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Islam

Les Facultés islamiques des Balkans : un modèle pour l’Europe ?

La mosquée de Sarajevo [Julian Nyča - Wikimedia Commons]

Depuis 1992, le besoin d'imams et de professeurs de religion islamique dans les Balkans et, partant, de centres de formation, ne cesse de croître. Et maintenant, ces institutions aspirent à devenir un point de référence aussi pour les communautés musulmanes d'Europe occidentale

Cet article a été publié dans Oasis 29. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 16/07/2020 10:44:40

Après 1992, dans les États nés de l’éclatement de la Yougoslavie, le besoin d’imams et d’enseignants de religion islamique s’est accru. Pour répondre à cette nécessité, différents centres d’enseignement supérieur ont été créés qui, dès leur fondation, ont dû faire face à la difficile réalité de la guerre. Certaines de ces institutions visent maintenant à devenir aussi un point de référence pour les communautés musulmanes d’Europe de l’Ouest.

 

Les instituts supérieurs pour la formation des enseignants de religion islamique et des imams dans les pays des Balkans revêtent une importance qui transcende les frontières de cette région. En effet, les Balkans appartiennent à part entière à l’histoire religieuse de l’Europe et il n’est pas possible de comprendre l’évolution de leurs communautés islamiques sans considérer les tendances qui se sont développées plus généralement sur le reste du continent. En outre, beaucoup des personnes qui travaillent aujourd’hui en Europe centrale ou occidentale comme enseignants de religion ou comme imams se sont formées dans les établissements d’enseignement des pays des Balkans. Pour réfléchir sur ces aspects, cet article se concentre particulièrement sur la Bosnie-Herzégovine, mais sans négliger la situation des États voisins.

 

La formation islamique en Bosnie-Herzégovine

 

Quand on parle d’instruction islamique supérieure dans le contexte de la Bosnie-Herzégovine, il est de mise de mentionner avant tout la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo (connue de 1977 à 1992 sous le nom de Faculté de Théologie islamique[i]), à ce jour l’établissement d’enseignement du niveau le plus élevé de la communauté musulmane du pays[ii].

 

Mais l’expérience de la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo et, à bien des égards, de toutes les facultés d’études islamiques (ou Facultés de Pédagogie islamique) existantes en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans, s’enracine à son tour dans la pratique et dans la tradition éducative des institutions qui les ont précédées. Parmi celles-ci, se trouve la madrasa Gazi Husrev Beg de Sarajevo, fondée en 1531 et qui, pendant très longtemps, a représenté le centre d’enseignement islamique le plus important des Balkans occidentaux[iii] ; l’École de Magistrature islamique, ouverte à Sarajevo en 1887 sous la monarchie austro-hongroise[iv] ; la Dar al-Muallimin, c’est-à-dire l’école pour les enseignants de religion islamique, ouverte en 1892 à Sarajevo et fermée après la première guerre mondiale ; la madrasa de district de Sarajevo, inaugurée en 1916-1917 et fermée après quelques années de travail « expérimental » ; la madrasa Alijja, ouverte pour l’année académique 1930-1931 comme institut supérieur annexé à la madrasa Gazi Husrev Beg, mais qui eut une vie brève et enfin la célèbre École islamique supérieure de charia et théologie (ou VIŠT), ouverte à Sarajevo pour l’année académique 1935-1936 et fermée en 1946. Cette année-là, l’édifice de la VIŠT [v] fut nationalisé et fut utilisé pendant longtemps comme musée de la ville de Sarajevo.

 

Ce qui a unifié ces expériences d’enseignement islamique supérieur, c’est l’attention constante à adapter les cursus et les programmes éducatifs aux besoins des musulmans de Bosnie-Herzégovine et des Balkans, interprétant le discours religieux à la lumière des changements qui se sont produits dans la région, et en particulier de l’affirmation d’États laïcs et de l’avancée de la sécularisation.

