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Moyen-Orient et Afrique

Démographie, famille et politique : les trois temps de la transition arabe

Illustration [Makkuro GL / Shutterstock]

Les révoltes de 2011 ont été anticipées par une profonde transformation des sociétés arabes. Cependant, certaines tendances indiquent maintenant un changement de cap, tandis que les effets dévastateurs de la pandémie de coronavirus se profilent à l’horizon

Cet article a été publié dans Oasis 31. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/12/2021 14:46:20

Les révoltes de 2011 ont été précédées par une transformation profonde des sociétés arabes. En particulier, la diminution du taux de fécondité, suivie d’une hausse du taux d’alphabétisation, a entrainé une série de mutations qui ont fini par se répercuter également au niveau politique. Depuis quelques années, les mêmes indicateurs signalent la possibilité d’un changement de cap. Dans le même temps, on voit se profiler à l’horizon les effets dévastateurs de la pandémie de coronavirus.

 

Ce texte risque de devenir rapidement caduc en raison des bouleversements imprévisibles de ces derniers mois. La pandémie du coronavirus qui sévit dans le monde entier n’a pas épargné le monde arabe, même si sa sévérité au plan épidémiologique (incidence de l’infection, mortalité, etc.…) est loin d’atteindre les sommets d’ailleurs, en Amérique et en Europe notamment. En outre, les pays arabes sont très divers, ne subissant pas le mal avec la même intensité, certains sont plus épargnés que d’autres pour des raisons qui ne sont que très partiellement élucidées.

 

Mais si la prévalence de la pandémie et la mortalité y ont été relativement modérées, leurs conséquences économiques, sociales et politiques seront ravageuses. Sans doute plus sous ces latitudes que dans les pays développés. Il y aurait donc lieu, une fois que nous disposerons du recul suffisant, d’étudier les effets de la démographie sur les sociétés arabes en trois temps plutôt que deux : celui de la transition démographique, puis celui de la contre transition et enfin celui du retour à la transition, mais tirée cette fois ci par la pauvreté (poverty-led transition).

 

 

Démographie et évolution politique

 

L’idée qu’il existe des corrélations entre la démographie et l’évolution politique ne date pas d’aujourd’hui. Mais, c’est sans doute depuis que Samuel Huntington, le célèbre politologue américain, a popularisé le concept de clash of civilizations (« choc des civilisations ») qu’elle a pris tout son relief. Surtout qu’il l’a situé d’emblée dans un contexte conflictuel et pas n’importe lequel : celui qui opposerait l’Occident chrétien et l’Islam plus ou moins arabe. La démographie s’y retrouve comme une carte maîtresse. « La Résurgence de l’islam a été alimentée par des taux de croissance démographique spectaculaire »[1] proclame-t-il, attribuant la renaissance religieuse à sa puissante montée démographique. La démographie explosive des musulmans et des Arabes en ferait une engeance à part, différente du reste de l’humanité. Le racisme pointe souvent à l’horizon comme sous la plume de Oriana Fallaci, la brillante journaliste italienne pour qui les musulmans se reproduiraient « comme des rats »[2].

 

Et pourtant, la démographie permet de juger sur pièces, loin des idées reçues[3]. Cette discipline, qui peut sembler aride avec ses chiffres et ses courbes, permet cependant d’aller au plus profond de l’intime du comportement humain, de le mesurer le plus objectivement possible de la naissance à la mort des personnes, de voir s’il y a des différences fondamentales entre groupes et de se rendre compte des divergences ou des convergences.

 

La fécondité serait le critère démographique qui ferait le mieux apparaître les différences entre groupes, notamment entre musulmans et chrétiens, Arabes et occidentaux. La carte du monde montre d’énormes variations : si en Afrique sahélienne une femme met au monde toujours en moyenne près de 7 enfants au cours de sa vie féconde, en Extrême Orient elle se contente de 0,9 enfant comme à Taïwan et en Corée du Sud. Une vue simpliste placerait automatiquement les musulmans et les Arabes au plus haut de la gamme des fécondités. Pourtant, si les musulmans du Niger ont bien 7 enfants par femme en moyenne, ceux d’Iran – bien que République islamique – se contentent de 1,7, moins que dans certains pays d’Europe. Dans le monde arabe, la fécondité, loin d’être homogène, varie beaucoup d’un pays à l’autre. On se doit de revoir les idées manichéennes ; il n’y a guère de fossé infranchissable entre civilisations, musulmane et chrétienne notamment.

