mythifiant la lutte de Assad, qui a été, évidemment, très violente.

 

 

Qu’est-ce qui a manqué le plus aux États-Unis ?

L’Amérique n’a pas compris la région, elle n’avait pas idée de ce qu’elle faisait lorsqu’elle a déclenché le « grand réaménagement » en renversant des États brutaux et autoritaires certes, qui n’avaient pas un niveau élevé de légitimité, mais qui étaient en train de chercher à résoudre des réalités fortement dysfonctionnelles. Liquider l’État ne porte qu’à une aggravation des guerres civiles. En Irak, on a fini par reconstituer un État, mais ce n’est certes pas celui que l’Amérique espérait, et il est très pro-iranien. Il y a eu une terrible erreur de calcul, et nous sommes maintenant au bord d’une nouvelle erreur de calcul. L’idée que l’Amérique puisse récupérer sa position dans la région en construisant un État kurde dans le nord de la Syrie est un coup de dés pur et simple. Cela couterait d’énormes sommes d’argent, du moment que la base sociale est inexistante. Les villes, Deir ez-Zor et Raqqa, sont en ruines et il faut tout refaire à partir de zéro. Comment peut-on reconstruire la région en se mettant à dos les voisins ? De surcroît, les arabes et les kurdes dans la région ne sont pas des alliés naturels mais d’âpres concurrents, et tous vont chercher à exploiter ces différences pour faire échouer le projet. Ce sera une tâche quasi impossible pour l’Amérique. Certes, l’Amérique a une dette envers les kurdes, et elle a une longue histoire d’amour avec eux, qui remonte même jusqu’à l’époque de Woodrow Wilson. Les États-Unis peuvent les protéger et les aider à obtenir plus de ressources, mais dans le cadre de la Syrie. Assad a besoin des kurdes pour gouverner la Syrie du nord, et les kurdes ont besoin de Assad. Il faut trouver un accord pour la répartition du pétrole, de l’eau, de l’agriculture et du commerce. L’Amérique pourrait faciliter ce genre de diplomatie, mais les dirigeants politiques ne l’entendent pas de cette oreille.

 

 

En conclusion, une note plus personnelle. Il est clair que pour vous, la guerre syrienne n’est pas une question purement académique. D’où vient l’intérêt que vous portez à la Syrie et au Moyen-Orient ?

C’est un rapport qui dure depuis toute une vie. Je suis né à New-York, mais quand j’avais un an, nous nous sommes transférés en Arabie Saoudite, où mon père a ouvert la première banque américaine du Royaume, une Citybank à Jeddah en 1958. J’ai passé mes quatre premières années en Arabie Saoudite, à l’époque où ce n’était qu’une énorme caisse de sable, même si elle était déjà en train de se développer à une grande vitesse. Puis je me suis transféré à Beyrouth jusqu’en 1967, c’était le Liban de l’époque d’or. Enfant, j’ai voyagé à travers toute la région, et cela a constitué les bases pour mon retour à Beyrouth, après les années de collège. J’ai enseigné deux ans à l’International College, dans le même campus que l’Université américaine de Beyrouth. Le Liban était en train de vivre alors sa guerre civile. J’ai commencé à étudier sérieusement l’arabe, et en 1981, j’ai obtenu une bourse Fulbright pour l’Université de Damas – j’étais en Syrie lors de la révolte de Hama, j’ai fait le tour de la ville en voiture une semaine à peine après sa destruction. Cette année tumultueuse a été, pour moi, une expérience véritablement fondamentale ; c’était l’année de l’invasion israélienne du Liban du Sud. À bien des égards, l’année 1982 a préfiguré les événements de 2011. Plus tard, en 2002, j’ai rencontré ma femme Manar, qui est alaouite, sur un autobus des Nations-Unies à Damas. Nous nous sommes mariés six mois plus tard, et depuis, je suis toujours revenu en Syrie chaque été. Et c’est ainsi que mon rapport avec le Moyen-Oient et la Syrie est devenu de plus en plus personnel. Mon premier article après la révolte, en 2011, était intitulé « Pourquoi il est probable que le régime de Assad survive jusqu’en 2013 ». Je soutenais que le régime était beaucoup plus fort et l’opposition beaucoup plus fragmentée qu’on ne l’imaginait. C’est ainsi que j’ai commencé à me faire beaucoup d’ennemis, en particulier dans les rangs de l’opposition syrienne. Ils m’accusaient tous d’avoir adopté cette position parce que j’avais épousé une alaouite, et exprimaient leurs critiques en termes très confessionnels. Certes, nul doute que le fait d’être alaouite ou sunnite influe sur la manière de voir les choses ; il est difficile d’échapper à ce monde de confessionnalismes. Le conflit syrien, tout comme le conflit israélo-palestinien, à la fin comporte un certain niveau de tribalisme, mais on peut s’efforcer de maintenir une certaine objectivité.

 

Ma réponse à la critique qui m’a été adressée, c’est que je défendais en réalité ces idées bien avant d’épouser ma femme. J’ai écrit une longue dissertation sur l’indépendance de la Syrie et sur les coups d’état militaires, dont la thèse principale était que la Syrie moderne n’est pas en réalité une nation. Les sunnites n’ont pas été en mesure de l’unifier ni sur une base nationale, ni sur une base de classe, tandis que l’armée a pu faire ses coups d’état parce que les sunnites étaient fragmentés, non démocratiques, et qu’ils n’appliquaient pas la Constitution. Cette recherche que j’avais menée a influencé ma manière de voir comment allait se dérouler la guerre civile. J’étais convaincu que la Syrie n’avait pas radicalement changé entre 1950 et 2011, et je pense que les faits m’ont donné raison. L’opposition sunnite est restée extrêmement fragmentée, et a fini par être dominée par les djihadistes. L’Amérique n’est pas parvenue à produire un gouvernement alternatif qui puisse gérer le pouvoir en Syrie. Et ce n’est pas faute d’argent. Si l’opposition syrienne avait été unie et avait présenté un front non fondamentaliste, l’Occident aurait été prêt à le soutenir. Voilà pour ce qui concerne ma défense touchant ma non-confessionnalité ; mais je me sens intimement impliqué dans cette région que j’ai fréquentée toute ma vie, et qui a laissé sur moi une trace indélébile.

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