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Religion et société

« Rien ne justifie la violence, mais... »

Les médias arabes reflètent les différentes sensibilités présentes dans le monde arabe et leurs prises de positions par rapport au massacre de Charlie Hebdo. Mis à part les médias des jihadistes, tous se dissocient du choix de la violence et pointent du doigt plusieurs causes sur lesquelles selon eux est venu le moment d’intervenir.

Fleurs devant la siège de Charlie Hebdo à Paris Foto: flickr.com Patrizia Torres

L’attentat terroriste de Paris a suscité un certain débat également au sein du monde arabe où, en plus à côté des faits divers, ont proliféré les éditoriaux et les réflexions sur le phénomène de la violence religieuse. Si Daesh, sur une de ses stations de diffusion, al-Bayân, a défini les terroristes comme « des héros qui ont vengé le prophète Muhammad » et considère que c’est une juste punition pour « la revue qui de 2003 jusqu’à aujourd’hui n’a cessé de faire du sarcasme sur le prophète », la majorité des journaux arabes ont condamné l’attentat. La rédaction du journal indépendant Al-Quds al-‘Arabî a publié le jour même de l’attentat une réflexion sur la violence au nom de Dieu, « toujours et de toute façon injustifiable », et sur la liberté de pensée en se demandant si celle-ci peut être absolue ou si elle doit au contraire être limitée, pour ne pas risquer de tomber dans l’injure. « Rien ne peut justifier une telle action terroriste, mais il faut aussi rappeler qu’offenser une doctrine religieuse, un prophète ou un symbole religieux confessionnel est également inacceptable, parce que cela blesse les sentiments de millions de fidèles. Il ne s’agit pas de réprimer la liberté d’opinion. La critique objective dans l’optique de la recherche scientifique sérieuse, destinée à la confrontation des religions, est en effet permise aussi dans l’Islam, comme le rappelle le verset coranique: « et discute avec eux de la meilleure manière ».

 

 

Cependant, insulter cette religion ou une autre, ce dieu ou ce prophète n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Toujours est-il que la réaction ne peut être celle de tuer ni de faire un massacre, d’autant plus que ces illustrations étaient destinées à un public de non-musulmans. [...] C’est vrai que l’Occident permet à quiconque de critiquer ou de faire de la satyre sur n’importe quelle religion, mais la France elle-même, par exemple, prévoit des peines de prison pour ceux qui nient l’Holocauste ou mettent en doute le nombre de victimes, sans que cela soit considéré une violation de la liberté d’opinion ».

 

De plus, la rédaction considère que le massacre de Paris représente une tragédie aussi pour les musulmans en Occident, qui courent le risque d’être victimes de l’islamophobie et d’attaques éventuelles contre les mosquées et les centres islamiques en Europe.

 

 

D’autres tentent de comprendre les raisons de la violence religieuse de l’intérieur. À ce propos, l’éditorialiste libanais Ridwan al-Sayyid propose sur Al-Sharq al-awsat une réflexion sur les responsabilités des autorités politiques arabes et des institutions religieuses musulmanes ayant favorisé le terrorisme. Selon l’auteur, la faiblesse des leaders religieux et leur incapacité à être des guides, combinées à l’exploitation de la religion à des fins politiques de la part des régimes, auraient favorisé la prolifération des idéologies fondamentalistes qui débouchent régulièrement sur des actions terroristes. Le processus ayant eu comme conséquence de vider les institutions religieuses de leur sens a commencé au début du XXe siècle avec l’action des mouvements réformateurs et s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 70, avec les régimes nationalistes. Dans ce laps de temps, la fonction des institutions religieuses s’est modifiée : colonnes portantes, avec l’État, de la société islamique classique, elles agissaient traditionnellement pour diffuser le message islamique et l’enseigner, et elles étaient chargées de « garder la religion dans ses pratiques consolidées ».

