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Religion et société

Réformer l’enseignement pour combattre le fondamentalisme

Le Roi marocain Mohammad VI

Le Maroc envisage de changer les manuels d’instruction religieuse. Le véritable enjeu est la place de l’Islam dans la politique et dans la société

Dans une série d’articles écrits au lendemain du 11 septembre, l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman désignait l’instruction comme l’arme la plus efficace contre le fondamentalisme islamiste. « Bin Laden est un problème secondaire, mais nous devons en tenir compte. La véritable guerre pour la paix dans cette région – affirmait Friedman à propos de l’Afghanistan et du Pakistan – est celle que l’on combat dans les écoles. Voilà pourquoi nous devons porter rapidement à leur terme nos opérations militaires contre Bin Laden, et puis nous en aller. Quand nous reviendrons, et nous devons revenir, nous devrons être armés de livres et d’écoles modernes, non de chars d’assaut ». Les éditoriaux de Friedman, qui lui valurent par la suite le prix Pulitzer, insistèrent pendant quelques mois sur ce thème et le journaliste américain finit par viser le système éducatif saoudite, en imaginant une lettre ouverte du président américain George W. Bush au grand mufti d’Arabie Saoudite: « Nous ne pouvons vous dire comment instruire vos enfants, mais nous pouvons vous dire qu’il y a aujourd’hui plusieurs milliers d’enfants américains orphelins d’un de leurs parents tombé victime d’islamistes radicaux éduqués dans vos écoles ».

 

 

Une fois « l’effet 11 septembre » retombé, on n’a plus beaucoup parlé de la question en dehors des cercles académiques, jusqu’à ce que la montée de l’État Islamique ne braque de nouveau les projecteurs sur le lien entre radicalisme religieux et programmes scolaires. En Égypte par exemple, entre 2014 et 2015, des intellectuels ont polémiqué contre l’enseignement imparti dans les instituts de la mosquée al-Azhar, qu’ils accusaient de conserver et de transmettre un patrimoine religieux guère différent de celui dont s’inspirent idéologues et militants de Daech.

 

 

Aujourd’hui, la question vient se poser de nouveau au Maroc, après la signature en janvier dernier à Marrakech d’une « Déclaration sur les droits des minorités religieuses dans le monde islamique ». Ce document invite entre autre les institutions et autorités éducatrices musulmanes à mettre en œuvre « réaliser des révisions courageuses et responsables des manuels scolaires, pour corriger les distorsions incitant à l’extrémisme et à l’agressivité ». Dix jours après la signature de la Déclaration, le roi Mohammad VI a demandé au gouvernement de mettre en chantier une réforme des programmes et des manuels d’instruction religieuse islamique, matière obligatoire de l’école primaire jusqu’au baccalauréat.

 

 

Les propos du roi ont enclenché un échange animé d’opinions et d’accusations entre les partisans et les sceptiques. Le 16 février, Khaled al-Jam‘i publiait sur le site al-Aoual un article intitulé « Qui sème le wahhabisme récolte Daech ». L’article en réalité ne parle ni de wahhabisme ni de Daech, mais décrit les « mille heures » d’enseignement religieux auxquelles tout écolier marocain est soumis comme un « endoctrinement proprement dit », dans lequel « il n’y a aucune place pour la discussion, pour la pensée, pour les questions ». Pour mettre fin à cet état des choses, al-Jam‘i estime qu’il faut repenser radicalement l’enseignement religieux, en prenant pour modèle la réforme réalisée au début des années 1990 en Tunisie par le ministre de l’éducation de l’époque Muhammad Charfi, intellectuel prêté à la politique et partisan convaincu de la réconciliation entre Islam et modernité.

 

 

La réponse à l’article de al-Jam’i est venue de Ahmad al-Raissouni, idéologue islamiste influent du Mouvement de l’Unicité et de la Réforme, et du Parti de la Justice et du Développement (PJD) aujourd’hui au gouvernement. Raissouni conteste à al-Jam‘i certaines références impropres à la tradition islamique, il lui reproche de ne pas appuyer sur des exemples concrets ses attaques contre l’enseignement religieux actuel, et surtout, il repousse en inversant les perspectives la proposition de réforme selon le modèle Charfi. « Pourquoi – écrit Raissouni – les générations qui, de l’école maternelle à l’université, se sont formées en absorbant le projet politique, culturel et éducatif de Charfi, sont-elles aujourd’hui les plus réceptives vis-à-vis de Daech, et, aussi bien en Iraq, en Syrie qu’en Tunisie même, les plus agressives et extrémistes? […] Et pourquoi les jeunes qui sont nés et ont été éduqués dans les sociétés et les écoles européennes […] deviennent-ils soudain militants de Daech ou de al-Qaïda”?

 

 

Deux autres articles publiés sur le très populaire quotidien on line Hespress, également marocain, ne diffèrent guère dans leur argumentation. Dans le premier, le prédicateur et spécialiste de sciences islamiques Muhammad Buluz soutient que les risques de radicalisation ne proviennent pas de l’enseignement de l’Islam, mais de son abandon. Dans le second, Muhammad Awam accuse al-Jam‘i de donner une image caricaturale de la charia et une vision partiale de la raison, réduite de fait à la « raison des Lumières ». Mais il ajoute aussi qu’une éventuelle réforme de l’enseignement religieux reviendrait uniquement aux oulémas et aux professeurs compétents en la matière.

 

 

On retrouve ainsi les termes mêmes du débat qui, au début des années 2000, avait porté à la réforme du code de la famille (la mudawwana), un pas en avant important vers l’égalité des droits entre homme et femme. A l’époque, la discussion ne portait pas seulement sur la définition du rôle de la femme, mais concernait aussi la compétition entre les différents acteurs qui revendiquaient une compétence exclusive sur la question.

 

 

Dans ce dernier cas également, l’enjeu n’est pas tant le contenu des manuels scolaires qui est en jeu, que la place de l’Islam dans la politique et dans la société marocaines.

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