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Religion et société

Turquie 2016, quelles perspectives

Dans une situation complexe et ambiguë, les manœuvres du gouvernement Erdoğan dans la politique étrangère et intérieure sont liées au sort de millions de réfugiés et à l’équilibre de l’Europe

La ville turque de Cizre, à la frontière avec la Syrie. Foto: Mahmut Bozarslan

La Turquie a été frappée trois fois par des attaques terroristes depuis le début 2016, la dernière il y a quelques jours seulement. Que les auteurs soient les milices indépendantistes kurdes ou les extrémistes de l’État Islamique, le pays, à la frontière entre l’Europe et un Moyen-Orient en tumulte, est depuis des mois rongé par un conflit intérieur. La situation politique, économique et sociale est conditionnée par la présence de millions de réfugiés fuyant la Syrie et l’Irak vers les côtes européennes. La gestion des flux migratoires de la part d’Ankara envenime les rapports avec Bruxelles et avec la communauté internationale. Oasis a recueilli l’analyse de plusieurs experts et observateurs à propos des défis que le pays doit relever dans ce contexte délicat.

 

 

La crise migratoire

 

 

« Le thème des migrations est devenu transversal à toutes les autres conversations dans le domaine national, européen et international ». Gianpaolo Scarante, ex-ambassadeur d’Italie en Turquie, l’a expliqué durant un séminaire à l’Université Catholique de Milan. « La crise migratoire a commencé en sourdine avec le début de la guerre en Syrie », et a rapidement impliqué la Turquie, où le gouvernement des islamistes de l’Akp guidé par le président Recep Tayyip Erdoğan a dès le début pris parti contre le régime de Bashar al-Assad, en accueillant les réfugiés qui fuyaient le conflit. Kerim Balcı, journaliste du quotidien d’opposition Zamansaisi par le gouvernement de manière violente début mars – est très critique sur les décisions prises initialement par le leader turc à l’égard des réfugiés. Avant tout, nous dit Balcı, « après cinq ans de conflit, la presse progouvernementale fait encore référence aux syriens en les appelant ’invités’ et non pas ‘réfugiés’. En outre, le gouvernement turc a reproché à la communauté internationale de ne pas l’avoir aidée auparavant, mais sans tenir compte du fait que la Turquie a émis une réserve sur la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 ».

 

Selon cette réserve, le pays accorde le statut de réfugié uniquement aux migrants qui fuient des événements en cours en Europe. « Pour cette raison, la Turquie ne pouvait pas recevoir d’aides internationales pour des ‘réfugiés’ de la part de la communauté internationale ». Cette situation s’est débloquée seulement en 2014 « avec l’introduction d’une loi temporaire qui assure aux syriens un tel statut ».

 

 

Durant la première période de la guerre en Syrie, Ankara était convaincue que le conflit ne durerait pas plus de quelques semaines et qu’après une période en tant qu’« invités », les syriens pourraient rentrer chez eux, en nourrissant beaucoup d’estime et de reconnaissance envers Erdoğan. « Cela », a répété l’ambassadeur Scarante, « fut l’erreur politique la plus retentissante de l’histoire turque de ces dernières années ». En effet, cela fait cinq ans que « le flux des réfugiés est en augmentation constante et a atteint un nombre impensable, provoquant une situation ingouvernable. Depuis un an, les syriens déjà arrivés en Turquie pensent s’établir dans le pays, tandis que les ‘nouveaux’ la considèrent comme un lieu de transit ». Le gouvernement turc a donc commencé à « tolérer, ou même à favoriser l’exode à travers ses frontières, en l’utilisant comme un puissant instrument de pression politique à l’égard de l’Union européenne ».

 

L’incapacité de l’Union européenne à comprendre et à gérer le phénomène de manière efficace joue en sa faveur. Comme l’a souligné le président de l’ISMU (l’Institut pour l’étude de la multiethnicité de Milan), Vincenzo Cesareo, « il manque une politique migratoire à la forteresse européenne, il manque un leadership sur le sujet parce qu’elle est fragmentée en son sein ». Le compromis trouvé avec le vieux continent a permis à la Turquie de rouvrir le processus d’adhésion à l’Union et de faire de nouvelles requêtes – comme les 3 milliards d’euro en plus de ceux déjà accordés à novembre pour la gestion des migrants. À ce sujet, le journaliste turc Kadri Gürsel, analyste de al-Monitor, soutient que « l’Europe paie le prix parce qu’elle n’a pas proposé à la Turquie un processus d’admission adéquat en 2004 ». À son avis, « l’influence européenne aurait pu contenir la dérive autoritaire de Erdoğan, tandis que maintenant l’Europe est en train de vendre ses valeurs ».