 

Après la seconde guerre mondiale, pendant trente ans, il n’y a eu en Bosnie-Herzégovine (comme dans tous les Balkans, à l’exception de la partie européenne de la République de Turquie) aucune institution islamique d’instruction supérieure. La situation a changé en 1977, avec la création à Sarajevo de la Faculté de Théologie islamique à laquelle se sont ajoutées en 1993 l’Académie de Pédagogie islamique de Zenica et celle de Bihać.

 

Inaugurée officiellement le 29 septembre 1977, conformément aux décrets émis par les autorités de la communauté islamique de la République socialiste fédérale de Yougoslavie, la Faculté de Théologie islamique a accueilli les premiers étudiants pour l’année académique 1977-1978. Jusqu’en 1992, cette institution a attiré un nombre croissant d’étudiants des républiques et des régions de ce qui était alors la Yougoslavie (Bosniaques, Albanais, Macédoniens), continuant même à travailler pendant l’agression serbe contre la Bosnie-Herzégovine entre 1992 et 1995, bien qu’avec moins d’étudiants et un programme spécial de leçons et de cours.

 

Pendant la première phase (de 1977 à l’année académique 1991-1992), la Faculté s’est concentrée sur l’enseignement des matières islamiques fondamentales (Coran, exégèse, hadîth, doctrine, jurisprudence, histoire de l’Islam), et sur quelques-unes de ce qu’on appelle les matières profanes (philosophie, sociologie, État et loi, éthique...), considérées généralement comme supplémentaires. Pendant cette période, la tâche de la Faculté de Théologie islamique consistait à former des « théologiens islamiques avec une orientation générale » et de futurs imams, prédicateurs, enseignants, professeurs pour les madrasas et fonctionnaires administratifs de la communauté islamique. Pendant l’année académique 1992-1993, la Faculté a créé un département de Pédagogie, où ont été introduites différentes matières supplémentaires, tandis qu’ont été réduites celles que l’on appelle les matières théologiques. Le président de la Faculté de l’époque, Omer Nakičević, a expliqué la création de ce département par la nécessité d’augmenter le nombre d’enseignants et de professeurs d’éducation religieuse[vi], matière qui avait été introduite dans les écoles de la Bosnie-Herzégovine indépendante pendant la guerre. En outre, la grande affluence de réfugiés musulmans des Balkans avait fait augmenter dans différents pays européens le besoin d’imams et d’enseignants de religion islamique.

 

À la lumière de ce développement, dans l’année académique 1994-1995, la Faculté d’Études islamiques a introduit les études post-graduées. Se conformant au fameux processus de Bologne (ratifié en 1999), la Faculté d’Études islamiques a lancé et intensifié en 2001-2002 les travaux de révision des cursus et des programmes de formation. Une commission, instituée à cette fin par le Conseil académique et dirigée par le professeur Fikret Karčić, a effectué un travail énorme et l’ambitieuse mise en œuvre de cette réforme a commencé en 2002-2003. Les semestres et le système de crédits ont été introduits et de nouvelles chaires ont été créées, tandis que l’enseignement a été dynamisé. En outre, le 29 septembre 2004, la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo a été affiliée à l’Université de Sarajevo.

 

En l’année académique 2006-2007, dans la Faculté d’Études islamiques, un troisième département pour les imams, les prédicateurs et les enseignants a été institué. La décision a été influencée par le décret de la Rijaset (la présidence, NdlR) de la communauté islamique, sur la base duquel tous les imams devraient être titulaires d’un diplôme d’instruction supérieure, tandis que les imams des régions plus lointaines (Bihać, Tuzla, Travnik) devaient être aidés pour compléter leur instruction par des cours organisés dans les succursales. À la différence des cours dispensés par le Département de Théologie et par celui de Pédagogie, qui sont structurés en huit semestres, les cours du Département pour la formation des imams sont répartis sur six semestres.

