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Religion et société

Le «manifeste» de l’Islam savant. Structure, langue, surprises et doutes

 

 

Une parole comune entre nous et vous: c’est sous ce titre que 138 représentants de l’islam contemporain, rassemblés dans le cadre de l’Académie jordanienne de ‘Ammân pour les Recherches relatives à la Civilisation islamique, ont adressé, le 13 octobre 2007, une « Lettre ouverte » aux chefs religieux des diverses communautés chrétiennes du monde entier, à l’occasion de la Fête de la Rupture du Jeûne de Rama­dân et du premier anniversaire de la « Lettre ouverte » de 38 « savants musulmans » au Saint-Père Benoît XVI. Ce titre est éminemment coranique, puisqu’ils sont invités par leur livre sacré à dire : « O Gens du Livre, venez-en à une parole commune entre nous et vous » [3, 64]. On sait qu’à la suite de la conférence théologique de Ratisbonne du 12 septembre 2006 et d’une citation de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue, bien des musulmans avaient protesté, sereinement ou violemment, avant d’être enfin rassurés sur les intentions de Benoît XVI, preuve en fut sa visite réussie en Turquie à la fin de novembre 2006 : le dialogue interreligieux demeure une de ses priorités et il en a encore démontré l’importance et l’urgence en participant à Naples à la « Rencontre des Religions pour la Paix » organisée, depuis Assise 1986, par la Communauté de sant’Egidio. La Lettre ouverte des 38 « savants musulmans » du 15 octobre 2006, qui développait leur réflexion en huit paragraphes importants, a suscité maintes appréciations que l’on peut trouver dans La conférence de Ratisbonne. Enjeux et controverses de Jean Bollack, Christian Jambet et Abdelwahab Meddeb (Bayard, Paris 2007) et Dio salvi la ragione avec les textes de Benoît XVI et les réflexions de Glucksman, Farouq, Nusseibeh, Spaemann et Weiler (Cantagalli, Siena 2007). La présente « Lettre des 138 » se veut donc l’expression d’un consensus élargi quant aux signataires et d’une reprise de l’un ou l’autre des passages essentiels de la « Lettre des 38 ». Sa nouveauté réside dans une redéfinition du monothéisme qu’affirment, en des formes variées, musulmans, juifs et chrétiens, avec pour thème primordial la même confession du Dieu vivant, un et unique, dans le cadre du double commandement de l’amour de Dieu et du prochain, cher à la tradition judéo-chrétienne. On ne saurait donc trop insister sur l’esprit d’ouverture que cette Lettre représente pour le dialogue islamo-chrétien, et c’est pourquoi il convient d’en comprendre intelligemment la teneur et d’en apprécier positivement les affirmations, non sans s’interroger aussi sur certains de ses silences quant à des versets coraniques qui font encore problème aux chrétiens.

 

 

Les signataires de la Lettre, au nombre de 138, représentent 43 nations, de tradition islamique ou de contexte occidental : ‘ulamâ’, muftî-s, théologiens, juristes, intellectuels, ils appartiennent majoritairement au monde sunnite, mais on y compte des représentants du shî‘isme ainsi que d’autres groupes minoritaires. On sait l’importance qu’a pour les musulmans l’expression de leur consensus (ijmâ‘), troisième source de l’orthodoxie après le Coran lui-même et la Tradition (Sunna) du Prophète.

 

 

 

 

Trois Sections

 

 

Selon la traduction française proposée par le site internet de l’Académie, deux pages d’introduction renvoient musulmans, chrétiens et juifs à leur commun monothéisme. Aux premiers, le Coran rappelle : « Dis : C’est Lui Dieu, l’Un, l’Autosuffisant » [112, 1-2] et « Rappelle-toi le nom de ton Seigneur, et incline-toi (tabattal) d’inclination vers Lui » [73, 8]. Aux seconds, Jésus enseigne : « “Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur, est Un. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force”. C’est là le premier commandement. Le second lui est semblable : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là » [Mc 12, 29-31]. Ce double commandement est, par la Lettre, déduit du verset déjà cité mais ainsi développé : « O Gens du Livre, venez-en à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions que Dieu, sans rien lui associer, et que parmi nous nul n’en prenne d’autres comme seigneurs en dehors de Dieu. Puis, s’ils tournent le dos, eh bien, dites : “Soyez témoins que, oui, c’est nous qui sommes les Soumis” » [3, 64]. Rappelant alors que le Coran invite Muhammad et les musulmans au dialogue comme suit : « Appelle à suivre la Voie de ton Seigneur par la sagesse et la bonne exhortation, et ne discute avec eux que de la meilleure manière. C’est ton Seigneur qui connaît le mieux celui qui s’égare de Sa voie, comme Il connaît le mieux ceux qui sont bien guidés » [16, 125]. La Lettre développe son argumentaire en trois sections.