 

 

La transition démographique

 

La transition démographique est une réalité établie dans le monde arabe. Depuis les années 1970, la fécondité baisse beaucoup. Une révolution démographique, qui découle d’autres révolutions : culturelle, mentale, sanitaire, qui sont commencés en Europe (depuis Martin Luther au XVIe siècle) et se sont diffusées ailleurs jusqu’à atteindre le monde arabe du Maroc à Oman, il y a un demi-siècle. La vigueur de cette transition ressort du graphique 1.

 

Graphique 1 : Les indices de fécondité des pays arabes avant la transition (à gauche) et à l’aube des Printemps arabes (à droite)

Source : Statistiques nationales des pays et World Population Prospects des Nations Unies relatives à 2019 et aux années précédentes. Population.un.org/wpp/DataQuery et United States Census Bureau, census.gov/data.tools/demo/idb/informationGateway.php

 

Certes une transition tardive, mais fulgurante à en juger par le nombre moyen d’enfants avant la transition et vers 2005-2010. Les implications, politiques notamment, de ce changement de cap sont multiples. Un exemple parmi d’autres : des politologues, dans la mouvance de Huntington, ont expliqué la violence politique du monde arabe comme effet de son youth bulge, c’est-à-dire la bulle démographique des jeunes : lorsque la proportion des jeunes aux âges « turbulents », disons de 15 à 24 ans, croît dans la pyramide des âges, la violence politique tend à augmenter. Le graphique 2 illustre ce phénomène au Maghreb et au Levant. La proportion des jeunes a en effet augmenté dans certains cas de 15-18 % en 1965 à 22-24 % en 2005. Mais l’explication de la violence politique par le croît démographique tourne court dès que l’on se penche sur l’autre partie de la courbe, où l’on entrevoit l’effondrement de cette bulle démographique des jeunes entre 2005 et 2050 : la violence politique a-t-elle disparu ?

 

Graphique 2 : Le youth bulge au Maghreb et au Levant de 1965 à 2050

Maghreb

 

Levant

Source : Voir graphique 1.

 

On pouvait donc parier sur une amélioration substantielle des conditions de vie dans la mouvance de cette nouvelle démographie qui se profilait à l’horizon. Aux taux d’accroissement naturels insoutenables de plus de 3 % par an, ont succédé des taux plus modérés. On évoqua « la fenêtre démographique d’opportunités » ou avec un brin d’exagération, « le miracle démographique », plus modestement « les dividendes démographiques ». En effet, la décélération démographique contribue à l’augmentation de l’épargne nationale et des investissements (parmi ceux-ci des investissements dits économiques par rapport aux investissements démographiques). D’où une augmentation du Produit Intérieur Brut et des possibilités d’emploi. Avec une pression plus restreinte des jeunes en quête d’emploi, il était réaliste d’envisager une diminution des troubles sociaux et de la violence politique. Le graphique 3 montre comment évoluent dans le cas du Maroc les entrées brutes et les entrées nettes sur le marché de l’emploi entre 2005 et 2030, un exemple transposable aux autres pays arabes.

 

Graphique 3 : Entrées brutes et nettes sur le marché de l’emploi au Maroc, 2005-2030

Source : Haut-Commissariat au Plan du Royaume du Maroc, calculs de l’auteur d’après les Recensements de 2004 et 2014 et Enquêtes nationales sur l’emploi, Rabat, diverses années.

 

Avec une pression plus réduite des entrées sur le marché de l’emploi, l’accès des femmes à la vie professionnelle ne pouvait que s’améliorer. La concurrence étant moins vive, les femmes, le plus souvent reléguées aux tâches domestiques et à l’entretien des enfants, pouvaient, en principe, plus facilement trouver une place hors du domicile conjugal, sauf quand les motifs culturels bien ancrés s’y opposaient.