 

Au cours des vingt dernières années, la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo a représenté un des principaux établissements d’enseignement islamiques en Bosnie-Herzégovine, tandis qu’en 1996 elle s’est aussi affirmée au niveau international, commençant à collaborer de diverses manières avec les institutions académiques étrangères dans l’organisation de séminaires, conférences et colloques, et signant différents accords de coopération avec des facultés et des universités en Orient et en Occident, mais aussi avec des instituts supérieurs d’éducation islamique en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans. En outre, les professeurs de la Faculté d’Études islamiques ont souvent été impliqués dans des colloques et projets académiques dans leur patrie et à l’étranger.

 

Depuis plus de dix ans, la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo propose aussi un programme de trois mois appelé Diplôme d’Études islamiques (DIN), en anglais et en bosniaque, auquel se sont inscrits de nombreux laïcs Bosniens – dont des avocats, journalistes, politologues, psychologues, assistants sociaux (musulmans et non-musulmans) et théologiens d’autres religions – , ainsi que de nombreux diplomates, hommes politiques et hommes d’affaires occidentaux (Américains, Anglais, Espagnols, Allemands, Français, Slovènes...) qui ont suivi le cours en anglais. Beaucoup ont regardé avec intérêt cette expérience, y voyant un noyau du futur Département (ou de la future Faculté) en langue anglaise. Cela permettrait aux étudiants venant d’Europe et de l’étranger de suivre le parcours d’Études islamiques en anglais et cela répondrait aux exigences croissantes venant d’Europe occidentale. De manière analogue, il serait important de penser à un programme similaire en langue arabe.

 

La Faculté de Pédagogie islamique de Zenica

 

La Faculté de Pédagogie islamique de Zenica représente l’évolution de l’Académie de Pédagogie islamique (IPA), fondée dans la même ville en août 1993. La création de l’IPA a été approuvée par l’Assemblée de la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine[vii] et on peut la considérer comme une réponse au besoin d’enseignants d’éducation religieuse, mais aussi à l’état de siège dans lequel s’est trouvée Sarajevo entre 1992 et 1995. L’Académie de Pédagogie islamique de Zenica a en effet commencé à former les enseignants de religion à cause de l’isolement dans lequel s’est trouvée la Faculté d’Études islamiques de la capitale bosniaque. Il s’agit par conséquent du deuxième institut de formation islamique supérieure en Bosnie-Herzégovine.

 

En vertu des dispositions par lesquelles le Ministère de l’éducation, de la science, de la culture et du sport de la Fédération de Bosnie-Herzégovine a approuvé la création de l’Académie, cette dernière était habilitée à « former les étudiants qui, au terme de deux années académiques, obtiennent le titre professionnel d’“enseignant d’éducation religieuse islamique” »[viii]. La vocation et le parcours éducatif de cette institution se situe dans le sillage de la Dar al-muallimin, l’École pour les enseignants de religion islamique fondée en 1892.

 

Comme les autres établissements islamiques d’enseignement supérieur en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans occidentaux, l’Académie de Pédagogie islamique de Zenica a aussi entrepris (et ensuite poursuivi, en tant que Faculté de Pédagogie islamique) un processus dynamique de changement et d’adaptation des cursus aux temps incertains de l’après-guerre, négociant entre les nécessités de la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine, celles de l’Université de Zenica et les besoins des étudiants qui réclament une place dans la société. Suivant les tendances en cours au niveau local et régional, l’Académie de Pédagogie islamique de Zenica est devenue en 2004 membre associé de l’Université de Zenica, modifiant en profondeur son programme de formation, pour se transformer, l’année académique 2005, en Faculté de Pédagogie islamique de l’Université. Une évolution similaire a caractérisé l’Académie de Pédagogie islamique de Bihać.

 

Aujourd’hui, la Faculté de Pédagogie islamique de Zenica a trois départements : le Département d’Éducation religieuse islamique, le Département de Pédagogie sociale et le Département d’Éducation des enfants[ix]. Les leçons qui y sont dispensées sont à leur tour reliées à quatre chaires : la chaire de Sciences religieuses, celle de Pédagogie sociale, celle de Civilisation et Pensée islamique et la chaire de Langues et Littératures orientales[x].

