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Le conflit entre raison moderne et raison théologique

la défi de l'interprétation de la tradition islamique

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 04/06/2019 09:47:52

Compte rendu de Jonathan A. C. Brown, Misquoting Muhammad. The Challenge and Choices of Interpreting the Prophet’s Legacy, Oneworld Publications, London 2014

 

 

L’un des aspects qui désoriente le plus dans l’Islam sunnite, religion sans hiérarchie, c’est la dialectique entre l’unité de son noyau dogmatique et la diversité de ses interprétations. Jonathan Brown, professeur de Civilisation islamique à la Georgetown University, aide à faire, avec son dernier ouvrage, la lumière sur la question. Faire la lumière ne signifie pas nécessairement résoudre. Comme Brown l’écrit, « certains aspects de l’Islam qui semblent aujourd’hui de toute évidence problématiques, sont le résultat des efforts faits pour répondre à des questions si fondamentales qu’elles n’ont jamais été définitivement résolues par qui que ce soit. Les réponses à ces questions ne sont ni justes, ni erronées, mais plutôt des choix entre des priorités concurrentes » (p. 6). La prolifération d’interprétations et de tendances parfois discordantes à partir d’un unique corps de doctrine reste ainsi une donnée de fait, avec laquelle l’auteur se confronte en se laissant guider par un maître du passé, le grand théologien et réformateur indien Shah Wali Allah (1703-1772) et par son Al-Insâf fî Bayân Asbâb al-Ikhtilâf (« Une exposition objective des causes de la divergence »).

 

 

Dans l’itinéraire que Brown parcourt avec son mentor, on peut distinguer trois étapes. La première correspond à la période de formation de la tradition islamique, au cours de laquelle les savants s’efforcent d’ouvrir la signification du Coran par le biais de la sunna de Muhammad et le recours à la raison. Brown passe ici en revue, de façon claire et en même temps passionnante, les méthodologies élaborées par les différentes écoles pour approcher l’Écriture, recueillir et conserver la mémoire des faits et dits du Prophète, et tirer de ceux-ci des normes pratiques.

 

 

La deuxième étape est la consolidation de ce que Brown définit, non sans admiration, « l’édifice de l’Islam classique », et du système de la charia. Cette dernière, « loin d’être un corpus de lois rigide et myope, devient un tourbillon d’une surprenante diversité ». Aussi « l’affirmation “la Sharia dit…” est-elle en soi automatiquement trompeuse – ajoute Brown – et chaque question juridique a toujours plus d’une réponse » (p. 50). Dans cette phase, les docteurs de l’Islam ont conçu leur complexe apparat épistémologique, fait de distinctions, dans les différents passages de l’Écriture, entre attestation et indication, entre signification littérale et allégorique, entre langage général et spécifique, de renvois entre texte coranique et hadîth ou encore de précisions sur la manière de décoder un langage souvent idiomatique et hyperbolique. L’auteur fait ici remarquer que bon nombre d’approches exégétiques actuelles, contextuelles ou herméneutiques, ne sont pas aussi originales qu’on le croit souvent.

 

 

La troisième phase est celle de la fracture provoquée par la modernité, où la valeur de l’édifice médiéval est remise en question par ceux des musulmans qui vivent avec malaise le conflit entre raison moderne et raison théologique. Les divergences interprétatives du passé, que Brown illustre abondamment, se transforment en conflits plus radicaux et apparemment insolubles. Le conflit touchant l’interprétation du verset coranique (4,34) est exemplaire à cet égard, qui suggère aux maris, en cas d’actes de désobéissance de leurs femmes, de passer progressivement de l’avertissement verbal jusqu’à la violence physique. Ici, le dilemme est vraiment incontournable, vu qu’il n’y a pas de compromis possible entre l’obéissance à la parole de Dieu et un aménagement avec l’esprit des temps. Brown lui-même, dont l’intérêt pour la tradition musulmane n’est pas uniquement scientifique, laisse la question en suspens. Il refuse les interprétations littérales du texte (« il n’existe pas de chose qui soit la signification littérale », p. 273), mais affirme dans le même temps : « On doit accepter qu’un mari qui se sert de la violence pour discipliner sa femme n’est pas intrinsèquement ou catégoriquement dans l’erreur. Il doit y avoir un moment, un lieu, une situation dans laquelle cela est permis, sinon Dieu ne l’aurait pas consenti » (p. 288). C’est une position qui peut déplaire mais, ni fondamentaliste ni moderniste, elle représente probablement la sensibilité de beaucoup de musulmans. Le contenu de la revue n'est pas encore disponible en ligne. 

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Michele Brignone, « Le conflit entre raison moderne et raison théologique », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 130-131.

 

Référence électronique:

Michele Brignone, « Le conflit entre raison moderne et raison théologique », Oasis [En ligne], mis en ligne le 20 juillet 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/le-conflit-entre-raison-moderne-et-raison-theologique.

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