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Religion et société

La Méditerranée, espace mondial

Carte de la Méditerranée en 1811. Crédit photo : William Faden

Autrefois une région d’affrontement et d’échange, le Mare Nostrum est devenu un contre-Orient qui crée une zone de mixité et de proximité

Le métissage est en soi une notion biologique. Il est utilisé par les historiens pour évoquer la création du Nouveau-Monde avec l’arrivée des Européens. Les populations amérindiennes se sont métissées avec les Européens surtout en Amérique du Sud et centrale. Les plantes et les animaux européens ont envahi massivement les Amériques tandis que les plantes américaines devenaient dans l’Ancien-Monde un élément essentiel de la nourriture.

 

 

Un cousin germain de l’Occident

 

 

Il n’est évidemment pas possible de transposer cette notion aux relations entre l’Europe et le monde musulman, ce qui aurait supposé l’existence d’une séparation préalable. La recherche historique récente tend à considérer l’Islam1 comme expression de l’Antiquité tardive qui, en quelque sorte clôt cette période de l’histoire. On pourrait même soutenir que la seule production ou synthèse judéo-chrétienne au sens large est justement l’Islam, ce qui fait de lui un cousin germain de l’Occident. Il a puisé, au moins en partie, aux mêmes sources, c’est-à-dire l’hellénisme et les traditions chrétiennes et juives (l’islam s’est aussi inspiré des cultures iraniennes et indiennes). Il faut donc récuser la notion de l’Islam comme rupture de l’espace méditerranéen (la célèbre thèse d’Henri Pirenne) : en réalité, la rupture, par ailleurs limitée dans le temps, eut lieu au Xe siècle dans le cadre d’une guerre maritime.

 

 

Dès le XIe siècle et le début des Croisades, la Méditerranée redevient un espace d’affrontement et échange, en passant à travers des épisodes assez variés comme la Reconquista espagnole, la naissance des pouvoirs francs dans le Levant et leur successive disparition, la conquête de l’Anatolie et des Balkans par les Turcs et finalement l’entreprise coloniale européenne. Outre la Méditerranée, l’Europe s’ouvre au XVIe siècle une deuxième voie vers le monde musulman à travers l’Océan Indien. L’avancée russe dans l’Asie Centrale n’est pas négligeable elle non plus et elle produit parfois des effets paradoxaux : par exemple, le français est introduit dans les élites persanes via la Russie impériale.

 

 

Des produits et des idées

 

 

Tout au long de cette époque, des vagues d’affrontement vont donc de pair avec des échanges. Produits et techniques ne posent pas de problème. Bien avant l’époque contemporaine, les objets matériels circulent entre les deux mondes. On constate par contre un accord général sur le fait qu’il n’est pas possible de passer d’un monde à l’autre que par la conversion. Les renégats (chrétiens européens passés à l’islam) sont ainsi assez nombreux. La lingua franca est pratiquée à l’époque sur les deux rivages de la Méditerranée, bien qu’elle soit essentiellement orale. Cela implique que, au début de l’âge moderne, ce que les musulmans perçoivent de l’Europe passe par le biais de l’oral, tandis que les Européens, après la naissance des études orientales, se situent de préférence dans le domaine de l’écrit. Toute une littérature de voyage voit le jour, qui s’inspire au début de la littérature médiévale de pèlerinage, mais qui prend rapidement une tournure propre qui se caractérise par un comparatisme permanent, implicite ou explicite.

 

 

Certaines groupes, en particulier les chrétiens d’Orient (Arméniens en tête) et les juifs, font fonction d’intermédiaires et sont des vecteurs importants d’idées dans les deux sens. Toutefois la barrière de la conversion reste en vigueur. On ne compte que très peu d’intermariages, sauf qu’entre Européens et chrétiens d’Orient, où justement cette interdiction n’existe pas. En règle générale il n’y a donc pas d’échange de femmes (un phénomène dont l’importance a été bien mise en relief par Lévi-Strauss). Dans les siècles qui précèdent l’occupation coloniale, la sociabilité et la cohabitation même sont très communes, mais les intermariages demeurent rares. La sociabilité levantine, qui aujourd’hui n’a pas encore complètement disparu, en est l’exemple parfait. On se fréquente en égaux, mais on ne pratique pas le mariage trans-communautaire. Encore aujourd’hui des grands pays comme l’Égypte imposent la conversion préalable pour pouvoir se marier à une musulmane.

 

 

Le XIXe siècle amène la domination européenne dans la plupart du monde musulman, ce qui accélère la diffusion de techniques et produits occidentaux. Déjà vers 1820 l’historien égyptien al-Gabartî garde dans son intérieur une peinture européenne. Les objets européens s’imposent. L’intérieur des maisons se transforme. Des modifications importantes se produisent dans le discours corporel et le code vestimentaire. Le fez, par exemple, naît comme chapeau non religieux, destiné à unir tous les sujets ottomans, abstraction faite de leur religion ou confession. Mais il ne s’agit pas uniquement d’objets. La question touche également les savoirs et les techniques ainsi que les disciplines du corps et l’hygiène.