 

Les cursus de cette Faculté dénotent un effort pour harmoniser les disciplines islamiques classiques avec les sciences pédagogiques modernes. En outre, à la différence de ses homologues de Bihać et de Novi Pazar, la Faculté de Pédagogie islamique de Zenica a accordé une attention particulière aux exigences locales et régionales de formation des nouveaux éducateurs religieux, et ses efforts dans ce domaine peuvent être considérés comme novateurs[xi]. Les données sur le nombre d’étudiants inscrits dans cette Faculté font penser que cet institut de formation peut grandir de manière significative et obtenir d’excellents résultats.

 

La Faculté de Pédagogie islamique de Bihać

 

Dans ce qui correspond aujourd’hui plus ou moins à la région du Canton d’Una-Sana, l’éducation religieuse a été introduite dans les écoles primaires et secondaires en 1992. Dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine, l’éducation a beaucoup souffert des problèmes et des empêchements liés à la guerre et le manque d’enseignants de religion s’est particulièrement ressenti.

 

C’est pourquoi les représentants religieux de la zone ont demandé à la Rijaset de la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine de pouvoir instituer là aussi une Académie de Pédagogie islamique. La Rijaset a donné son accord lors de la session du 25 décembre 1995[xii] et les premiers étudiants se sont inscrits pour l’année académique 1996-1997, suivant les leçons dans les locaux restructurés du Muftijstvo (les bureaux du mufti, NdlR) de la ville.

 

Le 30 juin 1997, l’Académie a été annexée à l’Université de Bihać. Le 11 décembre de la même année, le Haut comité saoudien pour le secours de la Bosnie-Herzégovine a signé un contrat pour la construction de l’édifice qui devait héberger le siège permanent de l’IPA. La première session de licence a eu lieu le 17 mai 2000, quand trente-trois étudiants ont reçu le diplôme d’enseignant de religion. L’Académie a ensuite été transférée dans le nouvel édifice début septembre 2002[xiii].

 

Comme l’IPA de Zenica, l’Académie de Pédagogie islamique de Bihać a aussi été transformée en Faculté, en vertu du décret déjà mentionné de l’Assemblée de la communauté islamique en Bosnie-Herzégovine, du 30 avril 2005. Selon les données publiées dans les annuaires du Glasnik Rijaseta Islamske zajednice de Bosnie-Herzégovine, le nombre des étudiants inscrits à la Faculté de Bihać est inférieur à celui des étudiants de la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo et de ceux de la Faculté pédagogique de Zenica, donnée qui doit être interprétée à la lumière du fait que la Faculté de Bihać est orientée, plus que les autres facultés islamiques, vers les besoins locaux.

 

On pense souvent que ces trois Facultés islamiques ont aujourd’hui pour tâche de satisfaire le besoin, aux niveaux local et régional, en personnel religieux, et donc en imams, prédicateurs, enseignants de religion et jeunes diplômés à employer dans les structures administratives de la communauté islamique en Bosnie-Herzégovine. Il ne faut toutefois pas oublier que beaucoup de diplômés de ces facultés ont trouvé un emploi dans les communautés islamiques de la diaspora bosniaque en Europe, où ils travaillent comme imams ou enseignants de religion, et certains d’entre eux ont obtenu un master (ou sont sur le point d’obtenir un doctorat de recherche) dans des universités européennes.

 

Si l’on considère le nombre élevé d’étudiants qui ont eu une licence dans ces trois Facultés en un temps relativement bref, il faut s’attendre à un sureffectif de personnel théologique et pédagogico-religieux, d’imams, d’enseignants de religion et de prédicateurs, tendance évidente depuis quelques années et que les institutions compétentes de la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine, la Rijaset en premier, devrait mettre d’urgence au centre de leur attention.