 

À la fin du XIXe et au début du siècle suivant, ces institutions n’ont plus réussi à vivre avec leur temps et ont été considérées par les nouveaux régimes comme un obstacle à leurs programmes de modernisation. Dans cette logique, les nouveaux dirigeants arabes ont fait de leur mieux pour les exclure de la société, en les privant de leur rôle traditionnel de guide. Les institutions religieuses se sont donc retrouvées prisonnières de deux radicalismes : d’un côté, les mouvements réformateurs-fondamentalistes qui voulaient rétablir l’Islam des origines, de l’autre les régimes qui voulaient expulser la religion de la sphère publique. Ridwan al-Sayyid accuse en particulier les mouvements réformateurs d’avoir modifié les notions fondamentales de la religion sous prétexte de « les purifier de la tradition », finissant ainsi par engendrer des fanatismes que les autorités politiques se sont préparées à combattre en solitaire, en court-circuitant les autorités religieuses.

 

Cette situation, explique l’éditorialiste, a mis en danger aussi bien l’État que la religion. L’État est en danger parce qu’il forme désormais un tout avec la religion et est devenu la proie des factions fanatiques qui profitent de l’Islam pour se hisser au pouvoir. La religion, en revanche, est en danger parce qu’elle est hors de contrôle, étant donné que les institutions islamiques ne s’acquittent plus de leurs prérogatives traditionnelles. Aujourd’hui – poursuit al-Sayyid – les institutions religieuses sont appelées à fournir des réponses. Comment ? En reconstruisant l’édifice culturel, en consacrant plus d’attention aux questions religieuses plutôt qu’à leurs déclinaisons politiques et en entreprenant une réforme religieuse.

 

 

Le post twitté par le producteur de télévision australien Rupert Murdoch où il affirme que « sans doute la majorité des musulmans sont-ils pacifiques, mais tant qu’ils ne reconnaissent pas et ne détruisent pas le cancer jihadiste, ils doivent être considérés responsables » a inspiré une réflexion sur les responsabilités du monde arabe dans la montée du terrorisme à l’éditorialiste saoudien ‘Abd al-Rahmân al-Râshid, ex-directeur de Al-Sharq al-awsat et de la chaîne al-‘Arabiyya. « L’extrémisme a commencé son histoire dans les sociétés [islamiques] et a prospéré avec le soutien des musulmans et leur silence, jusqu’à devenir le monstre de terreur qui dévore aujourd’hui les gens partout dans le monde » écrit-il. Pour cette raison, les musulmans sont appelés à prendre conscience du danger que comportent l’hésitation et le silence face à l’extrémisme « parce que les frontières de ce qui est permis et autorisé par la pensée ont déjà été dépassées ». Comme dans la première moitié du XXe siècle, l’Europe a combattu l’extrémisme allemand qui déboucha sur le nazisme – poursuit l’auteur – ainsi les musulmans devraient maintenant combattre le fondamentalisme et se rassembler dans les places des capitales islamiques pour manifester, comme ce fut le cas dimanche dernier à Paris. « La patience du monde qui observe le massacre de personnes au nom de l’Islam, les enlèvements d’enfants au Nigeria au nom de l’Islam, la violence sur les femmes dans le nord de l’Irak au nom de l’Islam, est en train de s’épuiser ». L’opinion publique mondiale, affirme l’éditorialiste, deviendra toujours plus hostile à l’égard des musulmans, sans plus faire la distinction entre pacifistes et extrémistes. Les responsables du terrorisme, conclut-il, ne sont pas Abû Bakr al-Baghdâdî ou Abû Muhammad al-Jawlânî, le chef de Jabhat al-Nusra, mais les régimes politiques qui ne font pas leur devoir parce qu’ils « craignent la colère des minorités extrémistes présentes dans leur société et qu’ils ne s’inquiètent pas si le monde s’enflamme à cause de leurs négligences au-delà de leurs frontières ».

 

 

 

Link vers les articles :

 

 

Rédaction, Mujzarah Charlie Hebdo : Al-muslimûn hum al-dhahiyyat al-ulà

 

 

Ridwân al-Sayyid, Al-mu’assasât al-dîniyyah wa siyâsât al-dîn wa al-dawlah

 

 

‘Abd al-Rahmân al-Rashîd, Murdoch: al-muslimûn yatahammalûn mas’uliyyah al-irhâb

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