close_menu
close-popup
image-popup

Langues disponibles:
close-popup
Paypal
Carta di credito
soutenez-nous
Religion et société

Nouvelle politique de la vieille guillotine

Stratégies de la terreur /1. Trois formes d'analyse: physique, éthique et théologique-politique pour analyser le phénomène né en France après la chute de Robespierre et présent dans d'autres phases historiques et parcours idéologiques. Aujourd'hui elle a pour objet un certain fondamentalisme islamiste. Une réflexion ouverte, sans préjudices et sans réponses confectionnées d'avance, rythmée par la succession rapide des questions qui inquiètent autant l'homme musulman que l'homme chrétien, l'homme occidental que l'homme oriental.

Le terme de terrorisme est né en France, après la chute de Robespierre, en 1794, pour désigner la politique de la guillotine. Il s'est appliqué ensuite à des phénomènes très divers. Il s'applique surtout, aujourd'hui, aux actions de violence exercées par des associations politico-religieuses islamistes. Mais qu'est-ce que le «terrorisme» ? On peut en donner une définition physique, éthique, ou théologico-politique.

 

Appelons «physique» une définition faisant abstraction de la dimension éthique. Clausewitz définit la guerre « un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté » (1). Cette définition s'applique au terrorisme. Observé dans ses manifestations, le terrorisme est une forme de violence. Conçu dans son essence, «il est une des formes de la guerre» et comme tel l'instrument d'une politique. Pourquoi un conflit prend-il la forme d'une guerre terroriste et antiterroriste ? A cause de l'«asymétrie».

 

La stratégie indirecte (2) conseille au faible de fuir l'affrontement avec le fort. Or la disproportion des forces est telle aujourd'hui, que « faire la guerre » au sens classique est un suicide pour le faible.

 

 

Que fera le faible, s'il exclut à la fois résistance non violente, combat inutile et capitulation ? Il ne sera plus un Etat, car un Etat dressé contre un Etat fort serait détruit. Il sera une entité nébuleuse. La guerre deviendra occulte. Le soldat clandestin n'a pas d'uniforme. Noyé au milieu des civils, il n'attaque pas les militaires, sauf en des embuscades (hit and run). La cible est surtout le civil, ennemi ou collaborateur. Du côté du faible, définie par sa fin, la guerre asymétrique est résistance ; définie par son moyen, elle est terrorisme.

 

Pour « défendre la liberté » ou « terroriser les terroristes », le fort surveille tout et réduit l'espace de la vie privée. L'idéal de sécurité lui suggère l'idée de démocratie autoritaire. L'action terroriste n'aurait pas d'effet sans la caisse de résonance médiatique : cela lui suggèrera des limitations de la liberté d'informer. La force du terroriste est dans la terreur ; le fort est alors tenté d'instaurer une terreur symétrique.

 

Le fort et le faible risquent donc d'être placés l'un et l'autre face au dilemme suivant : résistance criminelle ou non résistance. Le droit de résister enveloppe-t-il le droit de prendre tous les moyens pour ce faire ? Le caractère pervers de certains moyens crée-t-il une obligation morale de non résistance ? Faut-il dépasser la guerre pour aller vers la maîtrise de la violence ?

 

Quand l'éthique est mise entre parenthèses, la violence est force et la force violence. Tout pouvoir stable est légitime. Tout moyen efficace est bon. La guerre a pour essence de « contraindre l'adversaire ». Ce qui contraint n'est pas la force, mais la peur de ses effets : destruction, blessure, infirmité, mort. Une telle peur peut se nommer terreur. S'il n'y a pas de morale, n'importe quel moyen produisant de la terreur est en guerre un moyen comme un autre. Abstraction faite de la morale, le terrorisme n'est pas le privilège de la guerre asymétrique, il tend à devenir l'essence de la guerre.

 

 

Il est vrai que toute guerre est violente, si on entend par là qu'elle inflige destruction et mort. La peur, voilà l'élément de la guerre (3). A l'exception de rares monstres, nul ne fait jusqu'au bout abstraction du bien et du mal. Il faut donc distinguer entre force et violence, même à la guerre. Le bien tend à s'exprimer dans un droit. Ce droit, national ou international, n'est appliqué, que s'il existe un pouvoir, capable de s'opposer aux oppositions à l'application du droit (4). Pas de droit international sans menace de recourir à la force, sans personnes et institutions ayant pour mission l'épreuve de force, avec les risques qu'elle comporte. Ces personnes sont les soldats du droit. Ces institutions sont les forces armées des pays admettant l'idée du droit.

 

Le recours à la force au service du droit n'est pas en soi une violence. Le terme de violence légitime est contradictoire, de même que la définition de l'Etat par le monopole de la violence légitime. Si le concept de guerre juste a un sens, il y a une différence entre la guerre et le terrorisme. Sinon, non.

