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Religion et société

L'Iran aux prises avec le messianisme laïcisé

Entretien avec le Cardinal Angelo Scola, par John L Allen Jr  

Pourquoi avoir choisi la “tradition” comme thème de la rencontre annuelle d’Oasis ?

 

 

 

Chacun de nous, lorsqu’il prend les décisions quotidiennes, concernant son travail, ses relations, ses loisirs, part en fait d’une hypothèse interprétative de la réalité qu’il a reçue des générations précédentes (la tradition). Oasis, comme vous le savez, se propose d’analyser le procédé de métissage de civilisations et les acteurs de ce métissage sont bien les individus mais en tant qu’héritiers d’une tradition. Naturellement, le problème est comment nous nous mettons en relation avec elle. Sommes-nous prisonniers de notre tradition, comme le veut le multiculturalisme ? Ou bien devons-nous la mettre entre parenthèses pour adhérer à des principes universels abstraits ? Ou encore devons-nous l’abolir en adoptant une attitude révolutionnaire ? En réalité, la tradition se donne à nous comme un patrimoine qui doit être interprété. Puisque qu’elle concerne l’expérience, elle change constamment ce qui est d’autant plus évident dans une société plurale comme la nôtre.

 

 

 

 

Le Saint-Père préfère parler de dialogue inter-culturel plutôt que d’interreligieux. Selon vous, que signifie cette distinction ? Peut-être a-t-il également à l’esprit le poids de la tradition ?

 

 

 

Je crois que le Saint-Père veut souligner comment la foi chrétienne, fille d’un Dieu incarné, par le simple fait de s’offrir à l’homme en réponse aux questions de sa vie quotidienne, devient immédiatement culture. Il n’existe pas de foi « pure » qui ensuite entrerait en relation « avec les différentes cultures ». D’autre part, chaque foi/religion est toujours sujette à des interprétations culturelles. Le rapport foi-culture est inévitable et circulaire. Il suffit de penser aux différents points de vue avec lesquels nous, occidentaux, nous regardons « les Islam ». Et donc, il n’existe pas de dialogue interreligieux qui ne soit pas en même temps interculturel. L’affirmation du Pape n’entend en aucune façon limiter le dialogue, mais bien le préciser de manière rigoureuse. Ce ne sont jamais les « fois pures » qui sont en jeu, mais les fois culturellement interprétées. Cela n’a rien à voir avec le relativisme : la Vérité s’est incarnée. Et cela vaut pour le Christianisme en lui-même, pour toutes les religions et donc pour le dialogue interreligieux.

 

 

 

 

En Jordanie, le Saint-Père a proposé une « alliance de civilisations » entre musulmans et chrétiens. Selon vous, quel est l’objectif d’une telle alliance ?

 

 

 

Le Pape lui-même l’a indiqué au terme de son discours à l’aéroport d’Amman : « Grandir dans l’amour pour le Dieu Très Haut et Miséricordieux et, dans un amour fraternel les uns pour les autres ». Ensemble, chrétiens et musulmans peuvent donner le témoignage d’une « raison large », qui sache s’ouvrir à la dimension de l’Absolu.

 

 

 

 

D’après ce que vous pouvez voir, quels sont les fruits principaux du voyage du Saint-Père en Terre Sainte ?

 

 

 

Le voyage en Terre Saint du pape Benoît XVI a été une leçon de réalisme. Au départ, il s’agissait d’un « voyage impossible » parce que destiné à mécontenter les uns et les autres. Par contre, Benoît XVI s’est inséré dans la longue foule des pèlerins chrétiens aux lieux saints. Il a marché sur les traces du Fils de Dieu qui s’est incarné, est mort et ressuscité pour le salut des hommes. Il a suivi les traces palpitant des souffrances des chrétiens qui habitent là. Il a embrassé, au nom de toute l’Église catholique, les communautés chrétiennes de ce pan de terre du Moyen-Orient, « “bougies allumées” qui illuminent les lieux saints ». Mais cette étreinte, - justement parce qu’elle est accomplie au nom de Celui qui est la Voie vers la Vérité et vers la Vie – a impliqué, nécessairement bien qu’à différent titre, les frères juifs et musulmans qui vivent dans la terre donnée au père Abraham. C’est la proposition universelle et incarnée du Christ qui conduit la foi chrétienne à la comparaison avec chaque religion, avec chaque vision du réel.

 

 

 

 

Comment jugez-vous le discours du président Obama au Caire ?