 

Cette nouvelle démographie, ce fut également une chance offerte aux pays arabes pour rattraper leur retard en matière de scolarisation et tenter d’atteindre les records de certains pays anciennement sous-développés (comme la Corée du sud) où le taux de scolarisation dans l’universitaire avoisine désormais les 75 %. Or les pays arabes ont longtemps souffert d’une croissance inouïe des enfants en âge d’entrée à l’école ; 4 % par an comme en Algérie, un gouffre financier où l’éducation prélevait 10 % du PIB et un tiers du budget de l’État. La transition démographique a contribué également à l’atténuation des inégalités dans des pays où elle atteignait des sommets. Ceci peut paraître surprenant. Pourtant, avant la transition (avant les années 1970), les catégories pauvres de la société recevaient, c’est bien connu, la partie congrue du Revenu National. En outre, ce qui aggravait les inégalités, est qu’ils devaient répartir cette faible partie du RN entre un grand nombre de personnes dans chaque ménage. En effet, le nombre d’enfants par ménage était largement plus élevé dans les catégories pauvres que dans les catégories aisées du fait d’une fécondité très différenciée. La transition démographique, en se diffusant à l’ensemble de la société a permis de niveler la fécondité, avec pour résultat de réduire les écarts criards entre le nombre moyen d’enfants des différentes catégories sociales. Les inégalités sévissent toujours, dans tous les pays de la région, mais elles auraient été encore plus aigües si la transition démographique n’était pas passé par là.

 

Le monde arabe, tardivement certes, revivait ce processus universel qui va de la hausse du niveau d’instruction de la population. En généralisant l’accès de la lecture de la Bible à l’ensemble de la population, le protestantisme fut sans doute à l’origine de ces bouleversements, dont l’un des effets les moins attendus est la sécularisation des esprits, qui permettra la généralisation de la contraception. La montée du niveau éducatif portait également en elle le bouillonnement révolutionnaire, comme dans l’Angleterre de Cromwell au XVIIe siècle et la France de Robespierre au XVIIIe. Aujourd’hui, les Printemps arabes de 2011 et les mouvements de protestation de 2019, rappellent l’universalité de ces processus.

 

Accéder à l’école primaire, ce phénomène devenu tellement banal, a précipité le processus de changement. À cet égard, le monde arabe est maintenant en bonne position : les jeunes de 15 à 24 ans sont alphabétisés pratiquement partout et quel que soit leur sexe. Le graphique 4 le montre bien, mais fait apparaître certains retardataires, avec par niveau de gravité le Yémen, la Mauritanie, le Maroc et le Soudan.

 

Graphique 4 : Proportion (%) des jeunes (15 à 24 ans) par sexe (hommes à gauche, femmes à droite) qui savaient lire et écrire début des Printemps arabes

Source : Données nationales et Unesco Institute of Statistics, Literacy Statistics MetaData Information Table, 2015.

 

L’instruction induit un esprit, disons « séculier ». La procréation devient un acte volontaire dont la décision ne revient qu’au couple, sans qu’elle ne soit dictée par le pouvoir, la tribu, l’« ancêtre » (ou… la belle-mère).

 

La transition démographique passe par l’effondrement de la mortalité, sans lequel la fécondité n’aurait pu durablement baisser. C’est ainsi que l’espérance de vie dans le monde arabe a quasiment doublé depuis les années 1950, avoisinant aujourd’hui les 80 ans pour les femmes de certains pays. Parmi ses autres bienfaits, la baisse de la mortalité a certainement contribué au recul du fatalisme, traditionnellement fort répandu dans le monde arabe. Avant les progrès de la médecine notamment, l’individu arabe était l’instrument du qadar (« destin »). Tout était maktûb (« écrit ») : la maladie, les pandémies, les accidents, la mort. Avec une espérance de vie désormais élevée, on se ressent aujourd’hui « immortel », même si c’est une illusion, mais qui a l’avantage de stimuler le moral de l’individu.

 

Les hiérarchies traditionnelles sont entrées en crise. Dans la société patriarcale qui prévalait il n’y a guère longtemps, le père dominait, terrorisait ses enfants, ses filles surtout. Source de malaise, le père était souvent analphabète ou peu instruit face à des enfants de plus en plus éduqués. L’époux dictait ses volontés à son épouse, le plus souvent analphabète ou peu instruite ; la sœur devait obéissance à son frère. En se généralisant, l’instruction a suscité des remises en question en cascade, au sein de la famille. Mais la famille n’est que l’échelle « micro » dont la métamorphose se répercute et s’amplifie à l’échelle « macro », la société. Les évolutions mezzo voce ne pouvaient guère ne pas trouver d’écho dans la société : l’individu qui questionne l’autorité du père, ne tardera pas à questionner celle du « père » de la nation (un monarque ou un président, le plus souvent à vie).

