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Religion et société

Recevoir, Garder, Progresser

Le sens de la tradition selon Yves Congar : « On ne peut en parler que d’une manière dialectique si on affirme sur son compte des choses antinomiques qui sont toutefois également vraies ».  

Prise en son sens le plus large, la Tradition nous est apparue située au cœur de l’Église. Elle est, en un sens, sa vie même ou, si l’on veut, l’aliment de sa vie. Comme telle, elle est reçue. Tout, dans l’Église, vient de plus loin, de certaines origines qui sont les points de source de l’Histoire du salut : le christianisme est essentiellement quelque chose d’hérité, une dépendance à l’égard des Pères dans la Foi. Mais elle est aussi actuelle. Ancienne, elle est toujours fraîche, elle est vivante : elle répond, depuis son trésor hérité, aux questions inédites du jour. Elle avance dans l’histoire vers un terme de consommation, en se développant avec l’humanité croyante et chrétienne elle-même. Elle est portée par des hommes vivants e qui se succèdent et, en même temps, elle est portée en eux par un Sujet transcendent à eux, le Saint-Esprit, principe de communion, qui fait l’unité de l’Église à travers le temps comme à travers l’espace.

 

 

Il y a la Tradition : il y a les traditions. Ce sont des façons de faire et d’exprimer la Foi, des coutumes, des rites, des dispositions pratiques, toutes sortes de déterminations concrètes, elle aussi héritées, formant une certaine discipline de la vie chrétienne. On ne peut les justifier entièrement, ni par les textes venus des origines, les saintes écritures en particulier, ni par des raisons péremptoires. Elles importent pourtant grandement à la conservation et à la vitalité du christianisme. Elles sont pour lui, sensiblement, ce qu’est une langue pour une certaine culture nationale : le véhicule concret d’un esprit, ce par quoi l’on devient concrètement membre d’une certaine communauté, en recevant presque sans effort et même sans s’en douter, une humanité qualifiée selon un certain type. Recevoir et garder les traditions, c’est apprendre à parler catholique avec les Pères et les Anciens. Les traditions sont aussi les humbles moyens d’une certaine chaleur sans laquelle notre Église ressemblerait plus à une salle d’école du siècle passé qu’à un foyer. Elles forment ce climat de chaleur, de familiarité et de sécurité qui est celui d’une maison habitée, d’une demeure familiale. Pourtant, elles n’ont pas la même valeur d’absolu que la Tradition de la Foi. Elles sont plutôt le vêtement de celle-ci.

 

 

Tout comme de l’Église, on ne peut parler de la Tradition que dialectiquement, en affirmant d’elle, à la fois, des choses antinomiques et qui, pourtant, sont vrais ensemble. Dire qu’elle est au cœur du catholicisme ou du christianisme, c’est dire qu’elle participe à ses paradoxes ou même à ses tensions. Il n’est que d’évoquer les principales de ces tensions pour voir à quel point elles décrivent le statut même de la Tradition. […]

 

 

Comment ce qui est apparu une fois en un point déterminé et sous une forme définie, pourra-t-il, tout en restant le même, se communiquer de manière à être partout tenu et vécu par un grand nombre, à travers tant de conditions nouvelles ? Comment Jérusalem peut-elle devenir le monde ? La rigidité des formes d’un dépôt constitué une fois pour toutes ne va-t-elle pas s’opposer à ce que son contenu soit, dans l’Histoire du monde, actualité et présence active ? La Tradition répond à cette requête. Elle est à la fois immobilité et actualité, rappel des faits et déploiement de leur sens, conformité à ce qui a été posé une fois pour toutes et présence toujours actuelle et dynamique de cela même qui a été donné une fois pour toutes. Elle est communication et actualité de la source unique.

 

 

La Tradition est à la fois continuité et progrès, conservation et développement. Aussi est-elle guettée par deux dangers, celui de l’immobilisme dans la trop dépendance à l’égard des formes reçues, et celui de la trop grande indépendance du mouvement ou de l’accueil largement fait aux nouveautés. Dans le sens du conservatisme, beaucoup confondent la Tradition avec les « idées reçus », ou qualifient de « traditionnelles » des choses qui datent d’avant-hier. Beaucoup de « traditions » actuelles de nos paroisses et de notre vie ecclésiastique remontent au XIXe siècle. Par contre, le vrai réformisme est un appel d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde, une remontée au principe même dont on veut dépasser et dont on met en question seulement telle modalité récente de réalisation jugée insuffisante ou déviée du point de vue du principe profond qu’il s’agit de mieux honorer. On peut penser à deux familles d’esprits, les conservateurs et les hommes de progrès, mais l’expérience montre que les mêmes hommes peuvent être hyperconservateurs sur certains points et aventureux ou modernistes sur d’autres. D’autant que beaucoup d’hommes prennent position moins au nom d’une représentation cohérente et critique du vrai qu’en vertu d’options sentimentales qui les portent, tantôt à droite, tantôt à gauche…

 

 

Extension et progrès, la Tradition demeure liée à ses racines. La garantie divine de sa fidélité est l’Esprit-Saint. La théologie catholique n’a cessé de le proclamer, sa doctrine de la Tradition est incompréhensible et serait inconsistante si l’on n’attribuait pas à l’action du Saint-Esprit promise à l’Église, la valeur et le rôle qu’elle leur attribue. Mais la Tradition, qui est ainsi vie, et donc intériorité ou immanence, est aussi liée à un dépôt qui a ses formes extérieures ou ses témoignages. […] L’intériorité de la vie que l’Esprit assure à l’Église ne l’empêche pas d’être liée à ces témoignages et devoir s’y référer comme à la règle, à jamais valable, de sa conscience et de sa vie. Toute l’histoire de l’Eglise est traversée par une tension entre un idéal de plénitude et un idéal de pureté. La premier la porte à rechercher l’ouverture, l’accueil et le mouvement, la synthèse avec ce qui se présente à elle, ma il entraîne le danger de perdre la pureté. Celle-ci doit sans cesse réaffirmer ses exigences au nom de principes originaux dont les saintes Ecritures portent le témoignage le plus immuable, le plus intègre, le plus irréfragable. C’est pourquoi l’Ecriture est, pour tout développement ou accroissement de la Tradition, une nécessaire référence critique.

 

 

[Texte extrait de Yves M.-J. Congar, La Tradition et la vie de l’Eglise, Fayard, Paris 1963, pp. 117-119]

 

 

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