 

 

 

Je suis curieux d’écouter de la part des invités d’Oasis quel effet les paroles du président américain ont eu sur les populations du Moyen-Orient, en particulier les minorités chrétiennes. Son discours m’a semblé très politique : extrêmement lucide pour indiquer les défis auxquels les États-Unis devront faire face et résolu en envisageant certains changements de direction, et également audacieux, au nom d’une implication majeure des acteurs régionaux. Cependant, il me semble que les arguments avancés pour soutenir le « nouveau départ » entre les musulmans et les États-Unis soient fragiles et que certaines lectures historiques sont soumises aux nécessités du moment. Obama a dû survoler certains points de désaccord majeur. C’est une décision compréhensible du point de vue tactique, mais cela ne pourra pas durer longtemps.

 

Quels sont les échos qui vous parviennent ces derniers jours de vos contacts en Iran, après les élections ? Selon vous, l’Iran a-t-il vraiment envie d’instaurer de meilleures relations avec l’Occident ? À propos de tradition, les catholiques et les chiites partagent certaines traditions que les catholiques n’ont pas en commun avec les sunnites … par exemple, une hiérarchie cléricale, une théologie d’expiation, et un courant de dévotion et de religiosité populaire. Cela signifie-t-il que les catholique pourraient apporter une contribution particulière au dialogue avec les chiites, et surtout en Iran ?

 

 

 

Trois caractéristiques me frappent dans la tradition chiite : la nécessité d’une continuelle actualisation de la révélation dans certaines personnes concrètes, jusqu’à en arriver à dépasser une conception trop rigide de la transcendance divine, l’attente marquée d’un accomplissement eschatologique et la réflexion sur le problème du mal. J’ai l’impression que nous sommes peu informés sur ces éléments, malgré un énorme travail d’étude et de valorisation réalisé par les spécialistes de ce secteur au cours de ces dernières années. Nous connaissons mieux les chiites mais pas le chiisme. Le réseau d’Oasis n’est pas encore véritablement arrivé en Iran et des évènements de ces derniers jours, je ne sais que ce que je vois et ce que je lis dans les mass-médias. Mais je ne doute pas qu’il existe de la part de nombreuses personnes en Iran l’intention d’instaurer de meilleurs rapports avec l’Occident. Nous ne devons pas oublier que la culture perse s’est révélée être extraordinairement féconde et réceptive. Le problème principal, si vous me permettez d’utiliser une formule audacieuse, est que le messianisme chiite, presque comme s’il ne supportait pas le poids de l’attente dont il est structurellement formé, s’est converti au cours des siècles, dans certains de ses courants, en une idéologie politique. Il s’agit d’un procédé long et non linéaire, qui a connu une brusque accélération avec la révolution de 1979. En tant qu’occidentaux, nous avons été pris au dépourvu. Nous avions oublié que l’histoire est aussi faite d’options théologiques. Cependant, même celles-ci sont réversibles.

 

 

 

 

Parfois, on a peur qu’un pas en avant avec les musulmans signifie pour l’Église un pas en arrière avec les juifs. Selon vous, est-il vrai qu’aujourd’hui le dialogue avec l’Islam est devenu la priorité la plus importante pour l’Église ? Si c’est vrai, que signifie cela pour le dialogue avec le Judaïsme ?

 

 

 

Dante, arrivé au Paradis, demande aux bienheureux s’ils ne sont pas perturbés les uns par les autres, jaloux de la part de bien qui leur est attribuée et envieux de celle attribuée aux autres. La réponse est non, parce que plus la charité se répand, plus elle grandit. Cela est aussi valable pour les chrétiens, au-delà de leurs limites, tout au long de l’histoire. La « disponibilité au dialogue » est un bien. Et un bien est toujours diffusif. Ce n’est pas – permettez-moi cette comparaison grossière – comme une tarte qui ne peut être pour toi si elle est pour moi, si cela revient aux juifs cela ne peut être attribué aux musulmans. Lorsque le dialogue n’est pas tactique mais, comme le disait Bonhoeffer, il ouvre les personnes en dialogue à la « profondeur du réel », un pas en avant avec les musulmans non seulement ne signifie pas un pas en arrière dans les relations avec les autres religions, mais au contraire, il sert de stimulant.

 

Et en ce qui concerne le Judaïsme, il est inscrit dans l’ADN de notre foi. Je n’ai jamais oublié les paroles qu’en 1985 me dit le Cardinal Henri de Lubac : si le Christianisme doit s’inculturer, étant donné que le peuple juif est à notre racine, alors il doit s’inculturer dans l’histoire, encore en cours, de ce peuple.

 

 

Source: National Catholic Reporter (http://ncronline.org/)

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