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Religion et société

De la courtoisie à la vérité, les signaux d'une nouvelle saison

Notre réflexion part d’un cadre général (les relations islamo-chrétiennes), et entend projeter sur ce cadre une lumière particulière, celle de l’expérience d’un arabe chrétien, né et élevé dans un monde et une culture arabes en grande partie musulmane ; un arabe chrétien qui, toute sa vie durant, n’a connu que le statut de minorité chrétienne au milieu d’une écrasante majorité musulmane. Et enfin, un arabe chrétien qui vit actuellement en Tunisie, où les chrétiens sont respectés et jouissent d’une bonne marge de liberté, mais où ils sont considérés comme étrangers, c’est-à-dire comme ne faisant pas partie du tissu social de la société, encore moins du pays. Bref, des chrétiens de passage.

 

 

Cette expérience d’Église dans le contexte des pays de l’Afrique du Nord n’est pas sans intérêt pour tous les efforts qui se déploient de part et d’autre, dans le domaine du dialogue interreligieux en général, et islamo-chrétien en particulier. D’autant plus que dans certains pays d’Afrique du Nord (je pense à l’Algérie par exemple), les relations islamo-chrétiennes vivent actuellement une exacerbation de tensions qui ne semble pas près de se terminer.

 

Le monde complexe des relations islamo-chrétiennes actuel est porteur d’espoirs comme de défis. Je commencerai par les espoirs.

 

 

 

Tout d’abord, les initiatives de dialogue interreligieux provenant du côté musulman sont en nette augmentation. Il y a là le dépassement d’une psychologie sous l’emprise de la peur ou du doute à l’égard d’un thème (le dialogue) considéré longtemps comme une production exclusivement chrétienne. La visite du Roi Abdallah d’Arabie Saoudite au Vatican, son appel à un forum des trois religions monothéistes, sa présidence à Madrid d’un congrès mondial interreligieux, l’invitation adressée au Pape par le Roi du Bahreïn à visiter le petit Royaume du Golfe, les dialogues interreligieux fréquents entre le Saint-Siège et l’Iran chiite, la lettre des 138 leaders musulmans et le récent séminaire du forum catholique-musulman au Vatican, ce sont autant des signes qui étaient encore impensables il y a seulement quelques années. De même, l’ouverture d’une église catholique au Qatar (le pays musulman réputé pour être le plus conservateur après l’Arabie Saoudite). Il reste le grand souhait (rêve) d’une église à Riyad ou quelque part en Arabie Saoudite.

 

 

Ensuite, les États musulmans, les associations et même la rue musulmane recourent beaucoup moins que par le passé à des manifestations violentes au cours desquelles on en vient à tout saccager dès qu’un aspect, un personnage ou un dogme de l’Islam est touché. On se souvient des manifestations gigantesques qui suivirent le discours du pape Benoît XVI à Ratisbonne, et qui furent encore plus virulentes après les fameuses caricatures danoises touchant la personne du Prophète de l’Islam. D’autres caricatures ont été publiées, un film « offensant » a été tourné, et ce sont les associations musulmanes européennes qui ont prêché le calme en appelant à une

 

« manière civique de protester ».

 

 

D’autre part, la rue musulmane « normale », et même quelques « officiels » – je parle surtout des pays du Maghreb – commencent à accepter le principe de la liberté de conscience – à distinguer de la liberté de culte – si derrière cela il n’y a pas de motivations matérielles, politiques ou publicitaires. Il suffit de lire les centaines d’opinions exprimées à ce sujet sur le site d’Al-Jazeera et de la BBC. Les différents cas qui ont dernièrement fait la une des journaux en Algérie et à l’étranger sont moins des cas de conversions personnelles, adultes et bien préparées, que le zèle – louable en soi mais trop imprudent – de baptiser le plus vite possible (on parle d’un easy baptism), avec un accent mis sur des côtés ethniques et nationalistes qui provoquent une susceptibilité politique et nationale en Algérie.

 

 

Enfin, du côté chrétien, on semble en avoir fini avec cette période de dialogue de politesse, de réunions marquées par un esprit d’ouverture et de joie procurée par la possibilité de pouvoir parler avec les musulmans. C’était une période nécessaire – « parler au cœur » – mais c’était une période qui devait conduire à une nouvelle étape du dialogue, appelée dialogue de vérité ou « parler à la raison ». C’est d’ailleurs le thème choisi pour la dixième Assemblée plénière du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux In veritate et caritate. Le passage ne s’est pas fait sans quelques heurts ni sans quelques incompréhensions, mais il était nécessaire et même salutaire. La ligne actuelle du côté catholique en termes de dialogue semble se résumer ainsi : il faut parler des points qui nous unissent mais également des points qui nous séparent, d’abord pour s’enrichir mutuellement, ensuite pour essayer de voir comment tout cela entre finalement dans le plan salvifique de Dieu qui embrasse toute l’humanité.