 

Dans une perspective éthique, peut donc être appelé terrorisme ce qui, à l'intérieur de la guerre, est intrinsèquement pervers. Le terrorisme, c'est le crime de guerre.

 

 

Le Faible et le Fort

 

Dans la mesure où le monde devient une unité, il doit être structuré par un seul ensemble cohérent de principes. Faute de synthèse assez compréhensive, la mondialisation pourrait conduire à un conflit entre l'Occident et le reste, ayant pour enjeu la détention du pouvoir constituant suprême. Ainsi la défense de la Liberté requiert-elle désormais, pensent certains chefs américains, une universalisation de leur conception de la Liberté.

 

Il faut considérer en son concept pur la guerre qui menace, sans oublier que des faits modérateurs empêchent la réalité de rejoindre ce concept (guerre pure n'est pas la guerre réelle). Le terrorisme prend son sens à partir de ce concept pur.

 

Dans un monde globalisé, une guerre terroriste, ou asymétrique, pure serait une guerre sociale mondiale. En effet, le fort, c'est le savant, l'outillé, le riche ; le faible, c'est celui qui présente, relativement, les caractéristiques opposées. Une guerre asymétrique pure serait une guerre internationale, une guerre sociale, une guerre ethnique, sans doute aussi une guerre de cultures ou de religions. Elle conjuguerait tous les facteurs de division, ce qui en ferait, plus encore qu'une guerre totale, une guerre intégrale.

 

Classiquement, la paix résulte de l'équilibre, dont la surpuissance détruit l'idée. La paix ne peut plus alors être qu'impériale. Le droit unilatéral d'une nation forte à sa propre sécurité impliquerait, à la limite, que les

 

autres soient privés de droit à une protection autonome et soumis à protectorat. Une telle situation n'est guère acceptable et provoque une réaction symétrique.

 

 

Au néo-colonialisme répondrait ainsi l'«immigration révolutionnaire». Les différentiels démographiques et la règle démocratique « un homme, une voix » feraient équivaloir, à terme, immigration dominée par des radicaux et conquête politique par les pauvres. Le terrorisme jouerait sans doute un rôle dans cette révolution. Mais cette abdication politique n'est guère imaginable.

 

Avant cela, si le plus faible tentait de se soustraire à la domination, la solution pour lui serait de disposer d'un Etat sanctuarisé par la détention d'armes de destruction massive, et de mouvements terroristes amis ainsi dotés d'une base d'opération sûre. Le terrorisme deviendrait une des dimensions organiques d'une action politico-militaire.

 

La parade du fort, selon le concept pur, est d'empêcher cette riposte de se mettre en place. Le casus belli remonte en amont. La guerre devient préventive, puisqu'une fois obtenue la possession de l'arme absolue, le terrorisme a les mains libres et l'antiterroriste a perdu.

 

Il n'y a sans doute pas d'autre solution, en réalité, que de tendre vers des systèmes de sécurité collective. Mais ces systèmes politiques soulèvent l'objection de leur faible efficacité stratégique et tactique. Une sécurité collective serait-elle une contradiction dans les termes ?

 

Pour Kant, le progrès des armements devait mettre fin aux guerres par la certitude de la destruction assurée. Mais cela ne suffit plus, quand la sécurité semble à certains passer par la frappe préventive (5).

 

En outre, pour certains responsables de la sécurité, face à de tels périls, l'application d'une « éthique de la responsabilité » risque de faire massivement prévaloir le bien commun sur le bien individuel, sur la liberté individuelle et n'importe quel principe.

 

 

Paul VI disait que « le développement est le nouveau nom de la paix » (6) . Mais une difficulté nouvelle apparaît aujourd'hui, car le développement permet l'armement. Faut-il donc développer en empêchant l'armement ? Contrôler la politique extérieure et militaire des pays en développement ? Les dictatures seraient une solution provisoire, si elles étaient amies et stables, mais à terme il faut un minimum de démocratie, qui peut pourtant porter au pouvoir des adversaires. Le cynisme conseillerait-il alors d'installer de force des démocraties, mais peu stables, de manipuler leur fonctionnement et de contenir les révolutionnaires, par la force et par la légitimité de ces jeunes démocraties, qui devraient par ailleurs rester longtemps désunies et faibles ?

 

Le cynisme est absurde à terme. La globalisation de l'information et de la transparence affaiblit les principales conditions du machiavélisme politique, secret et raison d'Etat.

 

Pour les sceptiques et les cyniques, le terrorisme est pour un groupe humain ce qu'on y appelle de ce nom. La description du référent tient lieu de définition du nom. Et pour eux, en dehors du groupe, les jugements de valeur dont ce référent fait l'objet sont sans valeur.

 

Certains utilitaristes justifient des moyens atroces (7), au service de l'action antiterroriste. Aussi sophistiqué soit-il, l'utilitarisme peut justifier pratiquement n'importe quoi selon les conséquences ou les circonstances, en fonction de l'impératif de survie collective. En Europe, leurs thèses font scandale, dans le domaine militaire. En même temps, une foule de jugements normatifs sont mis en cause, dans cette même Europe, au nom d'un dépassement radical des notions de bien et de mal... Le nihilisme libertin souffre ici d'une remarquable incohérence.

