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Religion et société

Le prix des esclaves et la condamnation des institutions égyptiennes

En octobre dernier, l’État Islamique autoproclamé a publié une liste détaillée des prix des prisonnières réduites en esclavage, ainsi qu’un règlement sur la manière de les traiter. Pratique condamnée par de nombreux pays arabes et par des institutions comme l’Observatoire sur les fatwas takfiristes fondé par le mufti égyptien.

Les esclaves de l'État Islamique

Avec une liste des prix détaillée le 16 octobre dernier (21 Dhu al-hijja 1435), Daesh a rendu officiel le marché des esclaves (sûq al-nikhâsa) : 50.000 dinars pour une femme de 40 à 50 ans, 75.000 pour une femme de 30 à 40 ans, 100.000 pour une de 20 à 30 ans, 150.000 pour une adolescente de 10 à 20. Le prix le plus élevé ? 200.000 dinars, pour acheter les petites filles âgées de 1 à 9 ans. Il est en revanche interdit d’acheter plus de trois femmes, interdiction à laquelle échappent toutefois les Turcs, les Syriens et les acquéreurs provenant des Pays du Golfe. Peu de jours après, un deuxième texte du Département de recherche et des fatwas de l’État Islamique a suivi, publié par la maison d’éditions de Daesh, la Maktabat al-Himma, et divulgué par de nombreux sites djihadistes et par quelques journaux arabes : sous le titre « Questions et réponses sur les prisonnières de guerre et sur les esclaves » (Su’âl wa-jawâb fî al-sabî wa al-riqâb), ce pamphlet de cinq pages règlemente la condition des femmes faites prisonnières et esclaves, et stipule ce qui est permis et ce qui ne l’est pas dans le rapport avec leur maître, de manière que l’homme qui achète une esclave sache exactement quels droits il peut exercer sur elle.

 

 

Les droits en question sont déduits de versets coraniques et de certaines traditions, extrapolés de leur contexte et cités pour accréditer la pratique de l’esclavage. Méthode dangereuse celle de Daesh, qui témoigne de la crise herméneutique en cours et des risques d’une attitude de plus en plus diffuse dans les milieux fondamentalistes, qui tend à justifier toute action, même la plus ignoble, « à coups de versets ». Pour en sortir, il semble désormais inévitable, même dans le monde musulman, d’adopter une approche herméneutique historique, c’est-à-dire l’interprétation des contenus des versets du Coran à la lumière du contexte dans lequel ils ont vu le jour. Sinon, ce sera toujours l’intérêt et l’utilité politique du moment qui prévaudront.

 

 

Pour bien saisir le problème, il suffit de citer des passages du pamphlet à titre d’exemple : « la prisonnière de guerre est une femme des ahl al-harb, des gens de la guerre, et ce qui la rend licite est sa mécréance (kufr) ». Mais ce ne sont pas toutes les mécréantes qui peuvent être capturées et portées dans la dâr al-islâm, la maison de l’Islam, peut-on lire dans le document. L’État Islamique en effet reconnaît que seules les femmes du Livre – donc les juives et les chrétiennes – et les polythéistes peuvent être réduites en esclavage de façon licite, mais une femme qui a apostasié (murtadda) ne peut être réduite en esclavage encore qu’elle se trouve dans une position jugée très grave.

 

 

Une fois l’affaire conclue, le maître est autorisé à avoir des rapports sexuels avec son esclave sur la base du verset coranique qui dit : « Bienheureux sont certes les croyants […] qui préservent leur sexe [de tout rapport] si ce n’est qu’avec leurs épouses ou les esclaves qu’ils possèdent » (Cor. 23,5-6). À condition toutefois que l’homme en ait la propriété exclusive. Ceci signifie que si deux personnes ou davantage participent ensemble à l’achat d’une prisonnière, celui qui veut s’unir à la femme doit d’abord acheter la quote-part des autres propriétaires, ou bien ceux-ci peuvent la lui donner. Le texte explique en effet que l’on peut « vendre, acheter et offrir les prisonnières puisqu’elles sont une simple propriété (mahdh mâl) », ce qui signifie qu’à la mort du propriétaire les esclaves, avec tous les autres biens, font partie de l’héritage, réglementé avec soin dans le document.

 

 

Il est permis de battre son esclave « à des fins éducatives, mais il est interdit de la battre en lui provoquant des fractures pour satisfaire un désir personnel ou pour la torturer, tout comme il est interdit de la frapper au visage ». La femme, évidemment, n’a pas le droit de se rebeller : l’un des crimes les plus graves que puisse commettre un esclave est de s’enfuir. Dans ce cas, explique le Département de recherche et des fatwas de l’État Islamique, « même si la loi de Dieu ne prévoit pas une peine, il est bien d’infliger à la femme une punition exemplaire pour dissuader les autres esclaves de toute idée de fuite ». Quant au mariage, le texte déclare qu’il est inopportun pour un homme libre d’épouser une esclave, qu’il s’agisse d’une musulmane ou d’une femme du Livre (kitâbiyya), donc juive ou chrétienne, à moins que l’homme ne craigne de commettre le péché de fornication (zinâ). Dans ce cas, le mariage serait consenti sur la base du verset coranique qui dit : « Et quiconque parmi vous n’a pas les moyens pour épouser une femme libre croyante, eh bien qu’il épouse une femme parmi vos esclaves croyantes » (Cor. 4,25).

