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Moyen Orient et Afrique

Révolutions arabes : est-il vrai que “c’était mieux avant”?

Les commentaires sur le printemps arabe, qui jusqu’à présent naviguaient paisiblement au gré du vent de l’enthousiasme, ont dépassé le point le plus difficile et commencent prudemment à refluer vers des ports plus sûrs au terme d’une année très riche en événements. Les observateurs qui au plus fort de la protestation avaient véhiculé l’idée d’un nouveau début capable de supprimer un Moyen-Orient traditionnellement opaque et incompréhensible, s’alignent maintenant de manière désordonnée au nouveau mot d’ordre susurré à mi-voix : les révolutions furent le fruit du hasard et l’Occident s’est trompé en les soutenant. Comment un changement aussi soudain a-t-il été possible ? Au fond quelques mois seulement séparent les images « héroïques » de la Place Tahrir des affrontements qui y ont encore lieu actuellement.

 

 

À notre avis, le changement d’opinion dépend d’au moins trois éléments de confusion qui ont faussé l’image des ces révoltes en Occident. Le premier d’entre eux est justement l’utilisation de la catégorie de « Printemps arabe », appliquée sans distinction à toute la région, pour signifier plus ou moins un soulèvement populaire contre un régime autoritaire conduit avec l’utilisation des new media. Qu’y a-t-il de spécifiquement arabe dans tout cela ? Rien, et en effet, ces derniers jours le terme a été appliqué également aux protestations moscovites. En réalité, la protestation virtuelle s’est greffée sur un mécontentement très réel et très spécifique, dont nous éprouvons des difficultés à mesurer la portée. Dans des pays relativement développés comme la Tunisie le poids de la « caste », pour utiliser une expression qui jouit actuellement d’une grande aura en Italie, était devenu insupportable. En même temps, l’absence de liberté rendait le climat suffocant. Contrairement à ce qu’on a affirmé, l’Occident n’a pas favorisé le mouvement, surtout au début, et il en est encore moins à son origine : le ministre des Affaires étrangères français, après le début de la révolte, proposa d’envoyer des contingents policiers spéciaux pour aider le gouvernement tunisien (= de Ben Ali). En Égypte, la pression américaine s’est faite sentir seulement quelques jours après le début des révoltes. Israël n’était pas préparée et n’a certainement pas bénéficié dans l’immédiat du changement de leadership. Et donc la première, double, affirmation à démystifier est d’une part qu’on pourrait continuer comme « au bon vieux temps » et de l’autre que l’Occident a imposé les révolutions tunisiennes et égyptiennes.

 

 

En revanche, que plusieurs acteurs politiques aient pensé immédiatement à utiliser pour leurs fins politiques ce mécontentement très réel et qui ne se limitait pas seulement à la Tunisie et à l’Égypte, c’est absolument vrai : la campagne militaire en Libye en est un exemple éclatant. Parmi ces acteurs figure certainement l’Occident, mais pas uniquement. Le spectacle le plus insolite de l’année qui s’est terminée a été probablement de voir des pays comme l’Arabie Saoudite et le Bahreïn, ayant réprimé sur leur territoire toutes formes de protestation, menacer le régime de Bashar al-Asad en utilisant la rhétorique démocratique et libérale pour imposer la réorientation en un sens pro-saoudite de la Syrie. C’est un jeu sur lequel le régime de Riyad est en train de parier gros, à travers les liens traditionnels avec les mouvements islamistes de la région mais c’est un jeu dangereux, en premier lieu pour les minorités.

 

 

Si donc les différents acteurs régionaux ont essayé d’orienter le mouvement spontané dans la direction qui leur était la plus favorable, dans un crescendo d’interventions à travers les médias, (dont la difficile vérifiabilité a été mise au jour récemment par Riccardo Redaelli sur le journal Avvenire), l’argent et les armes, le manque de connaissance de ces dynamiques et des équilibres instables du Moyen-Orient est le deuxième élément qui rend difficile une évaluation correcte des révoltes : en elles il y a la poussée des nouveaux mouvements de protestation, des jeunes, mais il y a également tous les acteurs politiques habituels, qui ont leurs propres réseaux d’influence. De nombreux médias ont d’abord tout misé sur les jeunes, puis ils ont souligné la réémergence des mouvements islamistes, en finissant par fournir au public un cadre contradictoire et peu crédible.

 

 

L’accent mis sur l’utilisation de la technologie (« notre » technologie) trahit dans de nombreux cas une espérance secrète : que finalement ces peuples se soient « normalisés ». Et c’est le troisième élément de confusion, parce que technologie ne veut pas dire nécessairement sécularisation et que le refoulement de l’élément islamiste est une illusion. Ces pays, comme l’a écrit Marc Boucrot en commentant les élections au Maroc pour Oasis, sont et restent largement musulmans et la confrontation politique se déroulera sur l’axe économique et celui de la justice sociale, mais aussi (et peut-être davantage) sur celui de l’identité communautaire.

 

 

L’impression, au terme d’un bref séjour en Tunisie et sans vouloir généraliser, est que la société vit une effervescence très grande. Une casserole en ébullition dont on aurait ôté le couvercle. Les impulsions sont extrêmement contradictoires et deux dangers principaux sont en premier lieu le recours à la violence pure et simple, prêchée dans la frange salafiste la plus extrême, et puis la course à l’hégémonie qui, dans le cas où les principes fondamentaux de l’État ne seraient pas définis de manière claire, pourrait ouvrir la porte à des dérives totalitaires. Vice-versa une convergence suffisamment large autour de certains principes, surtout dans la phase constituante, jetterait les bases pour un avenir moins conflictuel. Pour dire la vérité, l’incidence de la violence a été très différente dans ces révoltes et il est évident que la transition vers de nouvelles modalités d’organisation du pouvoir a davantage de possibilités de réussir là où moins de sang a été versé.

 

 

Une remarque finale qui est aussi un souhait : dans le passé l’importance apparemment accordée par l’Occident aux droits humains a rencontré des obstacles dans la réalité par des considérations stratégiques. Maintenant l’alibi est tombé. Saura-t-on saisir toutes les opportunités proposées par cette convergence inédite entre les principes et les intérêts ?

 

 

*Une version abrégée de cet article a été publiée sur le quotidien italien Avvenire le 31 décembre 2011.

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