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Classiques

L’hospitalité, pilier de l’éthique arabe et islamique

La générosité de Hâtim est suscitée par le désir angoissé d’échapper au grand abîme de la mort

Cet article a été publié dans Oasis 24. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 03/06/2019 10:18:18

Figure légendaire de poète-chevalier de peu antérieur à l’Islam, Hâtim al-Tâ’î est un modèle proverbial de générosité hospitalière, non seulement dans la littérature arabe, mais dans l’ensemble du monde islamique. Parmi les innombrables œuvres qui font mention de son nom, on a choisi ici de traduire presque intégralement l’une des sources les plus anciennes, le passage qui lui est consacré dans le Livre de la poésie et des poètes de Ibn Qutayba (m. 889), qui raconte en quelques pages d’une prose claire et incisive les épisodes principaux dont Hâtim est le protagoniste. Mais on a aussi tenu présent le récit parallèle, plus prolixe, du Livre des chansons, la grande encyclopédie poético-musicale de Abû l-Faraj al-Isfahânî (m. 967).

 

 

Si, dans le cas de Ibn Qutayba et al-Isfahânî nous avons affaire à deux classiques de la littérature cultivée de l’époque abbasside visant la construction d’un « humanisme arabe », certains de ces motifs seront repris aussi dans la production populaire, comme l’anecdote sur l’hospitalité post mortem de Hâtim qui va finir dans les Mille et une Nuits. Mais la geste du chef de tribu arabe a su franchir la mer, et entrer dans le Décaméron de Boccace par l’intermédiaire de « certains génois »[1], et – plusieurs siècles plus tard – dans le Divan occidental-oriental de Goethe : « Nicht Hatem Thai, nicht der Alles Gebende Kann ich in meiner Armuth seyn » (« Non Hatem Thai, non celui qui tout donne, je ne puis être dans ma pauvreté »).

 

 

Pourquoi cet énorme succès, au-delà même du contexte arabo-islamique ? Sans aucun doute, parce que Hâtim est un archétype universel, à approcher dans une perspective anthropologique plus qu’historique. En même temps, c’est une universalité, la sienne, qui passe à travers le particulier, en l’occurrence à travers la culture nomade arabe d’avant l’Islam. Pour faciliter l’effort de « migration culturelle » qu’un tel enracinement impose au lecteur occidental, nous nous permettons de lui suggérer de remplacer mentalement les chamelles et chamelons que nous avons conservés par scrupule philologique, par les brebis et les agneaux de sa propre tradition bucolique : tout deviendra immédiatement plus familier. Inversement, il semblerait importun de préciser, comme il en est en réalité ainsi, que les biens dont Hâtim se dépouille sont en grande partie le fruit de ses razzias.

 

 

Comme l’illustre bien l’anecdote des trois poètes, la générosité de Hâtim est suscitée par le désir angoissé d’échapper au grand abîme de la mort. « Holà ! Toi qui me blâmes d’être là, à la guerre / et aux plaisirs, me rendras-tu donc immortel ? », avait chanté un autre grand poète préislamique, Tarafa[2]. Chez Hâtim cette aspiration est portée à son extrême : dans une anecdote non conservée par Ibn Qutayba, un ennemi lui crie, au milieu d’une mêlée furibonde : « Donne-moi ta lance ! ». Et aussitôt, le chef de la tribu se dépouille de son arme, s’exposant ainsi au risque de mourir. Et la mort est en effet une réalité omniprésente dans ces anecdotes, il suffit de penser à la scène du sacrifice du cheval en un temps de famine.

 

 

 

 

 

***

 

 

Placé devant l’intransigeance de cet idéal totalisant, l’Islam naissant choisit la voie de la modération. Certes, suivant l’exemple de l’Abraham coranique et de son accueil envers ses hôtes mystérieux en 51,24-27 (et 15,51-56), et peut-être encore plus sur la base des usages arabes faits siens par Muhammad et par ses premiers Compagnons, dont l’histoire touchante de Abû Talha offre un beau modèle, l’hospitalité est érigée en clé de voûte du système éthique islamique : « Qui croit en Dieu et dans le Dernier Jour, qu’il honore l’hôte ». Et pourtant, cette hospitalité, on en précise aussi les limites, avec beaucoup de sens pratique : trois jours, le premier avec un banquet spécial, les deux suivants, avec un traitement normal. « Après, cela est charité ». Bien plus, les juristes se demanderont si les trois jours doivent être considérés comme un principe contraignant, à l’instar de la prière ou du jeûne, pour conclure qu’il s’agit seulement d’une recommandation.

 

 

Le jugement contradictoire sur la figure de Hâtim porté dans deux traditions citées par al-Isfahânî apparaît de ce fait significatif : dans la première de ces traditions, ‘Alî exprime un jugement favorable (et très moderne) sur les vertus humaines qui préparent à la foi ; mais dans la seconde, le Prophète de l’Islam déclare sans ambages au fils de Hâtim que son père est du bois bon à brûler en enfer : censure on ne peut plus nette du motif païen qui animait la recherche du « beau geste ». Mais il faut préciser que l’auteur du Livre des chansons, qui s’intéresse fort peu au droit, donne implicitement la préférence à ‘Alî, en rapportant son hadîth en position privilégiée.

 

 

Les hadîths et, davantage encore, leur exégèse juridique trahissent donc la difficulté qu’il y a à réaliser en pratique la valeur de la générosité hospitalière. Déjà à l’époque, pourrions-nous dire. Et pourtant, l’hospitalité est restée, au fil des siècles, une vertu typiquement arabe, et l’oscillation sans solution entre l’idéalité et sa rationalisation a quelque chose à dire également aux jours désenchantés que sont les nôtres.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 


 

[1] Il s’agit du récit de Natan et Mitridanes (Xe journée, nouvelle 3). Bien qu’il soit localisée dans le fabuleux Catai, sa trame quasiment identique à une anecdote du cycle de Hâtim ne saurait relever du hasard. Cf. Georges Thouvenin, La légende arabe d’Hatim Ta’ï dans le Décaméron, « Romania » 59 (1933), pp. 248-269. Le problème principal est d’identifier la source exacte : Thouvenin émet l’hypothèse que ce puisse être le Bustân du poète persan Sa‘dî (m. 1291), mais vu la nature des contacts entre Orient et Occident au Moyen-Age tardif, il serait préférable de penser à une transmission moins littéraire et plus populaire.

 

 

[2] Mu‘allaqa, v. 56, traduction par Pierre Larcher (Fata Morgana, Saint-Clément-de-rivière 2000, p. 66).

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Martino Diez, « L’hospitalité, pilier de l’éthique arabe et islamique », Oasis, année XIII, n. 24, décembre 2016, pp. 94-95.

 

Référence électronique:

Martino Diez, « L’hospitalité, pilier de l’éthique arabe et islamique », Oasis [En ligne], mis en ligne le 21 février 2017, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/lhospitalite-pilier-de-lethique-arabe-et-islamique.

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