 

 

Faisant toujours référence au Coran, le Département de recherche et des fatwas considère la possibilité d’affranchir les esclaves. Affranchir une esclave en effet est considéré comme une action méritoire sur la base de la sourate de la Cité : « Et qui te dira ce qu’est la voie difficile ? C’est délier un joug [affranchir un esclave] » (Cor. 90,12-13), ainsi que sur la base d’un dit du Prophète qui promet le paradis à qui libère un esclave : « À qui affranchit une esclave croyante, Dieu affranchit ses membres du Feu » (dit transmis par Muslim). Sans oublier, du reste, que dans la sharî’a, la possibilité est prévue d’expier un péché en libérant un esclave, comme le rappelle la partie finale du document. La sharî’a a prévu ce type d’expiation (kaffâra) pour trois délits : jurer le faux (al-hinth fî al-yamîn), tuer injustement (qatl khata’) et menacer le zihâr, forme de divorce en vogue dans la période préislamique qui consistait à dire à sa femme « tu es pour moi comme le dos de ma mère (zihâr) », ce qui sanctionnait immédiatement le divorce d’avec la femme.

 

 

Le document en question a suscité de nombreuses polémiques dans la plupart des pays arabes, en particulier en Égypte. Partant du principe que « le Dieu Très-Haut a anobli l’homme, il a fait de lui son vicaire sur la terre, et il l’a créé libre afin qu’il Le serve Lui uniquement », l’ex vice-ministre des Affaires religieuses égyptien Sâlim ‘Abd al-Jalîl, a précisé que l’esclavage (raqq) est un phénomène très ancien, propre à l’époque préislamique de la jâhiliyya, et qu’il aurait dû être dépassé déjà depuis longtemps, et plus précisément depuis que Dieu a envoyé Muhammad et la sharî’a pour l’abolir. Le ministre prend ses distances de cette pratique, rappelant notamment un dit du Prophète, avertissement aux hommes qui recourent à l’esclavage : «Au jour de la Résurrection (yawm al-qiyâma) je contesterai trois types d’hommes : l’homme qui est venu à moi puis qui m’a renié, l’homme qui a vendu une personne libre et s’est enrichi illégalement avec l’argent qu’il a retiré de cette vente, l’homme qui a pris à son service un serviteur, a bénéficié de ses services et ne lui en a pas donné le salaire ».

 

 

Une condamnation nette arrive également de l’Observatoire des fatwas takfiristes, institué récemment par le mufti égyptien pour contrôler les fatwas qui contiennent des accusations de mécréance (takfîr, justement), dans le cadre du programme pour combattre le terrorisme. Dans un dossier publié le 7 décembre, l’Observatoire faisait la liste des crimes commis par Daesh, dont ceux qui portent atteinte aux droits de la femme en avançant comme prétexte les préceptes de l’Islam, et relevait les conséquences de l’action de Daesh au niveau international. Plus particulièrement, le rapport affirme que 1) les terroristes méprisent la femme et l’exploitent de la pire des manières pour obtenir leurs fins abjectes, lesquelles n’ont rien à voir avec l’Islam ; 2) offrir des femmes constitue une partie importante de la propagande des organisations terroristes parce que cela leur permet d’attirer des gens et de favoriser de nouvelles affiliations ; 3) les séparatistes de al-Qaida [Daesh] ont créé une fondation, la Fondation al-Zawrâ’, réservée aux femmes pour les entraîner à la guerre, leur enseigner à porter les armes et gagner d’autres jeunes filles à leur organisation ; 4) l’affiliation de jeunes filles occidentales aux organisations terroristes a provoqué en Europe une poussée de l’islamophobie et la montée des partis de droite ; 5) les leaders de Daesh exploitent les femmes qui se sont séparées de al-Qaida, pour atteindre leurs propres objectifs ; 6) les violations des droits de la femme de la part de l’organisation terroriste n’ont rien à voir avec aucune religion. C’est uniquement une pure exploitation de la femme au nom de l’Islam.

 

 

L’Observatoire met en outre en lumière l’ampleur des changements qui sont en train de se produire à l’intérieur des organisations terroristes en ce qui concerne le rôle des femmes. En leur permettant d’assumer des fonctions exécutives, à la différence de al-Qaida, Daesh parvient à attirer un nombre consistant de femmes qui, à l’intérieur de cette organisation, trouvent une forme d’« émancipation » négative. À son avis, c’est une spirale de violence au féminin qui s’est enclenchée sur deux plans : les combattantes (munâsirât) qui se battent contre d’autres femmes, et les militantes des social network qui combattent leur guerre sur le web.

 

 

En tout état de cause, et nonobstant l’importance, théorique et pratique, des considérations de l’Observatoire, le problème herméneutique soulevé par Daesh semble n’avoir pas trouvé de solution.

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