 

 

La question kurde

 

 

Gürsel distingue deux questions kurdes en Turquie : une intérieure et l’autre extérieure. La première concerne la guerre au sud-est du pays contre les milices kurdes, qui entraîne toujours plus fréquemment des attentats terroristes également dans d’autres parties du pays ; en revanche, la seconde se combat au nord de la Syrie contre les kurdes syriens. « La question intérieure est centrée sur le mouvement militaire du Pkk, en guerre contre le régime d’Ankara et considéré comme une organisation terroriste par la communauté internationale ». Depuis juillet 2015, les kurdes sont représentés au Parlement turc par l’Hdp, dont l’objectif principal était d’être reconnu comme un parti à part entière dans la vie politique ; mais actuellement l’Hdp est accusé par le gouvernement de soutenir les terroristes du Pkk. En revanche, la question kurde extérieure, continue Gürsel, « concerne le parti kurde syrien Pyd et sa branche armée Ypg qui, contrairement à leurs homologues turcs, n’ont aucun intérêt à s’opposer à Erdoğan. Tandis qu’Ankara ne fait aucune différence entre les différents groupes, qu’elle considère tous comme des terroristes, la communauté internationale soutient les kurdes syriens, en première ligne dans la guerre contre l’État islamique ». Les intérêts de la Turquie et de la communauté internationale sont très divergents : la priorité turque est d’empêcher la formation d’un Kurdistan autonome à ses propres frontières, celle de la communauté internationale est d’anéantir l’État Islamique, contre lequel les kurdes représentent une force cruciale. Pour Kerim Balcı, le gouvernement de l’Akp et les milices kurdes en Turquie « ont perdu une occasion. Ils se sont retrouvés, pour une fois, face à un ennemi commun – l’État Islamique – contre lequel s’allier, mais ils n’ont pas réussi à le faire ». La situation actuelle, filtrée par la censure des médias, connaît une véritable guérilla interne, avec même le couvre-feu et la mort de civils, dans les régions frontalières de la Syrie, et des attentats terroristes dans les villes turques, au nombre de trois depuis le début de l’année.

 

 

La guerre en Syrie et les relations avec l’étranger

 

 

Si l’objectif d’Erdoğan est d’empêcher l’indépendance kurde, alors la tolérance envers l’État Islamique s’explique facilement. Gürsel considère que « le régime d’Ankara est le premier responsable de l’exportation de Daech en Turquie, à cause du manque de sécurité le long de ses frontières. En fermant un œil sur les entrées dans le pays, il a permis la création d’une autoroute du djihad, faisant de l’État Islamique une véritable menace intérieure. Le gouvernement devrait arrêter les djihadistes qui utilisent notre territoire comme base ». De nombreux journalistes turcs qui n’ont pas eu peur de condamner l’indulgence de l’Akp à l’égard de l’EI et qui ont dénoncé les violences dans le sud du pays, ont été arrêtés ces derniers mois.

 

À cause de la guerre en Syrie, la politique étrangère a subi une déviation importante. Pour Balcı, « actuellement, la politique étrangère et l’implication turque en Syrie sont influencées directement par l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. Les frictions récentes avec la Russie n’ont rien fait d’autre qu’accentuer l’alliance avec le Golfe, aussi bien politique qu’économique. Ce ne serait pas une surprise », continue le journaliste, « si dans les prochains mois la Turquie rétablit les rapports avec l’Égypte, parce qu’elle serait conforme à la politique saoudite ». La décision d’intervenir militairement sur le territoire syrien, même si elle est encore incertaine, est fortement soutenue par le leadership sunnite saoudite.

 

 

La Turquie est toujours plus isolée. « Étant donné notre position géopolitique, nous aurions pu agir en tant que médiateurs », affirme Balcı avec regret, « mais le gouvernement a décidé de prendre parti » et la Turquie se trouve maintenant dans une situation complexe et ambiguë, en proie à la dérive autoritaire de son gouvernement et elle a en main le sort de millions de migrants et, peut-être, de l’Europe.

 

 

[@MiglioFranca]

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