close_menu
close-popup
image-popup

Langues disponibles :
close-popup
Paypal
Carte de crédit

Privacy policy

S’abonner
Classiques

Après tant de siècles, un Livre toujours nouveau

Introduction aux Classiques

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 07/12/2021 13:26:21

« Le Coran est toujours vierge » : voici la formule avec laquelle Jamâl al-Dîn al-Afghânî (1838-1897), pionnier du réformisme islamique moderne, aurait souligné la nécessité de retourner sans cesse au texte dont la profondeur restait, à son avis, inexplorée, malgré le grand nombre de commentaires hérités de la tradition. Un patrimoine tellement riche qu’il en est encombrant, et il n’est pas sans responsabilité dans la décadence des sociétés islamiques, dans leur incapacité à répondre aux nombreux défis de la société moderne. Pour répéter les gloires du passé – concluait al-Afghânî – l’Islam doit se réformer, purifiant la tradition des éléments qui au cours des siècles ont fini par l’appesantir.

 

Afghânî, qui fut activiste plus que théoricien, traça la voie, mais ne l’a pas explorée jusqu’au bout. Il passa le témoin de cette mission réformatrice à son disciple Muhammad ‘Abduh (1849-1905) et à Rashîd Ridâ (1865-1935), disciple de ce dernier. En particulier, ce fut Ridâ qui lança l’idée d’un nouveau commentaire du Coran enfin adapté à l’époque. Après quelques hésitations, ‘Abduh accepta le défi : entre 1899 et 1905 il tint au Caire, à la mosquée al-Azhar, un cours en la matière. Les leçons furent scrupuleusement rapportées par Ridâ et publiées dans la revue al-Manâr (« Le Phare »). Dans ce travail à quatre mains, il est difficile de distinguer l’apport du maître de celui de son disciple, aussi parce que, durant son cours, ‘Abduh avait commenté seulement les quatre premières sourates. Ridâ poursuivit le commentaire jusqu’à la sourate 12, puis le travail fut interrompu, et collecté par la suite dans un seul ouvrage devenu célèbre sous le titre Tafsîr al-Manâr (le commentaire de Manâr), d’où provient le premier passage que nous présentons ici. Il s’agit d’une partie de l’introduction du Tafsîr que Ridâ attribue explicitement à la pensée de son maître et dans lequel sont exposées les idées clé de tout son commentaire : l’exégèse traditionnelle avait fini par multiplier les approches à l’Écriture, en détournant plusieurs de « son authentique signification », qui est la compréhension du Livre en tant que « direction morale donnée par Dieu pour le monde ». ‘Abduh et Ridâ ne proposent donc pas une nouvelle méthode d’investigation, mais se limitent à inviter les musulmans à remettre le Livre au centre de leur vie personnelle, sociale et politique.

 

Ce fut en revanche le mouvement initié par l’Égyptien Amîn al-Khûlî (m. 1966) qui innova du point de vue méthodologique. Al-Khûlî aussi croit que le Coran doit être considéré comme un guide par les musulmans. Mais, à la différence d’‘Abduh et de Ridâ, il pense que, pour être vraiment compris, il doit être avant tout lu comme un texte littéraire.

 

Parmi les intellectuels qui s’intéressent aux aspects littéraires du Coran, il y a aussi un autre Égyptien, Sayyid Qutb (1906-1966), qui avant de devenir un des plus importants idéologues islamistes contemporains, était un critique apprécié de tendance libérale. On lui doit entre autres la découverte du grand écrivain Naguib Mahfouz. Chez Qutb, le Coran passe d’un objet d’étude esthétique à une expérience de foi et de militance active. Aux débuts des années 1950, Qutb adhère aux Frères musulmans et subit avec eux la répression du régime Gamal Abdel Nasser. Incarcéré, il met tout son talent d’écrivain au service de la cause islamiste en composant son Fî Zilâl al-Qur’ân (« À l’Ombre du Coran »), dont est tiré le second passage de notre anthologie, et qui deviendra avec le Tafsîr al-Manâr le commentaire coranique le plus influent du XXe siècle. En réalité, plus qu’un vrai commentaire, le Zilâl est une exégèse expérimentale, un corps à corps avec le texte qui a pour but, non de « s’exclamer lyriquement sur une merveille à jamais passée, mais de tracer la voie pratique de l’utopie de l’umma de demain » (Olivier Carré). Au travers d’une immersion dans l’expérience de la première communauté musulmane, la « vie à l’ombre du Coran » permet au musulman de se soustraire aux ténèbres du paganisme, cette jâhiliyya (ignorance) traditionnellement associée à l’Arabie préislamique, mais qui chez Qutb devient une catégorie transhistorique rassemblant toutes les sociétés non islamiques, du passé et du présent.

 

L’itinéraire de Qutb, de la critique littéraire à la militance islamiste, fut parcouru dans le sens inverse par un autre grand protagoniste des études coraniques du XXe siècle : Nasr Hâmid Abû Zayd. Né en 1943 en Basse-Égypte, il connaissait déjà à huit ans le Coran par cœur, et encore enfant, il adhéra aux Frères musulmans. Puis, s’éloignant de l’islamisme, il s’adonne à partir des années 1970 aux études littéraires, reprenant et développant les enseignements d’Amîn al-Khûlî sur les analyses littéraires du Coran. Pour Abû Zayd, qui aborde les Écritures moyennant les instruments de la linguistique, le texte sacré est avant tout un message et donc une relation entre un destinateur et son destinataire. Et, comme il l’écrit dans Mafhûm al-Nass (le concept du texte), dont est tirée la troisième partie de notre anthologie, « puisque dans le cas du Coran, le destinateur ne peut être l’objet d‘étude scientifique, il devient naturel que la voie d’accès à l’étude du texte coranique soit celle de la réalité et de la culture ». Le texte doit donc être compris avant tout à partir du contexte linguistique et culturel dans lequel il a été révélé. Mais, en tant qu’acte de communication, il est continuellement sujet à interprétation, jamais absolue ni définitive, du destinataire. Pour ces raisons, Abû Zayd fut exclu de l’université, condamné pour apostasie et contraint à l’exil aux Pays-Bas. Triste destin pour un savant qui ne se voulait pas révolutionnaire et qui soutenait avoir simplement mis à profit la leçons de certains penseurs classiques comme al-Suyûtî et al-Zarakshî.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Michele Brignone, « Après tant de siècles, un Livre toujours nouveau », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 105-107.

 

Référence électronique:

Michele Brignone, « Après tant de siècles, un Livre toujours nouveau », Oasis [En ligne], mis en ligne le 7 décembre 2021, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/apres-tant-de-siecles-un-livre-toujours-nouveau

tag