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Religion et société

La révolution de l’Islam selon le président al-Sisi

Dans un discours officiel le 1er janvier dernier, le général al-Sisi a souhaité une « révolution religieuse » au sein de l’Islam et il a reconnu que la pensée islamique contemporaine a un problème avec la violence qui ne peut plus être ajourné. Mais pour en saisir tout le sens, il faut interpréter ses paroles dans le contexte religieux et politique des pays musulmans.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi

Le discours que le général al-Sisi a prononcé le 1er janvier dernier devant les principales autorités religieuses égyptiennes est probablement sans précédent dans l’histoire contemporaine du monde arabo-islamique. Ce n’est pas la première fois que le président égyptien exprime publiquement et de manière non formelle une opinion sur l’Islam et sur la manière dont il est vécu et interprété. Il l’avait fait par exemple en juillet dernier : lors des célébrations de la « nuit du destin » (la nuit de la révélation du Coran selon les musulmans), il avait affirmé que « beaucoup connaissent le Coran par cœur, mais des personnes qui connaissent le Coran par cœur nous tuent. [...] Nos manières de pratiquer l’Islam, et qui sont en réalité contraires à notre religion, nous ont attiré les critiques d’autrui ». Mais cette fois-ci, al-Sisi est allé plus loin, en demandant à son auditoire d’entreprendre une véritable « révolution religieuse ».

 

 

Les paroles de al-Sisi méritent d’être mises en valeur. Le président égyptien a été peut-être la seule autorité publique musulmane (c’est de notoriété publique qu’il est lui-même un musulman dévot) à reconnaître avec franchise que la pensée islamique contemporaine a un problème dont la résolution ne peut plus être ajournée. Mais, pour évaluer les effets que cette initiative importante sera capable de produire, il est nécessaire de s’arrêter sur plusieurs réflexions.

 

Tout d’abord, il faudra vérifier si l’appel du président sera accueilli ou s’il tombera dans le vide, au-delà de la vive disponibilité dont ont fait preuve les institutions religieuses égyptiennes. En réalité, déjà en décembre dernier, les autorités de al-Azhar avaient organisé une conférence internationale pour discuter de l’extrémisme et du terrorisme, avec la participation non seulement de nombreux ulémas du monde entier, sunnites et chiites, mais aussi de plusieurs évêques du Moyen-Orient. Mais apparemment al-Sisi a en tête un effort supplémentaire : il ne s’agit pas seulement de contrecarrer épisodiquement la lecture des mouvements plus extrémistes, mais de déconstruire à la racine un discours religieux qui, sous plusieurs formes et à différents degrés est devenu dominant ces dernières décennies dans une bonne partie du monde islamique. Naturellement de fortes résistances internes se feront sentir. Le 5 janvier dernier, un éditorialiste du quotidien Al-Ahram, remarquait dans un article intitulé « Les appels de al-Sisi ne suffisent pas » un fait éloquent : quelque temps seulement avant le discours du président, certains membres importants des institutions religieuses auxquels s’est adressé le président avaient attaqué durement des intellectuels coupables d’avoir proposé la révision de certains manuels utilisés dans les instituts azharistes et contenant « des incitations explicites à la haine d’autrui ».

 

 

