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Chrétiens dans le monde musulman

L'Egypte à un carrefour. Le courage de la rencontre ou le précipice de la haine

Après les émeutes et les graves épisodes de violence antichrétienne de ce printemps, la conscience de la nécessité d'un tournant croît parmi les classes dirigeantes du pays : il ne suffit plus simplement de « raccommoder » les déchirures, comme cela est trop souvent arrivé dans le passé

« Les derniers chrétiens vivant sur les rives du Nil subissent des agressions de plus en plus menaçantes de la part des radicaux musulmans. Reportage et témoignages inquiétants », écrit une journaliste occidentale à la suite des récents incidents interreligieux survenus à Alexandrie en avril 2006 [Le Figaro Magazine, 20 mai 2006]. Le titre de l'article « Égypte: les coptes ont la foi des désespérés » donne d'ailleurs le ton de ce qui s'écrit souvent sur les chrétiens d'Orient. Il y a là une indéniable simplification et une paresse de la pensée, comme le montrent une analyse plus détaillée de ce qui s'est passé en Égypte au cours des derniers mois et les échos suscités par les événements dans le pays. C'est ce qu'a voulu signifier le nouveau patriarche copte catholique d'Alexandrie, sa Béatitude Mgr Antonios Naguib, lorsque, reçu à l'Élysée par le président Chirac à l'occasion des 150 ans de l'Oeuvre d'Orient, il a déclaré percevoir « un changement très clair » d'attitude des autorités égyptiennes, allant dans le sens d'une prise de conscience et d'une dénonciation du fanatisme religieux.

 

Le vendredi 14 avril 2006, un homme muni de deux couteaux fait irruption dans l'église Mar Girgis d'Alexandrie, une église copte orthodoxe. Il monte au premier étage, attaque un ouvrier du bâtiment qui effectuait des travaux de restauration, avant de s'acharner sur deux autres fidèles. Les trois hommes ont été hospitalisés, le premier dans un état critique. L'assaillant se rend alors dans une autre église du même quartier, l'église dite «des saints » et attaque les fidèles en prière. Bilan : un mort, Noshi Atta Girgis, 78 ans et deux blessés. La police, alertée, commence à peine à réagir, lorsqu'on apprend que l'assaillant, un jeune homme de 25 ans, Mahmoud Salaheddine Abdel-Razq, est en train d'attaquer une troisième église, celle de la Sainte Vierge. Il ne sera arrêté que dans une quatrième église, dans le quartier voisin de Sporting. L'émotion suscitée par le drame dans la communauté copte est amplifiée par une déclaration du Ministère de l'Intérieur assurant que l'attaquant est un déséquilibré mental. « Nous ne sommes pas convaincus par cette explication. C'est un prétexte pour classer l'affaire, nous voulons connaître les vraies causes qui se cachent derrière les attaques dont notre communauté est la cible », déclare un chrétien du quartier, reflétant le sentiment général. Aussi, le lendemain et le surlendemain, qui se trouve être le jour de la Pâque orthodoxe, des centaines de jeunes coptes descendent dans la rue, brûlant des voitures, mettant à sac des magasins pour exprimer leur colère. Les musulmans réagissent et le bilan est lourd : un mort parmi les musulmans, une cinquantaine de blessés, de nombreuses arrestations. « Le ministère de l'Intérieur nous dit chaque fois la même chose : c'est un fou et c'est fini, déclare à la presse un jeune copte du quartier. On veut la vérité, rien que la vérité. Si la police n'est pas capable de nous protéger, alors nous, les jeunes de l'église Mar Girgis, prendrons notre propre sécurité en main ». Des groupes d'autodéfense se mettent en place ; la police, de son côté, établit une vigilance sévère des lieux de culte chrétiens. La dénonciation immédiate de ces incidents au plus haut niveau de l'État ne parvient pas à faire baisser la tension. Beaucoup de musulmans eux-mêmes sont mal à l'aise : l'Égypte vient de vivre un grave incident, qui met en jeu l'unité nationale.