 

 

Les moyens criminels sont-ils vraiment criminels en eux-mêmes, ou seulement par convention ? Poser une limite absolue à l'action suppose un Absolu ayant pouvoir de la limiter. L'Absolu personnel, Dieu, se trouve au fond d'un impératif ou d'un interdit moral. Car si l'homme était l'Absolu, pourquoi ne poserait-il pas plusieurs interdits différents ? L'incroyance en Dieu n'évite pas le choc des fanatismes, car le nihilisme peut aussi devenir fanatique. En tout cas, si toute valeur est simplement décidée, tout est terrorisme à la guerre, ou rien ne l'est.

 

Mais s'il y a une vérité sur Dieu, la guerre de religion est possible, quand un conflit de devoirs surgit entre l'existence même de la religion et l'attachement à la paix. Si Dieu autorise la guerre juste, même pour un motif simplement temporel grave, en fait-il pour autant une guerre sainte ? Y interdit-il inconditionnellement d'user de certains moyens ? Dans quelle mesure la volonté divine transcende-t-elle les lois morales qu'elle instaure ? La guerre peut-elle être sainte ? La guerre sainte peut-elle user de tout moyen ? Ce sont des questions pour les théologiens des diverses religions et pour le dialogue inter religieux.

 

 

Choc de Cultures?

 

Le conflit asymétrique comporte une tension entre des systèmes traditionnels de pensée et de vie, et l'hégémonie absolue de la pensée technique, en laquelle finit par se résumer la modernité, ou postmodernité, de l'Occident. Le terrorisme a pour sens un rejet total et absolu de la pensée occidentale, réduite à ce nihilisme qui en est la forme la plus pauvre et dégradée.

 

En ce sens, la guerre terroriste est un choc de civilisations. Mais ce choc, qui est aussi interne à l'Occident, ne recouvre plus les lignes de faille entre les riches et les pauvres, ni d'ailleurs entre l'Occident pris avec toute sa tradition, et le reste du monde.

 

La haine qui s'exprime dans les modes d'action terroristes n'a sans doute pas d'explication plus profonde. Pourtant, ce n'est pas en Europe, où le nihilisme est plus dominant, que la réaction antiterroriste est plus vigoureuse. La situation est donc voilée de confusions et traversée de contradictions. Les adversaires du nihilisme libertin, auquel est de plus en plus identifié l'Occident, et ceux de la démocratie, comprise comme société libertine nihiliste, ont eux-mêmes avalé une dose de nihilisme. Ils ne peuvent d'ailleurs lutter sans technique. Leur cynisme tient au moins autant de l'inhumanité technique que du fanatisme théologique d'une religiosité en crise. L'identité est d'autant plus violemment affirmée qu'elle est plus malade. Le terrorisme mondialisé résulte peut-être moins du choc des civilisations que de celui des nihilismes. Il faut en Occident retrouver la substance éthique de la démocratie, la bonne société libre.

 

 

(1) C. Von Clausewitz, Vom Kriege, De la Guerre, Première Partie, Chapitre 1, 2, Définition.

 

 

(2) Comme l'enseigne en détail Basil Hugh Liddle-Hart, Strategy, passim.

 

 

(3) «La bravoure absolue est infiniment rare.[..] Toujours, en face du danger, le sentiment animal de la conservation reprend le dessus. [...] L'homme a horreur de la mort. La discipline a pour but de faire violence à cette horreur par une horreur plus grande mais toujours il arrive un moment où l'horreur naturelleprend le dessus sur la discipline et où le combattant s'enfuit».A. Du Picq, Etudes sur le combat, (1868), Economica, Paris 2004, 79.

 

 

(4) Comme le remarque Kant, Principes métaphysiques de la Doctrine du Droit, Introduction, E, « Le droit strict peut être représenté comme la possibilité d'une contrainte générale réciproque s'accordant avec la liberté de chacunselon des lois universelles ».

 

 

(5) La dissuasion nucléaire repose sur la rationalité, entendue comme préférence naturelle de la survie. En régime de désespoir, une solution de destruction mutuelle assurée peut sembler, tous comptes faits, acceptable à la partie la plus faible. Et la partie forte peut avoir envie de courir des risques qu'elle n'aurait jamais osé prendre au temps où elle était plus saine.

 

 

(6) Paul VI, Populorum Progressio, 26 mars 1967, inter-titre avant le 76.

 

 

(7) F. Allhoff, Terrorism and Torture, «International

 

Journal of Applied Philosophy», 17-1.

Inscrivez-vous à notre newsletter

J'autorise l'utilisation de mes données après avoir accepté la politique

Pour obtenir des informations et des analyses, abonnez-vous à notre revue semestriel