 

Si, comme nous l’avons vu, ces trois cas d’instruction islamique supérieure ont en commun des tendances unitaires, chacun d’eux présente des traits distinctifs. Štefan Machaček, par exemple, a mis en évidence le fait que la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo a opté pour un « Islam intellectuel bosniaque », tandis que les Facultés de Pédagogie islamique de Zenica et de Bihać offrent « un Islam néo-salafiste modéré universel »[xiv]. En outre, le même auteur affirme, avec un grand optimisme, que les expériences des communautés islamiques dans les Balkans pourraient servir d’exemple aux institutions de l’Union européenne pour affronter les problèmes relatifs à l’éducation religieuse des minorités musulmanes en Europe occidentale[xv].

 

Les Facultés islamiques de Serbie, Kosovo et Macédoine

 

L’institution de Facultés islamiques n’est toutefois pas limitée à la Bosnie-Herzégovine, mais elle a aussi impliqué la Serbie (Novi Pazar, Sandžak), le Kosovo (Pristina) et la Macédoine (Skopje). Il y a aussi eu une tentative de créer une Faculté islamique à Zagreb, en République de Croatie.

 

La communauté islamique en Serbie (qui doit être distinguée de la communauté islamique de Serbie, avec laquelle la Rijaset de Sarajevo n’a pas de relations officielles), gère différents établissements d’enseignement à Novi Pazar, en particulier la madrasa de Isa-bey et la Faculté d’Études islamiques (qui, comme les autres établissements mentionnés, a subi différentes métamorphoses non seulement dans le nom, mais aussi dans les cursus, dans le personnel académique, etc.). L’Académie de Pédagogie islamique de Novi Pazar a été instituée par le Décret de l’Assemblée de la Communauté islamique du Sandžak le 12 mai 2001[xvi] et c’était au début une école supérieure de deux ans. Déjà en 2003, l’Académie avait été transformée en une École supérieure intitulée « Académie islamique », d’une durée de trois ans. En 2005, cet établissement est devenu l’« Académie d’Études islamiques », dans laquelle le cours dure quatre ans, en vertu du décret émis par la Mešihat locale.

 

L’Académie a été encore renommée « Faculté d’Études islamiques » par le décret promulgué le 6 mai 2006 par l’Assemblée de la Communauté islamique du Sandžak. Cette Faculté a deux départements : le Département d’Études islamiques, qui met l’accent sur une approche moderne des matières islamiques traditionnelles, et le Département de Pédagogie, qui se concentre sur les disciplines nécessaires aux enseignants d’éducation religieuse. Les diplômés de cette Faculté, qui lutte pour maintenir son rôle dans une zone où la compétition entre établissements d’enseignement est élevée, ont tendance à chercher un travail surtout dans le Sandžak.

 

Quant au Kosovo, à la suite de l’éclatement de la communauté islamique dans la République socialiste fédérale de Yougoslavie et de la dissolution du Sénat islamique suprême (qui avait un siège à Sarajevo jusqu’en 1993), les musulmans de ce pays ont créé la Communauté islamique (Bashkësia Islame e Kosovës), avec son siège à Pristina. Outre la madrasa Alaudin, qui existait déjà (et qui, avec la madrasa Gazi Husrev Beg, a longtemps été la seule école pour la formation islamique supérieure dans la Yougoslavie socialiste[xvii]), la Faculté d’Études islamiques est née en 1992 à Pristina.

 

Il s’agit de l’établissement d’enseignement islamique du plus haut niveau et ses étudiants sont en majorité albanais provenant du Kosovo, de l’Albanie, de la vallée de Preševo (en Serbie) et du Monténégro. Les leçons sont données en albanais et la Faculté a le statut d’établissement d’enseignement privé (elle ne fait pas partie de l’Université de Pristina). Cette Faculté forme des imams et des enseignants de religion, son programme d’études est structuré en huit semestres et les cursus suivent le modèle des autres établissements d’enseignement islamiques des Balkans, principalement celui de la Faculté islamique de Sarajevo. La Faculté a un seul département, le Département de Théologie islamique, où sont privilégiées les disciplines islamiques traditionnelles[xviii] tandis que, comme nous le savons, dans la pratique universitaire européenne, ce sont les approches modernes qui priment.