 

L'intensité de l'émotion s'explique, en partie, par le fait qu'il ne s'agit pas d'un fait isolé. En octobre 2005, déjà, Alexandrie avait été le théâtre d'affrontements à caractère confessionnel : un candidat copte aux élections législatives avait été contraint de renoncer à se présenter pour laisser la place à un candidat des Frères musulmans, qui semblent avoir fomenté de violentes manifestations anti-chrétiennes, prenant prétexte de la diffusion d'un CD jugé injurieux pour la religion musulmane. Il s'agissait, en fait, d'un vieux CD qui semble avoir été ressorti pour l'occasion. Quelques mois auparavant, en décembre 2005, c'est l'affaire Wafaa Constantine qui avait défrayé la chronique : les coptes étaient descendus dans la rue pendant plusieurs jours accusant les musulmans d'avoir enlevé cette femme ingénieur, mariée à un prêtre orthodoxe, pour l'amener sous la contrainte à se convertir à l'islam. A quelques semaines de là, en février 2006, ce sont deux jeunes filles coptes qui déchaînent les foules en faisant part de leur projet de se convertir à l'islam, ce qui arrive assez souvent en Égypte pour des raisons de mariage. A chaque fois, les faits sont difficiles à établir tant les sensibilités sont à fleur de peau, de part et d'autre. Parfois, hélas, les faits sont très clairs, comme lors des massacres d'el-Kocheh en 1999, où les émeutes antichrétiennes avaient fait 25 morts, ce qui avait alors amené le gouvernement à mettre en place une procédure régulant le passage à l'islam, qui est un des points difficiles de la cohabitation entre chrétiens et musulmans. Souvent, tout part d'un incident de voisinage, d'une querelle pour un terrain ou de la réputation d'une jeune fille ; peu à peu les esprits s'échauffent, les armes (nombreuses en Haute Égypte) sortent et on en vient à des violences où la religion sert d'argument pour échauffer les esprits. Le peuple égyptien n'étant pas un peuple extrémiste, la réaction habituelle des autorités publiques et religieuses est d'essayer de calmer les esprits, en rappelant le sentiment de l'unité nationale de tous les Égyptiens. Le pape Chenouda et le grand Imam, cheik d'al-Azhar, apparaissent ensemble à la télévision, tenant des propos consensuels, on procède à quelques arrestations spectaculaires et on en reste là. En réalité, la répétition des incidents, s'ajoutant à une réelle discrimination de la minorité copte dans la vie politique du pays, contribue à créer un climat d'inquiétude, voire de psychose. D'où les protestations des foules descendues dans la rue à Alexandrie après les récents incidents.

 

 

Un Tabou Brisé : le Silence

 

Il est intéressant d'analyser de près les réactions de la presse égyptienne à la suite du drame survenu à Alexandrie. Beaucoup de monde, chrétiens et musulmans, ont cette fois reconnu qu'un replâtrage de surface ne suffisait plus. Ainsi Mohamed Salmawy, rédacteur en chef d'al-Ahram Hebdo, écrit-il, le 3 mai 2006 : « Les attentats d'Alexandrie qui ont visé les fidèles dans trois églises ne peuvent jamais être considérés comme un acte isolé, même si leur auteur est un criminel qui a agi seul. L'important ici n'est pas le nombre de personnes ayant perpétré le crime, mais l'existence d'un courant dans la société qui a préparé le terrain à ce crime ». Certes, la sonnette d'alerte avait été déclenchée depuis longtemps, en particulier par des responsables chrétiens, mais, cette fois-ci, la prise de conscience semble particulièrement forte, dans des horizons et des milieux très différents de la société égyptienne. Curieux revirement, à un moment où le mouvement « interdit mais toléré » des Frères musulmans vient de remporter un nombre important de sièges aux élections législatives de l'automne 2005. Mohamed Salmawy ajoute : « La répétition de ces actes désolants chez nous, avec récemment les événements d'Alexandrie et les retombées qui en découlent, démontre que nous avons tous une responsabilité à assumer, que les auteurs soient des individus ou des groupes. C'est la responsabilité de la société qui a sécrété au début des années 70 du siècle dernier un certain fanatisme religieux, jamais connu auparavant. La négligence dont nous avons fait preuve à son égard au niveau politique et social n'a fait qu'aggraver le phénomène, au point d'atteindre le stade de crime ». On a pu entendre ce genre de propos dans divers milieux égyptiens, au cours des dernières semaines, comme si un tabou avait été brisé au sein d'un peuple plutôt pacifique : le tabou du silence.