 

 

La première section envisage « l’amour de Dieu » (hubb Allâh), d’abord en Islam (cinq pages) puis dans la Bible (deux pages). Partant de la shahâda (témoignage de foi) et n’en retenant que la première partie, la grande shahâda, « il n’y a de dieu que Dieu », le texte en développe le monothéisme (tawhîd) à partir d’un « dire » (hadîth) de Muhammad qui affirme que « la meilleure chose que nous avons dite, moi et les prophètes qui m’ont précédé, est la parole : “Il n’y a de dieu que Dieu, Lui seul, sans associé, à Lui le pouvoir (mulk) ainsi que la louange (hamd), Il est puissant sur toute chose”», illustrant chacu­ne des affirmations de ce hadîth par de nombreuses citations du Coran [33, 4 ; 2, 165 ; 39, 23 ; 67, 1 ; 29, 61-63 ; 14, 32-34 ; 1, 1-7 ; 19, 96 ; 2, 194-196 ; 9, 38-39 ; 64, 1 ; 64, 4 ; 64, 16 ; 6, 162-164 ; 3, 31 ; 73, 8], parfois corroborées par d’autres hadîth-s. Il faut ici signaler que le seul verset coranique où il est question de « l’amour de Dieu » ne se présente pas sous la forme d’un commandement, mais bien plutôt dans un contexte de polémique : « Et il est des gens qui adoptent, en dehors de Dieu, des rivaux, les aimant comme d’un amour de Dieu. Or ceux qui croient sont plus forts en l’amour de Dieu » [2, 165]. La Lettre ne mentionne pas, et pour cause, le verset où il est dit que « Dieu va faire venir un peuple qu’Il aime et qui L’aime » [5, 54], car il y est d’abord parlé de l’apo­s­­­­­­­tasie de certains, puis d’une communauté « modeste envers les croyants et rude envers les mécréants » ! Les deux pages qui traitent de l’amour de Dieu dans la Bible reprennent le « Ecoute Israël » du Deutéronome [6, 4-5] tel que Jésus-Christ le répète dans son enseignement des deux commandements qui n’en font qu’un [Mt 22, 34-40 ; Mc 12, 28-31], écho évangélique du Deutéronome [4, 29 ; 10, 122 ; 11, 13 ; 13, 3 ; 26, 26 ; 30, 2 ; 30, 6 ; 30, 10] et de Josué [22, 5], repris par Marc [12, 32-33] et Luc [10, 27-28]. La Lettre précise en Matthieu [22, 37] et en Marc [12, 30-34], ainsi qu’en Luc [10, 27-28], les sens respectifs des mots grecs « cœur », « âme », « intelligence » et « force ». Toutes citations ou références qui, en conclusion, confirmeraient l’enseignement du hadîth prophétique cité plus haut.

 

 

La deuxième section traite de « l’amour du prochain (ou du voisin)» (hubb al-jâr) en moins de deux pages. En islam, selon le hadîth prophétique, « Nul d’entre vous n’est croyant tant qu’il n’aime pas pour son frère (ou son voisin) ce qu’il aime pour lui-­même », d’où l’insistance sur la « piété (birr), [qui] est donner de son bien, quelque amour qu’on lui porte, aux proches, aux orphelins, aux indigents, aux voyageurs et aux mendiants ; la piété, c’est aussi racheter les captifs, accomplir la prière, s’acquitter de l’aumône, demeurer fidèle à ses engagements, se montrer patient dans l’adversité, dans le malheur et face au péril. Telles sont les vertus qui caractérisent les croyants pieux et sincères » [2, 177], piété dont Dieu est toujours le premier et dernier témoin [3, 92]. S’agissant de la Bible, le texte renvoie à Matthieu [22, 38-40] et à Marc [12, 31], dont le détail est déjà donné par le Lévitique (19, 17-18). En conclusion, il est dit que « de ces deux commandements procèdent toute la Loi (Nâmûs) et les Prophètes » [Mt 22, 40].