 

À Skopje, la Faculté d’Études islamiques a été fondée en 1997 par la Communauté islamique de la République de Macédoine[xix]. Reliée sur le plan logistique à la madrasa de Isa Bey, cette Faculté a été autorisée en 2008, par un décret du Parlement de la République de Macédoine, à œuvrer en tant qu’établissement d’enseignement supérieur privé et public (sans but lucratif).

 

Il y a quelques années, la Mešihat de la communauté islamique de Zagreb a mené une enquête et des entretiens préliminaires pour la création d’une Faculté islamique qui aurait dû s’appeler Faculté d’Études islamiques et sociales mais, pour le moment, l’idée n’a pas encore été réalisée. Probablement l’hyperproduction de personnel spécialisé dans l’enseignement théologique et religieux islamique dans les Balkans a temporairement « refroidit » les citoyens de Zagreb qui ont abandonné l’idée d’un établissement d’enseignement supérieur.

 

Défis et besoins actuels

 

Tel que se présente le parcours exposé jusqu’ici, le premier défi auquel ont dû se confronter les instituts supérieurs d’enseignement islamique a été la situation d’après-guerre. Les horreurs de la guerre dans les Balkans occidentaux, qui a duré de 1991 à 1999, peuvent être comparées à la catastrophe produite dans cette zone par la seconde guerre mondiale, voire pire. D’après les statistiques et les analyses disponibles, les musulmans sont le groupe religieux qui a le plus souffert pendant l’agression contre la Bosnie-Herzégovine. Ce sont des faits dont il faut tenir compte chaque fois que l’on parle d’enseignement islamique supérieur en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans à partir de 1990. Dans cette région, pendant la période d’après-guerre, les établissements islamiques d’enseignement supérieur ont en effet dû s’acquitter de leur tâche dans des conditions peu favorables au développement de la science, de la culture et de l’éducation, entravées par la perte de milliers de vies humaines (génocide et actes génocidaires), par la destruction du patrimoine culturel et religieux (« culturicide » et urbicide) et par les changements survenus à l’intérieur d’une tradition islamique reconnaissable, qui avait maintenu ses systèmes de valeurs même pendant l’époque du socialisme, lorsqu’elle se trouvait en marge de la vie et qu’elle était considérée comme un fait résiduel privé.

 

Il faut aussi considérer que, pendant cette période, de nombreux étudiants étaient réfugiés, orphelins ou appartenaient à d’autres groupes défavorisés. C’est la raison pour laquelle nous pouvons affirmer qu’à partir de 1992, les madrasas et les Facultés islamiques en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans ont aussi joué le rôle d’établissements sociaux humanitaires. Beaucoup d’étudiants se sont inscrits dans les madrasas et dans les Facultés islamiques parce qu’ils y ont trouvé un enseignement plus économique (ou carrément gratuit), fait qui empêche toutefois les Facultés islamiques de sélectionner les meilleurs étudiants (avec la garantie de bourses d’études et de possibilités de travail).

 

L’atomisation des Facultés islamiques est un autre problème. Bien qu’il y ait formellement une collaboration très intense entre les enseignants et les professeurs des différentes Facultés (par exemple, les professeurs de Sarajevo enseignent à Novi Pazar, les professeurs de Bihać ou de Zenica enseignent à Sarajevo, et vice-versa), il s’agit en réalité d’un rapport superficiel, qui ne touche pas les questions fondamentales des processus éducatifs, comme l’uniformisation des niveaux d’enseignement et le besoin réel de la communauté islamique d’imams et d’enseignants de religion. Bien que de nombreux accords de collaboration aient été signés, de fait, ces Facultés islamiques agissent de manière indépendante et sont réduites à une sorte de « cantonnement » dans la vie locale.