 

L'éditorialiste d'al-Ahram Hebdo va plus loin en invitant les Égyptiens à « s'attaquer au problème à partir de ses racines ». A ses yeux, il y en a trois, fondamentales :

 

l'enseignement : « contribue-t-il à donner naissance à une nouvelle génération ayant foi en le droit de citoyenneté pour chaque Égyptien, sans trop s'arrêter sur la religion de l'autre, ou bien est-ce un enseignement qui les sensibilise aux différences de religion qui séparent les deux composantes de la nation ? » Salmawy met là le doigt sur une des grosses carences de la société égyptienne actuelle : un enseignement à la dérive, à cause du trop-plein démographique et du manque de motivation d'enseignants sous-payés, qui constitue un terrain favorable pour la diffusion d'idéologies étroites et dangereuses. « A notre époque, ajoute l'auteur, nous apprenions l'esprit de la religion avant d'apprendre les pratiques, alors qu'aujourd'hui l'enseignement religieux ne connaît que les rites qui, une fois vidés de leur contenu, deviennent hostiles à l'esprit de la religion ».

 

les médias : « quel est le message des médias depuis le début des années 1970 ? N'étaient-ce pas les médias officiels qui ont fabriqué certains prédicateurs qui ont transformé notre sublime religion en farces influençant des millions de spectateurs » ? Le propos peut sembler sévère, mais il est avéré que la télévision et, plus récemment, Internet et les CD vendus à bas prix sont un vecteur puissant de diffusion d'idéologies rétrogrades, venant le plus souvent d'Arabie Saoudite.

 

« La responsabilité de l'institution religieuse est primordiale dans l'aggravation du phénomène de fanatisme religieux », poursuit Salmawy. Rappelant qu'al-Azhar s'était prononcé contre la destruction des statues de Bouddha par les talibans d'Afghanistan, il demande : « Comment al-Azhar a-t-il réagi lorsqu'une personne parmi nous a tué un être humain pour la simple et bonne raison qu'il n'appartenait pas à sa religion ? Al-Azhar gardera-t-il son mutisme émettra-t-il un communiqué dénonçant l'acte, ou bien révisera-t-il son message rétrograde, qui nous a amenés à l'état déplorable dans lequel nous vivons ? » Le propos est rude, mais il est vrai que la surenchère juridique à laquelle se livrent les oulémas laisse souvent perplexe : n'y a-t-il pas mieux à faire, par exemple, que de condamner la fabrication de statues, comme vient de le faire le grand mufti d'Égypte, le 31 mars 2006 ?

 

« L'essentiel n'est pas de savoir si un fou ou non a commis les attentats d'Alexandrie, conclut Salmawy. Malheureusement, les motifs malades qui ont conduit le criminel à commettre son crime ne sont pas propres à lui. Ils sont répandus chez les mem-

 

bres de notre société». Ce genre de point de vue est apparu assez largement dans la presse égyptienne, ces dernières semaines, y compris dans la presse arabophone. Ainsi, le magazine October estime que « le langage de la prédication classique utilisé massivement dans les mosquées et surtout dans les zones populaires demeure un langage trop rempli d'agressivité et incitant à considérer les non musulmans d'une manière négative. Il s'agit souvent d'exciter les foules, à la piété certes, mais trop souvent en flattant ses tendances à l'intolérance » [October, n° 1540, avril 2006]. Ibrahim al-Naggar, du Centre d'études politiques et stratégiques d'al-Ahram, va dans le même sens et on pourrait multiplier les exemples.