 

 

Malentendus Structuraux

 

 

 

Une expression arabe dit : « L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident : ce sont deux mondes qui ne se rencontreront jamais ». C’est peut-être exagéré, mais il y a une parcelle de vérité. Les sensibilités ne sont pas les mêmes, les réactions ne sont pas les mêmes et parfois les concepts ne sont pas les mêmes. En effet, il ne suffit pas de traduire un mot français en arabe pour qu’il ait le même sens ou la même consonance. Durant la rencontre du comité scientifique d’Oasis à Amman, diverses voix prononcèrent – et avec grande conviction – qu’il n’y aurait pas besoin de dialogue islamo-chrétien en Jordanie, parce que les Jordaniens – chrétiens et musulmans – vivent très bien ensemble et constituent une seule famille.

 

 

Il y a donc des malentendus de « structure » entre les deux mentalités. La liberté d’expression constitue un lieu de malentendu qui n’a pas fini de faire des heurts (discours, caricatures, baptêmes, dessins, films…) Et lorsque ces « coups de marteau » se répètent à plusieurs reprises pendant une année, cela envenime les relations entre les personnes et les communautés, surtout dans les pays musulmans où vivent des minorités chrétiennes, locales ou étrangères. Il ne faut pas oublier que l’Islam se présente comme un système unique qui englobe tout et dans lequel tout se tient (foi, culte, famille, enfants, vie morale, Prophète, vie économique, héritage etc..). Il suffit donc de toucher un seul point de ce grand système pour que l’Islam en tant que tel se sente menacé ou offensé.

 

 

Un autre malentendu de « structure » est la notion de liberté religieuse. Dans les pays musulmans (à de rares exceptions près), les minorités chrétiennes jouissent d’une liberté de culte, c'est-à-dire une liberté de pratiquer leur foi, en privé comme en public. Dans la mentalité occidentale, liberté religieuse veut dire liberté de conscience, c'est-à-dire liberté de choisir sa religion ou de choisir de ne pas avoir de religion. Ces deux derniers concepts ont encore un long chemin à parcourir dans la mentalité musulmane. Dans ce contexte, on devine que le discours sur la réciprocité, quoique nécessaire en soi, devienne problématique.

 

 

Un autre défi qui est pour le moment propre à l’Algérie devient préoccupant également pour les autres pays du Maghreb. Outre le zèle exagéré et parfois imprudent de quelques évangélistes, on note une ligne algérienne officielle qui se durcit et on commence à parler de préoccupations ethniques et politiques. La petite communauté chrétienne d’Algérie est prise dans la foulée, et une intervention de l’extérieur (surtout de la part d’une Église occidentale) est considérée comme une ingérence indue dans les affaires d’un pays indépendant et souverain. Et lorsqu’on connaît un tant soit peu le passé récent du pays, on mesure mieux la sensibilité nationale et politique sous-jacente. Je répète que ce qui se passe en Algérie préoccupe les autres Églises de l’Afrique du Nord, vu le poids géographique, politique et économique de l’Algérie, pour ne pas parler de son lourd potentiel salafiste.

 

En outre, le passage d’un dialogue de charité à un dialogue de vérité dégénère parfois en un certain durcissement dans les positions des Églises. C’est peut-être le prix à payer, mais on ne peut l’éviter. Un document qui cite la CEI (Conférence épiscopale italienne) interdit aux curés italiens de donner des lieux de culte ou des salles de prière aux musulmans. Un document récent de la CEF (Conférence des Évêques de France) parle de la différence essentielle entre les chrétiens et les musulmans dans leur manière de parler de Dieu. L’esprit et le ton de certaines déclarations du Magistère de l’Église universelle vont aussi dans le même sens. Encore une fois, cela peut être un passage nécessaire pour arriver à un dialogue en vérité. Il reste néanmoins que les Églises vivant dans le monde arabo-musulman ont besoin de savoir sur quels critères se base la position actuelle de l’Église en matière de dialogue avec l’Islam afin de pouvoir se situer et de trouver un équilibre positif entre la ligne officielle de l’Église et les circonstances concrètes de leur vie.