 

Pour lutter contre cette atomisation, ces dernières années, l’idée de créer une université islamique de Bosnie-Herzégovine a été avancée, proposition à laquelle a fait allusion à plusieurs occasions l’ancien Reis-ul-ulema Mustafa Cerić. Dans le Projet de proposition pour la création de l’université Gazi Husrev Beg[xx], Cerić imaginait que la Faculté d’Études islamiques de Sarajevo et la bibliothèque de Gazi Husrev Beg pourraient être à l’origine d’une future université islamique internationale. Štepan Machaček voit dans la Faculté d’Études islamiques et dans la tradition mûrie en Bosnie-Herzégovine dans le domaine de l’éducation islamique l’opportunité pour la création d’une al-Azhar européenne à Sarajevo[xxi]. La création d’une université de ce type permettrait de mettre davantage à profit l’identité spirituelle des Facultés islamiques de la Bosnie-Herzégovine, en fixant des standards distinctifs du processus d’adaptation de l’interprétation de l’Islam aux exigences actuelles et au contexte européen du futur.

 

Il reste enfin quelques problèmes pratiques. En effet, les Facultés islamiques doivent encore résoudre plusieurs questions relatives à la condition des étudiants (dortoirs, bourses d’études, opportunités de travail pour les diplômés...). En outre, il n’y a aucune coordination entre les Facultés islamiques et les organes de la communauté islamique (Muftijstva e Rijasat) dans la planification générale des futurs débouchés professionnels pour les diplômés en Études islamiques. Il y a un risque que, dans les Balkans, des Facultés islamiques et des madrasas agissent comme des îles dans une réalité qu’elles connaissent peu et à laquelle elles ne préparent pas leurs futurs diplômés : une perspective localiste et volontariste de laquelle dérive le problème du manque de critères univoques dans la formation et dans l’étude des disciplines de l’éducation, ainsi que dans l’appréciation des formes classiques de connaissance islamique qui sont effectivement nécessaires dans le contexte européen actuel.

 

En outre, nous ne disposons pas de recherches locales, bosniaques et balkaniques, permettant de comprendre objectivement comment les diplômés de nos Facultés islamiques agissent dans le reste de l’Europe (Autriche, Allemagne, Suisse) et cela malgré la grande attention que nos Facultés islamiques portent à ce contexte.

 

Il serait aussi très important d’introduire l’enseignement de matières relatives à la théorie et à la pratique juridique et législative de l’Union européenne. À ce jour, ces thèmes ont été négligés, mais nous considérons qu’ils pourraient représenter une aide pour les futurs imams et enseignants de religion en vue d’une interprétation correcte et de l’Islam en Europe et de l’idée de l’Europe qui se diffuse parmi les citoyens musulmans du Continent.

 

Ce sont là les grandes questions dont il faudra tenir compte à l’avenir quand il s’agira d’évaluer le travail de nos Facultés dans cette difficile période d’après-guerre.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 

