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Religion et société

Le Maroc formera les musulmans italiens

La mosquée al-Qarawiyyin à Fes, Maroc [Rafal Cichawa / Shutterstock]

L’université Qaraouyine et celle de Sienne ont signé un accord : un cours en arabe préparera les musulmans italiens

D’importantes nouveautés ont récemment concerné l’Islam italien, tandis que l’hypothèse d’une entente entre une confédération d’associations musulmanes et l’État va se précisant. Le 26 septembre dernier, l’université de Sienne et l’université Qarouyine de Fez – l’un des centres d’enseignement islamique les plus anciens du monde – ont signé un accord de coopération prévoyant, indique un communiqué de l’université italienne, « un échange d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants », et la mise en place de cours spéciaux « visant la formation de profils professionnels en mesure d’agir dans un milieu multiculturel ».

 

Le journaliste Carlo Panella, concepteur et coordinateur du projet, a expliqué à Oasis qu’un cours en Sciences de l’éducation a déjà été créé au campus d’Arezzo, destiné à former des opérateurs en milieu multiculturel et des « éducateurs sociaux spécialisés dans les méthodologies anti-radicalisation ».

 

Cette synergie avec l’université marocaine compte déboucher en outre sur la création d’un centre scientifique-pédagogique spécialisé dans la prévention de la radicalisation et dans la dé-radicalisation. Le ministère marocain des Affaires religieuses, auquel se rattache aujourd’hui la Qaraouyine, parle lui aussi, en effet, d’un programme qui préparera « une nouvelle génération de guides religieux (hommes et femmes), capables de se confronter avec le terrorisme, le fanatisme et toute forme d’extrémisme idéologique et religieux ».

Un échange d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants

L’université Qaraouyine contribuera à cette offre de formation par l’envoi de « professeurs qui enseigneront en langue arabe les matières chariatiques », c’est-à-dire les sciences islamiques. L’université de Sienne, pour sa part, s’occupera de l’enseignement des disciplines liées aux sciences humaines et sociales.

 

Selon cet accord, en effet, l’université de Sienne reconnaît à l’université Qaraouyine une compétence spécifique pour tout ce qui concerne les sciences islamiques, tandis que l’université marocaine reconnaît à l’université italienne « une compétence spécifique dans la formation, la pédagogie, les disciplines juridiques, administratives, historiques et culturelles concernant le contexte italien ».

 

Comme nous l’a dit Abdellah Redouane, secrétaire général de la mosquée de Rome, et rapporteur de l’accord interuniversitaire pour la partie marocaine, l’enseignement des sciences islamiques débutera en janvier prochain, sous la forme de séminaires optionnels. Les candidats désireux d’entreprendre ce parcours ne manquent pas : plusieurs dizaines de personnes, hommes et femmes, de 18 à 40 ans, musulmans mais aussi non musulmans, auraient déjà soutenu les entretiens pour s’y inscrire. Il n’est pas à exclure que l’on mette en route à l’avenir des cours en anglais, pour faire du pôle d’Arezzo un centre de référence européen.

 

L’université italienne ne peut délivrer de diplôme de théologie, ni former de responsables religieux ou ministres du culte. Ceux qui viendront étudier à Arezzo obtiendront donc une licence normale en Sciences de l’éducation, mais – c’est encore Redouane qui nous l’explique – ils auront la possibilité d’obtenir de la Qaraouyine un diplôme en Sciences islamiques, et pourront utiliser les connaissances acquises comme leaders d’associations, médiateurs culturels, mais aussi prédicateurs ou imams de mosquées, « aumôniers » dans les hôpitaux ou dans les prisons.

 

Ce programme inaugure une nouvelle phase dans la formation des responsables musulmans en Italie. Il y a quelques années encore, celle-ci était laissée à l’initiative des communautés islamiques, bien conscientes du reste du problème que constituaient les guides religieux autodidactes. Dans un essai sur l’Islam en Italie, publié en 2014, le sociologue Bartolomeo Conti écrivait que, de toutes les mosquées qu’il avait visitées dans le Latium, la Toscane, l’Ombrie et l’Emilie-Romagne pour sa recherche, seuls deux pouvaient revendiquer un imam doté d’une formation institutionnelle.

Une formation destiné essentiellement aux représentants de l’associationnisme musulman

La situation a commencé à changer en 2010, lorsque le FIDR (Forum International Démocratie et Religion, centre de recherche interuniversitaire) a lancé le projet « Nouvelles présences religieuses en Italie », un parcours de formation destiné essentiellement aux représentants de l’associationnisme musulman.

 

C’est de cette expérience que devait naître en 2014 à Padoue un master en Études sur l’Islam d’Europe, auquel adhèrent les principales associations islamiques italiennes: son but, comme l’a déclaré l’un des responsables du master, est d’offrir « une formation sur tout ce qui concerne notre sphère publique, de la laïcité de l’État à des choses extrêmement pratiques, par exemple comment formuler le statut d’une association ».

 

Un cours analogue vient d’être inauguré cette année à Ravenne, organisé, dans ce cas également, par un consortium d’universités, et financé par le ministère de l’Intérieur. Ces parcours offrent, plutôt qu’une formation proprement dite pour prédicateurs ou imams, une éducation complémentaire, avec un fort accent sur la dimension civique des responsables des communautés islamiques – laissant à ces dernières la formation théologique de leurs membres. Du reste, un document de 2016 du Conseil pour les rapports avec l’Islam italien parle précisément de la nécessité d’offrir une formation « contextualisée » pour les leaders religieux, de sorte qu’ils soient des « citoyens actifs » capables de « favoriser l’éducation à la citoyenneté ».