 

 

La troisième section commente enfin, en quatre pages, le « Venez-en à une parole commune entre nous et vous » [3, 64]. La « parole commune » consiste dans le double commandement de l’amour du Dieu unique et du prochain, avec reprise des citations précédentes [Dt 6, 4 ; Mc 12, 29 ; Mt 22, 40 ; Coran 112, 1-2], preuve que Muhammad n’a rien apporté de nouveau [Coran 41, 43 ; 46, 9] d’où le refus des idoles et l’accomplissement de toute justice [Coran 16, 36 ; 57, 25]. Et le « venez-en » qui invite à « ne rien Lui associer et ne pas prendre d’autres comme des seigneurs en dehors de Dieu » [3, 64] entend signifier, selon le grand commentateur Tabarî, que « musulmans, chrétiens et juifs devraient être libres de suivre ce que Dieu leur ordonne sans avoir à “se prosterner devant des rois ou autres” », ce qui rejoint alors le « Pas de contrainte en religion » [2, 256], qui garantit une liberté religieuse « sous condition » [60, 8] : « En tant que musulmans, nous disons aux chrétiens que nous ne sommes pas contre eux et l’islam n’est pas con­tre eux, tant qu’ils ne déclarent pas la guerre aux musulmans à cause de leur religion, qu’ils ne les oppriment pas et qu’ils ne les expulsent pas de leurs foyers ». La Lettre renvoie les chrétiens à leur Bible [Mc 12, 29-31 ; Mt 12, 30 ; Mc 9, 40 ; Lc 9, 50] où Jésus déclare : « Qui n’est pas contre nous est pour nous » [Mc 9, 40]. Or, affirme la Lettre, les musulmans croient en Jésus « envoyé de Dieu, Son verbe déposé dans le sein de Marie, esprit émanant de Lui » [4, 171] : il y aurait donc là une « croyance commune », même si la foi des chrétiens au sujet de Jésus est très différente : n’est-il pas Yasû‘ (Dieu sauve) pour ces derniers alors qu’il est ‘Îsâ pour les musulmans ? La même Lettre reconnaît que, parmi les Gens du Livre, il y a une « communauté droite qui récite les versets de Dieu » [3, 113-115], tout en affirmant que les musulmans croient également en tous les prophètes de l’histoire [2, 136-137]. Le « entre nous et vous » est enfin un appel à unir le témoignage des croyants (« ils sont 55 % de la population mondiale ») face aux périls de l’heure, car les trois religions monothéistes devraient garantir la paix aux hommes d’aujourd’hui. Références sont faites au Coran [16, 90] et à l’Evangile [Mt 5, 9 ; 16, 26]. En conclusion la Lettre cite le verset du « pluralisme religieux » : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté (umma). Mais non, afin de vous éprouver en ce qu’Il vous donne ; concurrencez-vous donc dans les bonnes œuvres (fa-stabiqû l-khayrât): vers Dieu est votre retour à tous » [5, 48].

 

 

 

 

Innovation et Tradition

 

 