[i] Officiellement et formellement connue comme Faculté de Théologie islamique (appelée de manière informelle ITEF - Islamski teološki fakultet), en 1991, cette institution a changé son nom en Faculté d’Études islamiques (FIN-Fakultet islamskih nauka). La majorité des membres du Collège enseignant a en effet considéré inadéquat le titre avec lequel la Faculté avait été instituée et ouverte le 29 septembre 1977, puisque la théologie en tant que telle est étrangère à l’Islam et qu’il n’existe pas de clergé dans l’Islam.
[ii] Pour avoir un aperçu détaillé de l’histoire de la Faculté de Théologie islamique (ou Faculté d’Études islamiques) de Sarajevo, voir Omer Nakičević, Historijski razvoj Fakulteta islamskih nauka (1887.-1998.), Fakultet islamskih nauka, Sarajevo 1998.
[iii] Voir Behija Zlatar, Gazi Husrev-beg, Orijentalni institut, Sarajevo 2010.
[iv] Voir Enes Durmišević, Šerijatska sudačka škola (L’école de jurisprudence islamique) in Enes Durmišević, Šerijatsko pravo i nauka šerijatskog prava u Bosni i Hercegovini u prvoj polovini XX stoljeća, Pravni fakultet Univerziteta u Sarajevu, Sarajevo 2008, p. 106 et ss.
[v] C’est l’édifice dans lequel a son siège la Faculté d’Études islamiques et il représente un véritable joyau architectural. Donné par l’Empire austro-hongrois à la communauté islamique, il a hébergé à partir de 1887 l’École de Magistrature islamique.
[vi] Pour approfondir le thème, voir Omer Nakićević, Historijski razvoj Fakulteta islamskih nauka (1887-1998).
[vii] D’après le site de l’Académie de Pédagogie islamique (l’actuelle Faculté de Pédagogie islamique) de Zenica, la date correcte de la naissance de cette institution se situe fin août 1993 : « La Faculté de Pédagogie islamique de Zenica a été instituée le 28 août 1993 par le Décret de l’Assemblée de la communauté islamique de Bosnie-Herzégovine n. 6/93 ». (https://bit.ly/2ZdCWl8)
[viii] D’après le site de la Faculté pédagogique islamique de Zenica, https://bit.ly/2ZdCWl8
[ix] Voir https://bit.ly/2vdwFIx
[x] Voir https://bit.ly/2GlEzVs
[xi] Voir Ahmet Alibašić, Islamic Higher Education in the Balkans (A Survey) in Jorgen Nielsen et. al. (sous la direction de), The Yearbook of Muslims in Europe, Brill, Leiden 2010, p. 634.
[xii] Ces données ont été partiellement recueillies sur le site https://bit.ly/2DnLCMv
[xiii] À la deuxième session, le 10 juillet 2003, cinquante-et-un étudiants ont été diplômés, tandis qu’à la troisième session, qui s’est tenue le 9 juillet 2005, trente-six étudiants ont obtenu leur diplôme.
[xiv] Štepan Machaček, Islamic Educational System in Bosnia and its Prospective Contribution to the Place of Islam in European Schools, Akademie der Diozese Rottenburg-Stuttgart 2009, p. 4, https://bit.ly/2IvlSls
[xv] Ibid, p. 1.
[xvi] Ces données sont en partie extrapolées à partir du site de la Faculté d’Études islamiques de Novi Pazar : https://bit.ly/2PgenQ6
[xvii] La madrasa de Isa Bey de Skopje a été rouverte dans la République socialiste de Macédoine en 1984.
[xviii] Nos données se basent sur le texte de Xhabir Hamiti, Religious education in Kosovo, https://bit.ly/2IPaC31. Voir aussi: Idem, Islamic education in Kosovo in Ednan Aslan (sous la direction de), Islamic Education in Europe, Bohlau Verlag, Vienne 2009.
[xix] Voir www.fshi.edu.mk
[xx] Voir Mustafa Cerić, A Draft Proposal for the Gazi Husrevbey University, sous la direction de Willem B. Drees et Pieter Sjord van Koningsveld, Leiden University Press, Leiden 2008, pp. 326-332.
[xxi] Voir Štepan Machaček, “Europena Islam“ and Islamic Education in Bosnia-Herzegovina in «Südost Europa», n. 4 (2007), p. 420.

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Enes Karić, « Les Facultés islamiques des Balkans : un modèle pour l’Europe ? », Oasis, année XV, n. 29, juillet 2019, pp. 77-87.

 

Référence électronique:

Enes Karić, « Les Facultés islamiques des Balkans : un modèle pour l’Europe ? », Oasis [En ligne], mis en ligne le 14 juillet 2020, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/les-facultes-islamiques-des-balkans-un-modele-pour-europe

 

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