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Religion et société

La Turquie a choisi le « parti unique » d’Erdoğan

En jeu le futur du modèle politique turc en équilibre instable entre stabilité et démocratie

Les électeurs ont vu en lui une garantie de stabilité, bien que les mois récents de son mandat se soient caractérisés par des affrontements et des violences politiques. Le triomphe de Recep Tayyip Erdoğan aux élections du premier novembre a fait retrouver à son parti, Justice et Développement (Akp), la majorité au Parlement, avec un bon 50 % des préférences. « Les turcs ont voté contre la possibilité d’une coalition entre les partis de l’opposition », a expliqué à Oasis Berkay Mandıracı, analyste de l’International Crisis Group. « Choisissant en fait le gouvernement unique de l’Akp, la population a opté pour la ‘stabilité’, colonne portante de la campagne électorale d’Erdoğan », au détriment d’une Turquie plus démocratique où les autres partis auraient peut-être eu une occasion.

 

« Le succès du parti », nous explique Mandıracı, « se base sur le fait d’avoir soustrait des électeurs aux autres formations souvent divergentes les unes des autres, grâce à la faiblesse de l’opposition lorsqu’il s’est agi de désigner une personnalité politique capable de représenter une alternative valable ». « Il est bien certain que des analyses plus approfondies seront nécessaires pour comprendre exactement d’où proviennent les voix », poursuit-il, « mais nous pouvons supposer que bon nombre d’ex-électeurs de l’Akp, bien que déçus par la dérive autoritaire du président, soient revenus sur leurs pas pour voter le parti islamiste du fait justement de l’absence d’un leader alternatif ».

 

 

Les perdants

 

 

À la victoire de l’Akp s’oppose l’échec des partis de l’opposition. D’une part, le parti républicain Chp oscille toujours autour de 25 % des préférences, niveau atteint également en juin passé. Ces mois passés, les républicains, adversaires historiques d’Erdoğan, n’ont pas su développer leur programme électoral ni s’organiser différemment pour toucher de nouveaux électeurs et grossir les approbations. Coup dur pour le parti Chp, la baisse très nette des voix obtenues à Smyrne, forteresse des républicains.

 

Parallèlement, l’Hdp, le parti philo-kurde a perdu de nombreux électeurs dans le sud-est du pays, région à majorité kurde où il a toujours obtenu systématiquement le plus grand consensus. Vu toutefois les conditions hostiles dans lesquelles s’est déroulée leur campagne électorale (les récents attentats et les violences contre la population), les kurdes modérés ont remporté tout compte fait un bon succès ainsi que la conquête de 59 sièges au Parlement malgré une baisse par rapport aux 80 du mois de juin. « Pour devenir un parti turc à tous les effets », ajoute Mandıracı, « il ne suffira pas à l’Hdp d’attirer des électeurs de son bassin électoral naturel, il lui faudra comprendre son rôle de médiateur dans la communauté kurde et s’éloigner définitivement du Pkk ».

 

Selon l’analyste, la perte la plus cruelle a été celle infligée au parti nationaliste Mhp, dont les suffrages ont été déviés, dans une large mesure sur l’Akp, grâce essentiellement à la dialectique nationaliste mise, ces derniers mois, en exergue par les islamistes d’Erdoğan.

 

 

La fin du présidentialisme ?

 

 

Les élections politiques de juin avaient lancé un message très clair. « Erdoğan devrait avoir appris que son idée de république présidentielle ne plaît pas à la Turquie ». La réforme constitutionnelle publicisée à l’occasion de la campagne électorale précédente a été probablement la cause de son échec avant l’été tant est que pour ce dernier tour, le présidentialisme a été relégué au second plan. Mandıracı est donc convaincu que ce n’est plus une priorité pour le parti et soutient que le gouvernement s’orientera en fait vers l’inclusion de l’opposition, laissant encore une chance à la démocratisation du pays. À son avis, si la question devait se reproposer, elle n’aurait pas la même portée. Le débat à ce sujet reste donc très vif et les opinions nettement opposées ne manquent pas. Il est de ceux qui pensent effectivement que le Sultan Erdoğan exploitera la majorité obtenue justement pour condenser davantage encore son pouvoir.

 

 

Violence en recrudescence et démocratie de plus en plus lointaine

 

 

La situation à l’heure actuelle est critique. Au lendemain du vote, la revue turque Nokta s’est vue retirée de la vente pour avoir tiré le numéro du lundi 2 novembre « Le début de la guerre civile turque ». À la suite de la décision adoptée par la 5e Cour Pénale de Paix, le rédacteur en chef et le directeur de la revue ont été arrêtés. La liberté de presse en Turquie recommence aussitôt à se ressentir de l’autoritarisme d’Ankara. Le gouvernement monocolore montre l’adresse stratégique d’Erdoğan : « Le rôle de l’opposition dans les prochains mois sera décidé par la volonté du leader de l’Akp de l’inclure dans les choix politiques du pays. Si sa politique allait être celle de l’exclusion », affirme Mandıracı, « il sera difficile que le gouvernement puisse réussir ». Les affrontements avec la police qui se sont déclenchés après la publication des résultats, en particulier dans les régions à majorité kurde, inquiètent et fomentent un climat de violence diffus dans le pays. Lors de la campagne électorale, le gouvernement avait déjà promis la lutte au Pkk. « Un retour du leader kurde conservateur Abdullah Öcalan pourrait rouvrir une possibilité de conciliation, mais les deux parties devraient être ouvertes à la négociation ».

 

 

La démocratisation du pays se présente décidément en équilibre instable, même si le Crisis Group reste optimiste. « L’Akp doit revenir sur ses premiers pas et mener de l’avant les réformes démocratiques. Ce qui donnera de la stabilité au gouvernement mais, qui plus est, permettra de rouvrir le dossier turc du processus d’intégration dans l’Union européenne. Les obstacles sont encore nombreux mais l’entrée en Europe et la démocratisation sont des espoirs à ne pas abandonner ». Pour Berkay Mandıracı, vu que « les prochaines élections auront lieu dans quatre ans, le temps ne manque certes pas pour voir des améliorations dans la conciliation entre les différentes formations politiques du pays ».

 

 

[Twitter: @miglio_franca]