 

 

Toujours dans la même ligne, on commence à sentir dans plusieurs Églises d’Europe une certaine fatigue face à l’Islam, une méfiance grandissante et même un sentiment de peur naissant. On commence à penser que les musulmans en Europe (certains du moins), non seulement ne s’intègrent pas, mais ne veulent pas s’intégrer, et parlent même de « convertir » une Europe « chrétienne » en décadence au niveau moral et religieux. Par ailleurs, dans les pays arabes et musulmans existent des reliquats assez profonds de sentiments négatifs et méfiants à l’égard de l’Occident, considéré toujours dans le subconscient musulman comme « chrétien » (le contexte historico-politique, les évènements divers, les récents mouvements d’évangélisation, les conflits politiques en Afghanistan, en Irak, l’éternel conflit israélo-palestinien etc..).

 

 

Le Blanc et le Noir

 

 

 

Tout ce qui arrive est un mouvement historique qui nous dépasse. Allons-nous vers le choc des civilisations ou vers un monde, religieusement parlant, plus ouvert et davantage fraternel ? Je veux être optimiste et je me base sur deux textes, l’un chrétien et l’autre musulman, où, tout en réaffirmant la propre identité religieuse, les auteurs laissent la porte ouverte à un dialogue vrai et sincère. Le cardinal Tauran, président du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, ouvrant récemment l’Assemblée plénière du Conseil disait : « Nous sommes des croyants et nous savons bien que Dieu seul donne le sens ultime à notre vie et à l’histoire humaine. Nous sommes aussi engagés à chercher la Vérité, à l’aimer, à la transmettre et à la défendre. Et si d’une part nous savons comme chrétiens que l’Esprit Saint opère dans chaque homme et dans chaque femme indépendamment de son credo religieux et spirituel, d’autre part, nous sommes tenus de proclamer que le Christ est la Voie, la Vérité et la Vie. Jésus nous a révélé la vérité sur Dieu et sur l’homme, et cela constitue pour nous la Bonne Nouvelle. Nous ne pouvons pas mettre cette vérité sous le boisseau. Il reste cependant que la vérité est inséparable de la charité. Dieu est Amour et Vérité. La vérité inspire des sentiments, des comportements et des actes d’amour ».

 

 

Le second texte est extrait du discours du Roi Abdallah, roi d’Arabie Saoudite, lors de la tenue à la Mecque, début juin 2008, d’une conférence qui a rassemblé plus de 500 uléma musulmans autour du thème du dialogue interreligieux : « Vous êtes réunis aujourd’hui pour dire au monde que nous sommes la voix de la justice et des valeurs morales humaines, la voix de la convivialité et du dialogue. Cependant, combien sont nombreux et difficiles les défis que rencontre la Nation islamique en ce moment où les ennemis, et parmi ces derniers, les enfants extrémistes de cette Nation même, se sont unis avec animosité pour nuire à l’Islam, à son équité et à ses nobles objectifs... Le dialogue est destiné à s’opposer aux défis qu’engendrent la fermeture, l’ignorance et l’étroitesse de vue, afin que le monde comprenne les préceptes de l’Islam sans rancune ni animosité. L’Islam a pris la voie et a défini les principes du dialogue avec les fidèles des autres religions, et cette voie passe par les valeurs communes des trois religions monothéistes. Ces valeurs éprouvent de la répugnance pour la trahison, rejettent les crimes et combattent le terrorisme ».

 

 

Ajoutons que le Roi saoudien se propose de financer des cours de formation au dialogue pour 40.000 imams. Il a déjà obtenu le nihil obstat des uléma saoudiens, il attend celui des autres pays musulmans.

 

 

Le monde du dialogue islamo-chrétien n’est pas monolithique. Les nuances sont nombreuses. Le tout est de savoir naviguer entre les deux extrêmes. Cette nouvelle phase de l’histoire du dialogue islamo-chrétien ne peut que conduire au bien des uns et des autres. Ce qu’il faut éviter c’est de s’engager sur ce chemin avec des sentiments de méfiance, de distance ou de conflit. Si on arrive à bien lire ce nouveau « signe des temps », c'est-à-dire comme un message que le Seigneur nous envoie, cela nous aidera à nous enrichir davantage de toute parcelle de vérité que le Créateur a semée dans chaque homme, en tout temps et en tout lieu, et à donner à l’homme d’aujourd’hui le témoignage que la véritable foi en Dieu ne peut que rapprocher les croyants les uns des autres dans le respect et la collaboration.

 

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