Les signataires de la Lettre ont ainsi voulu relire les meilleurs textes du Coran et de la Sunna à la lumière du double commandement de l’amour de Dieu et du prochain qui est au cœur de la croyance juive et de la foi chrétienne. Insistant sur la seule première partie de la shahâda, ils entendent bien définir le monothéisme par ce double amour de Dieu et du prochain, donnant ainsi à leur lecture du Coran ce souci d’intériorisation spirituelle que révélait déjà la « Lettre des 38 » : celle-ci insistait sur « la proximi­té de Dieu » vis-à-vis de tout croyant. Un hadîth rapporté par Ghazâlî ne dit-il pas que « Quiconque dit : “Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu” a le droit d’entrer au paradis » ? Aux attitudes classiques d’obéissance, de soumission et d’adoration se substitue un vocabulaire qui peut sembler commun aux musulmans, aux juifs et aux chrétiens : il s’agit d’aimer, et il est vrai que le Coran affirme que Dieu aime « les pieux » [3, 76 ; 9, 4 ; 9, 7], « les bienfaisants » [3, 134 ; 3, 148 ; 5, 13 ; 5, 93], « les patients » [3, 146], « les justes » [5, 42 ; 49, 9 ; 60, 8], « les purifiés » [9, 108] et « ceux qui lui font confiance » [3, 159], même si ses 99 Beaux Noms ne disent pas qu’il est « aimant » (muhibb). Et voici que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont si étroitement liés par la Lettre qu’ils semblent être inséparables l’un de l’autre : nul ne saurait prétendre aimer Dieu s’il n’aime pas son prochain ! Affirmation qui semble toute naturelle aux chrétiens puisqu’elle fait partie des principes mêmes de leur foi et de leur pratique, mais affirmation étrangement nouvelle pour de nombreux musulmans qui conjuguent volontiers islam avec adoration respectueuse et soumission confiante. Qui plus est, les textes de la Bible sont souvent cités par la Lettre sans le moindre soupçon de « falsification » (tahrîf) à leur endroit et l’une des 23 notes qui la commentent fait même recours à un texte de saint Paul (note 4). Ces notes constituent d’ailleurs, à elles seules, d’autres efforts loyaux pour trouver des valeurs communes aux trois monothéismes.

 

 

Qu’en est-il exactement de cette Lettre aux accents inattendus et quel peut bien en être le texte de référence ? Est-ce celui publié en arabe ou plutôt celui transmis en anglais ? Il semblerait que ce soit ce dernier. En effet, si celui-ci parle de « l’amour de Dieu dans la Bible » (« in the Bible »), le texte arabe en parle « dans l’Evangile » (ce qui fait attribuer à celui-ci un Ancien Testament !), et s’il cite Jésus-Christ, la version arabe parle de « ‘Îsâ l-Masîh », expression qui n’est ni coranique (al-Masîh tout court, ou ‘Îsâ ibn Maryam) ni chrétienne (Yasû‘ al-Masîh), mais qui traduit exactement le Jésus-Christ de l’anglais. Mais d’autres détails semblent incliner à donner au texte arabe une certaine priorité. Et voilà qui laisse le lecteur sur sa faim ! Celui-ci s’étonne même qu’un excellent hadîth cité dans le texte arabe n’ait pas été traduit dans les versions anglaise, française et italienne : « Les humains, énonce-t-il, sont la famille de Dieu (‘Iyâl Allâh) : celui qui est le plus aimé de Dieu est celui qui est le plus utile à sa famille ». Quoi qu’il en soit, la Lettre ne se départit pas d’une présentation traditionnelle en accumulant les citations coraniques et les hadîth-s prophétiques, tout en les isolant de leur contexte, ce qui permet de leur donner une interprétation élargie et dialogique. Un effort de vocabulaire est également maintenu, car si l’on y fait encore mention des « Gens du Livre » (juifs et chrétiens), on y parle aussi des juifs et des chrétiens comme tels, ces derniers étant nommés Masîhiyyûn et non pas Nasârâ. Qui plus est, les textes anglais, français et italien ne traduisent jamais le terme coranique muslim par « musulman » (ce que font, par contre, maintes traductions islamiques) mais bien plutôt par « soumis à Dieu », « surrendering unto God », « sottomesso a Dio », ce qui vaut pour tout monothéiste, qu’il soit musulman, juif ou chrétien. Toutes choses qui indiquent un effort pour s’adapter aux interlocuteurs, même si la Lettre commence par la formule classique « Au nom de Dieu, le tout miséricorde, le miséricordieux » et s’achève par le souhait de la paix (wa-l-salâmu ‘alay-kum).