Il y a aussi un autre aspect, pas moins important. Dans l’Islam en général et dans l’Islam contemporain en particulier, la notion même d’autorité religieuse, ou de responsables religieux, est très vague. La mosquée d’al-Azhar tend à s’auto-représenter et est souvent représentée comme “le phare” de l’Islam sunnite, mais ses déclarations, comme ceux des autres institutions religieuses, ne jouissent d’aucun monopole dans l’interprétation de l’Islam. Avant la délégitimation des autorités traditionnelles de la part des mouvements réformateurs et islamistes, puis leur instrumentalisation par les autorités politiques et enfin la proliférations des chaînes satellitaires, sites internet et autres plates-formes digitales consacrées à la prédication islamique, ont vidé les institutions traditionnelles de leur autorité. Il est probable qu’aujourd’hui le programme d’un prédicateur islamique sur al-Jazeera soit plus suivi qu’un discours de l’Imam de al-Azhar (ce n’est peut-être pas un hasard qu’après le discours de al-Sisi, al-Azhar ait ouvert des pages officielles sur les réseaux sociaux, de twitter à facebook). Cela ne signifie pas que la révolution religieuse souhaitée par le président égyptien ne puisse pas avoir lieu. Mais, cela montre que plus que résoudre le problème de l’extrémisme islamiste en le persuadant d’abandonner sa cause, elle créerait une forte polarisation entre partisans et opposants d’un discours religieux réformé. Aujourd’hui déjà les idéologues islamistes définissent les autorités religieuses officielles les ulama al-sulta, « les ulémas du pouvoir », avec qui ils ne se sentent pas obligés de se confronter, sauf pour les critiquer.

 

 

Mais, au-delà de ce niveau, qui concerne les aspects théologiques et intellectuels de la réforme et le rôle des ulémas, il y en a un autre, peut-être plus déterminant, et que les paroles de al-Sisi ne touchent pas explicitement.

 

La diffusion du discours islamiste dans toutes ses nuances, des Frères musulmans au salafisme jihadiste, a été permise et même encouragée par des gouvernements musulmans et non musulmans pour la réalisation de leurs objectifs politiques. L’affirmation de l’islamisme est inexplicable si l’on ne tient pas compte de l’appui politique et financier dont il a joui ces quarante dernières années.

 

De plus, comme l’a récemment écrit l’historien égyptien Sherif Younis toujours sur al-Ahram, les régimes qui dans le passé ont adopté instrumentalement une vision moderniste et progressiste de l’Islam (l’Égypte de Nasser, la Tunisie de Bourguiba, considérés à tort comme « laïques ») ont également fait le jeu de l’islamisme : en confiant la gestion et l’interprétation de la religion à l’État, ils l’ont transformée en un objet de dispute politique.

 

Le problème, ce n’est pas la production politique d’un discours religieux s’opposant au discours islamiste. L’élément décisif est la dissociation entre le discours religieux et l’État. Cela ne signifie pas exclure la religion de l’espace public, mais empêcher une double instrumentalisation : de la religion par l’État et de l’État par la religion. Ici, la responsabilité ne retombe pas seulement sur les dignitaires religieux, mais elle implique aussi (et surtout) l’autorité politique. Al-Sisi a-t-il aussi cela en tête lorsqu’il parle de « révolution religieuse » ? Si oui, c’est une bonne nouvelle. Si, en revanche, il veut réclamer la création du énième discours islamique « autorisé », on pourra s’attendre difficilement à un véritable changement. La réforme de la pensée islamique va de pair avec la réforme politique. De ce point de vue, l’Égypte de al-Sisi vit aujourd’hui une inquiétude profonde, pour des raisons complexes que les européens comprennent difficilement parce que nous avons tendance à nous indigner (justement) lorsque l’islamisme frappe chez nous, mais nous sommes très indulgents ou distraits lorsqu’il agit hors de nos frontières.

 

 

Une dernière remarque. L’Égypte est un grand pays de 80 millions d’habitants, qui en vertu de son histoire et de sa riche culture a joué pendant des années un rôle de guide dans le monde arabo-islamique. Mais l’Égypte est aujourd’hui un pays socialement et économiquement fragile et cela l’oblige à dépendre d’autres acteurs politiques, dont l’Arabie saoudite. Est-il possible de réaliser une révolution de la pensée islamique tant que Riyad continuera à exporter des tensions dans le monde islamique et ailleurs à travers la diffusion de la doctrine wahhabite, c’est la grande question à laquelle, tout le monde, et pas seulement al-Sisi, devra donner une réponse.

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