 

 

Un Défi pour tous les Égyptiens

 

Dénoncer la montée de l'intolérance religieuse en Égypte est un pas important et il est heureux que des musulmans éclairés le fassent mais il convient de faire une analyse plus nuancée de cette réalité sociale très complexe qu'est la coexistence de deux communautés religieuses. D'autres situations sont là pour montrer qu'une minorité peut avoir sa place et jouer un rôle dynamique et constructif.

 

Il est clair que l'actualité internationale ne contribue pas à l'apaisement, surtout lorsque le président des Etats-Unis justifie ses visées hégémoniques en parlant de «croisade contre le mal ».

 

Lorsque les plus hauts responsables de l'État assène des slogans comme « Nous sommes tous Égyptiens, un seul peuple depuis des siècles », cela repose sur une perception assez juste des sentiments populaires. Mais cela devra un jour se traduire par l'émergence d'un Etat laïc, dégagé des emprises excessives du religieux, permettant à chacun d'être égal devant la loi. Certains leaders politiques égyptiens ont évoqué ce thème de l'Etat laïc au cours des dernières semaines.

 

On ne saurait non plus passer sous silence les provocations de certains cercles coptes, surtout ceux de la diaspora, qui montent en épingle les incidents et échauffent les esprits, déjà trop enclins à la paranoïa, parce que vivant souvent dans une sorte de ghetto culturel. Comment ne pas reconnaître que beaucoup de coptes d'Égypte se délectent de l'émission d'un prêtre orthodoxe, Abbouna Zachariah, qui diffuse depuis l'étranger, sur le canal al-Hayat, des propos très offensants pour le sentiment religieux musulman.

 

La hiérarchie copte devrait s'interroger elle aussi sur certains discours tenus aux fidèles. Il y a, certes, des revendications légitimes : il n'est pas normal, par exemple, que lors des dernières élections législatives il n'y ait qu'un seul député copte élu, sur 444 sièges à l'Assemblée nationale, alors que le pays compte environ 6 millions de chrétiens, soit 8 à 10% de la population. Ceci a, d'ailleurs, amené, le président Moubarak à en nommer cinq autres pour équilibrer un peu les choses. Mais peut-on continuer à dire, comme on l'entend parfois, que les vrais habitants de l'Égypte sont les coptes, qui ont d'ailleurs donné son nom au pays (Aegyptos), ce qui est une manière de sous-entendre que les Arabes musulmans sont des intrus, alors qu'ils sont pour la plupart d'origine copte.

 

Le vrai défi n'est-il pas, en fait, de vouloir vivre ensemble et d'apprendre jour après jour à goûter la diversité des cultures. Certains s'y emploient déjà dans le quotidien, dans les écoles, les ONG, les associations de citoyens. Ce sont là des lieux où l'on peut apprendre à vivre avec l'autre, comme cela s'est fait pendant des siècles en Égypte, comme aime à le rappeler l'écrivain copte égyptien Milad Hanna. Au lieu de répéter toujours que le seul avenir des chrétiens est l'exil, thèse souvent accréditée par les ob-

 

servateurs occidentaux, pourquoi ne pas affronter ensemble les grands problèmes que sont la pauvreté, l'analphabétisme, la promotion de la femme. Cela offre aux Égyptiens des occasions uniques d'expérimenter l'enrichissement que constitue leur différence.

 

On pourrait même rêver que chrétiens et musulmans se disent qu'ils ont quelque chose à apprendre les uns des autres dans leur expérience de Dieu, de la prière, de la compassion. Pour cela, une conversion du cœur est nécessaire. L'esprit évangélique incite les chrétiens à être ceux qui font le premier pas.

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