 

L’accord entre l’université islamique de Fez et l’université de Sienne ne dépasse pas le dualisme entre disciplines religieuses et « sciences profanes », thème d’ailleurs débattu également au Maroc au cours de cette année, mais il l’inscrit à l’intérieur d’un unique curriculum universitaire d’études. Pour la première fois, en effet, l’Islam, mais de façon plus générale une religion, entre à l’université italienne non à travers l’optique des sciences humaines et sociales, mais en tant qu’enseignement « confessionnel », imparti en arabe par des professeurs appartenant à un centre d’éducation étranger.

 

Cette formule suit une voie différente de celle qu’ont parcourue d’autres contextes universitaires européens – où l’on cherche à donner du champ à un nouveau discours islamique, plus réfléchi et moins dépendant des contextes d’origine, notamment à travers des méthodes herméneutiques modernes. Elle confie aux musulmans la tâche concrète d’intégrer, du fait du parcours de formation mixte, un discours religieux traditionnel comme celui de l’Islam officiel marocain, et les problématiques du contexte européen. Reste à comprendre comment les étudiants non arabophones pourront accéder aux sciences islamiques.

 

La formation des musulmans, et en particulier des responsables des communautés islamiques (imams, prédicateurs, leaders d’associations) hors des pays de tradition islamique est un sujet complexe dont les solutions dépendent de deux questions fondamentales : 1) qui, parmi les différents sujets et les différentes tendances de l’Islam présents actuellement en Europe, peut et doit enseigner l’Islam ? 2) Quels contenus et quelles méthodes doivent présider à cet enseignement ? La coopération avec des États et institutions étrangères est l’une des réponses possibles.

 

Une recherche réalisée dans le cadre d’un doctorat à Sciences Po à Paris a montré que le Maroc met en œuvre une politique religieuse qui vise à maintenir les liens des émigrés marocains avec leur pays d’origine, offrant ainsi aux pays européens où s’étend son influence une interprétation tolérante de l’Islam. Cette politique s’est exprimée sous différentes formes. En 2006, la France a vu la naissance de l’Association des musulmans de France, organisme qui, entre autres, coordonne les missions des imams envoyés par le Maroc dans le cadre d’un accord avec la France.

 

En 2008, s’est constitué à Bruxelles le Conseil européen des oulémas marocains, organisme qui a pour tâche d’ « établir en Europe un cadre de référence religieuse marocaine pour la communauté des musulmans marocains », et qui se présente comme le « phare d’un Islam modéré dans une société plurielle ».

 

En 2014, la Catalogne a vu le lancement du « Plan Maroc 2014-2017 », projet qui attribue au Royaume de Muhammad VI de très amples prérogatives dans la protection et l’instruction religieuse des musulmans catalans. L’Italie a déjà, elle aussi, de solides rapports avec le Maroc, en particulier par l’intermédiaire de la mosquée de Rome et de la Confédération islamique italienne, mais l’accord entre la Qaraouyine et l’université de Sienne représente une nouveauté sur le plan européen.

 

Il faudra par ailleurs évaluer l’impact qu’aura cette initiative sur les différentes âmes de l’Islam italien. Le pôle d’Arezzo, s’il se développe effectivement, est vraisemblablement destiné à devenir un point de référence pour les centres islamiques et pour les associations liées à l’Islam institutionnel marocain. D’autres communautés, qui ne se reconnaissent pas dans le « magistère » de Rabat, et qui, bien plus, désirent se démarquer de son contrôle, continueront probablement à regarder dans d’autres directions.

 

L’accord avec l’université Qaraouyine ne résout pas totalement la question de la formation des musulmans italiens : la pluralité de leurs orientations a déjà suscité des parcours de formation différents, Mais il débloque une situation caractérisée par la rareté de programmes institutionnellement structurés.

 

Il s’agit là d’un pas qui mériterait d’être approfondi, en particulier en ce qui concerne la question des deux voies de formations parallèles. L’université pourrait en effet être le milieu dans lequel pourrait se développer non seulement la juxtaposition de disciplines différentes en vue de la formation de profils professionnels déterminés, mais une véritable interdisciplinarité. Cela favoriserait le développement d’un Islam européen qui ne se limite pas à transposer les modèles des pays d’origine en les intégrant de compétences utiles pour s’orienter dans la vie en Occident, et qui ne soit pas considéré d’un point de vue uniquement sécuritaire, mais qui soit capable d’élaborer de nouvelles synthèses, favorisées également par l’interaction entre savoirs traditionnels et savoirs modernes,

 

L’un des pionniers des études sur l’Islam en Europe, le sociologue Felice Dassetto, a écrit que nos sociétés ont besoin de « nouveaux assemblages et le défi aujourd’hui est celui de trouver les modalités et les méthodes pour les construire en lien avec les populations musulmanes religieusement engagées ». L’éducation sera l’un des facteurs décisifs de ce processus, et l’initiative qui est en train de naître à Arezzo pourrait être une bonne occasion pour réfléchir sur les chemins à parcourir.

 

Texte traduit de l'italien

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