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Prendre au sérieux l’existence de l’autre

Penser théologiquement l’accueil à partir de l’expérience de la rencontre, dans l’effort commun de construire une citoyenneté inclusive

Cet article a été publié dans Oasis 24. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 03/06/2019 12:00:24

Il dérangeait les progressistes, qui pourtant lui doivent beaucoup, il dérangeait l’establishment : Jean Daniélou, jésuite français, a été sans l’ombre d’un doute l’un des plus grands théologiens du XXe siècle, et l’un des pères de Vatican II. Né en 1905, fait cardinal par Paul VI en 1969, mais condamné à l’ostracisme pendant des années à la suite de sa mort, par infarctus, un après-midi du mois de mai 1974, dans l’appartement parisien d’une prostituée. Plus tard, les jésuites eux-mêmes constateront après enquête qu’il était allé porter de l’argent à cette femme pour payer un avocat capable de faire sortir son mari de prison : ce fut la dernière de ses œuvres de charité accomplies dans le secret, pour aider des personnes couvertes de mépris et qui avaient besoin d’assistance et de pardon.

 

 

Mais sa bonne foi fut enveloppée dans un silence qui ne dissipa pas les soupçons, et cela, probablement, pour lui faire payer la faute d’avoir pris des positions théologiques pas toujours appréciées au sein même de sa famille religieuse. L’académicien qui avait connu et rencontré Sartre, Cocteau, Maritain, qui avait été l’ami de jeunesse de Mounier (avec lequel il partira dans l’aventure d’Esprit), élève et camarade d’études de Teilhard de Chardin et De Lubac à Fourvières, ami de Mauriac, de Pierre Emmanuel, de Julien Green, a été l’auteur de textes fondamentaux comme l’Essai sur le mystère de l’histoire, Le mystère du salut des nations, Le signe du Temple, Au commencement, ainsi que ce premier volume de la Nouvelle histoire de l’Église, écrit avec un grand laïque chrétien, l’historien Henri Irénée Marrou, Des origines à saint Grégoire le Grand (I-VIe siècle). Le Père Tilliette, dans sa préface aux Carnets spirituels de Jean Daniélou, écrit :

 

 

Il déplorait la spéculation théologique, avec le nom pompeux de recherche, et la pastorale sacramentelle utopique, sans racines, sans la véritable expérience des personnes, des âmes, de leurs besoins et de leur faim. Il repoussait de toutes ses forces une théologie de laboratoire.

 

 

Dans son Essai sur le mystère de l’histoire, de 1953, Daniélou trace quelques lignes de sa théologie de l’histoire : après avoir identifié les caractéristiques fondamentales des interventions de Dieu, il met en évidence les problématiques qui en découlent et les réponses de l’homme. L’auteur en est convaincu : la donnée fondamentale de la foi des chrétiens n’est pas une théorie sur Dieu, mais un fait historique : Dieu s’est incarné, il s’est fait homme, il est mort et il est ressuscité le troisième jour. Voilà pourquoi, estime Daniélou, l’histoire ne peut pas ne pas intéresser le chrétien. Elle comporte un ordre sacré et un ordre profane. L’histoire sacrée a comme protagoniste Dieu, mais c’est aussi une histoire de saints et elle est objet de foi. La seconde est faite par les hommes qui courent après leurs ambitions mais, parmi eux, seuls les héros sont l’objet de recherche. Au théologien de discerner comment ces deux ordres de l’histoire s’entrecroisent et se trouvent en relation.

 

 

Le chapitre 4 de cet essai s’intitule « Déportation et hospitalité », et il est caractérisé par une réflexion sur la signification théologique de la quête humaine d’une patrie, d’une stabilité en ce monde, un monde du reste passager et éphémère. Dans ce paradoxe, Jean Daniélou saisit toute l’ambiguïté de la patrie : elle est la condition normale de l’exercice de la vie morale, mais aussi obstacle, dans la mesure où on y oublie justement son caractère provisoire en regard du vrai destin de chaque être humain. Un paradoxe analogique vient à surgir lorsque des déportations forcées déracinent des individus et d’entières nations de leur habitat originel, acte inhumain et contraire aux lois de Dieu – et qui pourtant peut susciter l’hospitalité grâce à laquelle le statut de l’étranger acquiert une importance unique, profane et sacrée. Daniélou n’hésite pas à affirmer que

 

 

la civilisation a accompli un pas décisif [...] le jour où l’étranger, d’ennemi est devenu hôte, c’est-à-dire le jour où la communauté humaine a été créée.

 

 

Normalement, le fuyard, le vagabond, l’étranger, si on le rencontre, on le tue, comme l’anticipait déjà le livre de la Genèse (4,15) ; le retournement survient lorsque l’on l’accueille comme un envoyé de Dieu. Ces considérations, d’une actualité brûlante, saisissent toute la complexité du risque de l’accueil, que du reste la sémantique même des termes anticipait. En effet, l’hospes latin tout comme le xénos grec sont des substantifs dont la racine est commune aussi bien à l’hôte qu’à l’ennemi.

 

 

L’objectif devient donc de penser théologiquement l’accueil à partir de l’expérience de la rencontre, dans l’effort commun de construire une citoyenneté inclusive. Un objectif que l’on ne peut atteindre que si l’on arrive à prendre au sérieux l’existence de l’autre dans sa différence « irréductible », c’est-à-dire dans sa consistance propre et non seulement en référence à ce qu’il a ou n’a pas par rapport à nous. Voilà pourquoi un véritable échange d’hospitalité requiert un acte de responsabilité, que l’on ne peut réaliser qu’en assumant notre propre condition humaine, que la présence de « l’autre que nous » met en évidence. L’hospitalité ouvre, alors, des parcours inédits de convergence, y compris interreligieuse, représentant un défi non seulement économique ou politique, ni non plus seulement un impératif religieux, mais une exigence profondément spirituelle, dans des sociétés complexes et où la cohabitation est souvent difficile. Ce n’est pas un hasard, nous rappelle encore Daniélou, si elle a été érigée par les fois comme critère sur lequel nous serons jugés au dernier jour.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Claudio Monge op, « Prendre au sérieux l’existence de l’autre », Oasis, année XIII, n. 24, décembre 2016, pp. 105-106.

 

Référence électronique:

Claudio Monge op, « Prendre au sérieux l’existence de l’autre », Oasis [En ligne], mis en ligne le 21 février 2017, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/prendre-au-serieux-lexistence-de-lautre.

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