 

 

Deux raisonnements concurrents sont dès lors mis en place pour justifier les emprunts à l’Europe : d’une part, la science européenne est considérée comme un fruit de la science islamique du Moyen-Âge. « C’est notre marchandise qui nous a été rendue ». D’autre part, on insiste sur le caractère non-confessionnel et universel du savoir. Dans les faits, au fur et à mesure que la modernité progresse, l’Islam devient de plus en plus un refuge identitaire.

 

 

La décolonisation, qui pour la plupart des pays musulmans date d’après la deuxième guerre mondiale, amène avec soi un changement important. Alors que les puissances européennes avaient codifiée un droit mixte (Anglo-Muhammadan Law ou droit musulman) qui entérinait l’interdiction musulmane des mariages mixtes, la fin de la guerre d’Algérie en 1962 détermine en France l’abolition du droit musulman en métropole (avec la seule exception des Comores, où cette abolition n’est intervenue que récemment). Dès lors les intermariages se font de plus en plus fréquents. Actuellement en France, on les estime entre 10 et 20% par rapport à la population d’origine musulmane. Il s’agit là d’une nouveauté remarquable, dont les effets n’ont pas encore été bien mesurés.

 

 

Un double régime de circulation

 

 

Aujourd’hui la condition de l’islam en Europe est révélatrice de la spécificité de chaque pays et de la grande variété des sociétés européennes, d’où l’impossibilité de trouver, jusqu’à présent, une réponse commune. Néanmoins, il est possible d’avancer quelques remarques d’ordre général, dont le premier est l’existence d’un double régime de circulation entre Europe et monde musulman : une circulation autorisée, qui est celle des touristes et des retraités, et une circulation interdite, les migrants.

 

 

Deuxièmement, et malgré la barrière sécuritaire qui a été mise en place, la communication entre les deux rivages de la Méditerranée demeure constante. Toutefois la perception de l’Europe dans les pays arabes est souvent faussée par les récits de la diaspora musulmane et l’image du monde arabe en Occident est monopolisée par la question du terrorisme. Ces diasporas musulmanes ont d’ailleurs généralement une nature transnationale : il suffit de penser au paradoxe de l’arabe marocain, qui est déjà une langue de circulation à l’intérieur de l’espace européen.

 

 

La transformation du rôle de l’Islam

 

 

Mais surtout, c’est le rôle de l’islam qui a changé dans le temps. Avant la colonisation il était centré sur lui-même, alors que maintenant il est en tension dialectique avec l’Occident. Il est comme déplacé de son propre centre, d’où surgissent les conflits entre un Occident et un Islam qui devient plutôt un contre-Occident. Les lieux principaux du conflit sont le corps de la femme, les symboles religieux et la question de la liberté d’expression ; la tension est accrue du fait que les instances laïques prônent des valeurs sociétales qui auraient été incompréhensibles aux fondateurs mêmes de la laïcité, tel Combes en France.

 

 

Confronté à ces dynamiques, le chercheur ne peut que faire état d’une double crise identitaire. D’une part, la crise de l’Europe, qui se manifeste dans une xénophobie et une islamophobie que je n’hésiterais pas à dénoncer comme arme de destruction massive. D’autre part, le malaise identitaire profond qui est celui de l’Islam contemporain. Dans l’immédiat, il me semble donc que les perspectives soient assez sombres. Mais au moyen terme, je garde l’espoir d’une reprise active de la circulation qui pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans cette histoire millénaire.

 

 

Il ne faut pas oublier, finalement, que le rêve méditerranéen est en soi même un contre-Orient. Cette catégorie est née en effet pour dépasser la séparation Occident/Orient en créant une zone de mixité et de proximité. La catégorie a connu son succès et aujourd’hui il me paraît possible d’identifier trois cercles de la Méditerranée : tout d’abord, les pays qui donnent sur les deux rivages ; ensuite, l’Europe continentale et le Golfe arabe ; et finalement les diasporas américaines dans la mesure où ces dernières signifient la mondialisation de la Méditerranée, de façon que, désormais, la Méditerranée est devenue un espace mondial. Notre espace à nous.

 

 

1 Ici islam est utilisé pour la religion (équivalent christianisme) et Islam pour la civilisation (équivalent Occident). L’existence même de ces deux termes est ce qu’il y a de plus révélateur dans la problématique des relations. De plus, les tenants de l’islam politique veulent confondre Islam-Civilisation et islam-religion.

 

 

Pour en savoir plus :

 

 

Henry Laurens, L’Europe et l’Islam : quinze siècles d’histoire, avec Gilles Veinstein et John Tolan, Odile Jacob, Paris 2009

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