 

 

 

 

La Famille de Dieu

 

 

Il est certain qu’on ne peut comprendre les intentions et le contenu de cette Lettre qu’en la situant dans la perspective de la « Lettre des 38 » d’octobre 2006, laquelle n’était pas malheureusement sans accent polémique : rédigée rapidement, semble-t-il, celle-ci entendait se prononcer par rapport aux propos de la conférence de Ratisbonne. Elle situait le contexte historique du « Pas de contrainte en religion », elle tempérait la seule transcendance de Dieu en affirmant qu’il est aussi proche de sa créature, elle affirmait l’usage harmonieux de la foi et de la raison en islam, elle précisait ce qu’il en est des diverses formes de jihâd, elle rappelait que les conquêtes islamiques ont respecté la religion des populations soumises en leur octroyant un statut de « protégés » (statut de dhimma), elle disait que Muhammad n’a jamais prétendu apporter quoi que ce soit de nouveau, elle contestait le choix fait par Benoît XVI de ses experts, elle appelait enfin au dialogue et à la collaboration citant largement des textes de Vatican II et des déclarations de Jean Paul II. Elle était adressée au seul Benoît XVI, alors que la présente Lettre est envoyée à tous les responsables des communautés chrétiennes, y respectant parfaitement une certaine hiérarchie de préséance ou de titulature, sollicitant d’eux, en quelque sorte, une réponse œcuménique au contenu de la Lettre. Son ton est des plus iréniques, même si certaines citations coraniques seraient à préciser, tandis que d’autres, non évoquées, solliciteraient bien des clarifications, comme le souhaitait déjà Abdelwahab Meddeb dans son commentaire de la Lettre des 38 [cf. La conférence de Ratisbonne : enjeux et controverses, Bayard, Paris 2007, pp. 63-100].

 

 

Voilà donc un texte qui rassemble un grand nombre de responsables musulmans de toutes écoles et sensibilités, et qui s’adresse à l’ensemble des chefs des communautés chrétiennes du monde entier, rappelant aux uns et aux autres leur commune responsabilité vis-à-vis d’une humanité qui n’en finit pas de connaître malentendus, conflits et divisions de toutes sortes. Paradoxalement, l’invitation ici faite à tous s’inscrit dans la droite ligne de ce que souhaitait la Déclaration conciliaire sur les Relations de l’Eglise avec les autres religions : « Promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté ». Il s’agit là des formes modernes de l’amour du prochain que la présente Lettre entend lier étroitement à l’amour de Dieu, expression alors parfaite d’un monothéisme « amoureux », voire « savoureux » comme l’envisageait un Ibn Khaldûn en son temps (tawhîd dhawqî). L’invitation à « se concurrencer dans les bonnes oeuvres » semble bien devoir correspondre aux urgences de l’heure dans un monde que menacent le « choc des civilisations » et les aléas de la globalisation.

 

 

Sans qu’il faille pour autant adhérer aux propositions concrètes, à nuance politique ou stratégique, de la conclusion de la troisième section, et tout en regrettant que la Lettre ne dénonce en aucune de ses pages les actes de violence ou de terrorisme que certains groupes de musulmans commettent aujourd’hui « au nom de Dieu » pour quelque raison que ce soit, encore faut-il accueillir avec intérêt les suggestions qu’elle envisage pour le dialogue de demain, car « si les musulmans et les chrétiens ne vivent pas en paix entre eux, le monde ne peut être en paix ». Il conviendrait donc d’accueillir cette Let­tre comme l’aube d’une étape nouvelle dans le dialogue islamo-chrétien, qui permettrait aux partenaires de discuter enfin des problèmes les plus fondamentaux qui les distinguent, les divisent ou les opposent, en vue d’œuvrer ensemble pour l’application concrète de ces Droits de l’Homme, définis en 1948, qui correspondent tant aux exigences du Droit naturel cher aux chrétiens qu’aux principes de la Sharî‘a que privilégient les musulmans, même si leurs anthropologies et leurs théologies les justifient diversement. L’expérience acquise depuis quarante ans lors de multiples rencontres islamo-chrétiennes et l’accueil positif qu’ont réservé à cette Lettre de nombreuses personnalités et institutions chrétiennes devraient permettre de nouveaux efforts qui, associant juifs et hommes de bonne volonté, donneraient toute son ampleur et son efficacité au double commandement de l’amour de Dieu et du prochain que cette « Lettre des 138 » a voulu présenter comme « parole commune » à tous les monothéistes qui se réclament d’Abraham, et même d’Adam avant lui. En effet, « tous les humains sont la famille de Dieu : celui qui est le plus aimé de Dieu est celui qui est le plus utile à sa famille ».

 

 

 

 


 

(1) Pour cet article, lorsque les citations proviennent d’ « Une parole commune », on a utilisé les traductions du Coran et de la Bible présentes dans le texte.

 

 

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