 

Mais la transition démographique avec toutes ses composantes et ses tenants et aboutissants n’est pas « un long fleuve tranquille ». Dans le cas des pays arabes, certainement. La contraception, aujourd’hui quasiment généralisée, dans ses formes modernes ou traditionnelles, est largement bénéfique car elle permet au couple le choix du nombre de ses enfants en fonction de ses possibilités matérielles. Mais la contraception, en permettant la libération du corps de l’épouse, lui permet d’échapper à l’emprise du mari, ce qui ne va pas sans susciter des inquiétudes, qui dépassaient parfois le mari lui-même et se propageaient à sa famille.

 

On évoque assez peu la relation possible entre une transition démographique qui présuppose une certaine dose d’autonomisation (voire la libération de la femme, sur le plan de la sexualité notamment) et l’agitation sociale et politique qui pourrait en découler. Dans le monde arabe, il y a eu une certaine forme de radicalisation, chez les jeunes surtout qui n’est pas sans lien avec la transition démographique et ses présupposés, la montée du célibat forcé notamment. Ce dernier engendrait une certaine dose de frustration sexuelle qui pouvait au mieux s’investir dans une forme de retour au passé (le salafisme) ou, au pire, dans la radicalisation politique. Un phénomène qui n’est pas strictement arabe ou islamique comme le montre le cas de l’Irlande catholique où les mouvements radicaux (Sinn Fein et IRA) s’étaient nourris de la frustration des jeunes hommes.

 

Mais il ne faut pas trop exagérer ces attitudes et comportements passéistes ou radicaux. Le nouveau modèle familial, avec le père, la mère et un nombre de plus en plus réduit d’enfants, celui de la famille nucléaire, s’est largement imposé. On peut aller plus loin et affirmer qu’à la famille nombreuse et hiérarchisée du passé, correspondait un régime politique autoritaire. En conséquence, le passage à une famille restreinte apparaît comme une condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante pour sortir de l’autoritarisme.

 

Il est fréquent, à l’instar de ce qui se passe en Europe ou en Amérique du Nord, d’agiter l’épouvantail du vieillissement démographique, un effet induit par la transition vers des fécondités plus basses. Dans le cas des pays arabes, ce risque est très largement exagéré pour de multiples raisons dont la relativité du concept de vieillissement : à quel âge peut-on qualifier une personne de « vieille » ? Surtout, les caractéristiques de la famille arabe et la solidité des liens intergénérationnels est telle que les personnes âgées ont peu de chance d’être délaissées.

 

Jusqu’aux années qui précèdent les Printemps arabes, le bilan de la transition démographique était largement positif : les acquis dépassaient largement les pertes. Limiter le nombre des enfants, c’est mieux les soigner, les nourrir, les éduquer et jusqu’à l’université, leur témoigner plus d’affection. C’est aussi, grâce à la famille restreinte permettre des relations plus égalitaires entre le mari et son épouse, les parents et leurs enfants. Il faut insister aussi sur la métamorphose connue par l’institution du mariage, qui n’est plus l’obligation sacrée qu’il fut il n’y a guère longtemps. En revanche, il y a eu l’envolée du célibat masculin et surtout féminin et la forte diminution du mariage dit « arabe », c’est-à-dire la contrainte (ou la forte recommandation) de se marier entre cousins germains, ou sinon entre proches, pour consolider le clan. Au Maroc, par exemple, la proportion de mariages endogamiques a diminué de moitié entre 1995 et 2010, chutant de 30 à 15 %. L’exogamie favorise le brassage des populations, nécessaire à l’avènement d’un véritable État-Nation. Elle stimule l’ouverture des groupes sociaux les uns vers les autres et induit la modernité.

 

La traduction politique de la montée des femmes dans la société était manifeste à l’aube des Printemps arabes. De Deraa à Sanaa, les femmes ont montré qu’elles étaient sorties de leur relégation multiséculaire. Bien visibles dans les manifestations et pas seulement en Tunisie ou en Égypte, mais même dans le lointain Yémen, où elles ont conquis la rue au même titre que les hommes. Dans le Hirak (le mouvement de protestation, NdlR) de 2019 et avant que la pandémie ne le mette à terre, elles furent encore plus présentes de Khartoum à Basra en passant par Beyrouth. Une des principales raisons de la montée féminine est l’accès désormais majoritaire des filles à l’université. Le graphique 5 montre que les taux de scolarisation des filles de 18-24 ans (donc dans l’enseignement supérieur) dépasse parfois largement le taux de scolarisation des garçons dans la majorité des pays arabes.

 

 

Graphique 5 : Proportion (%) des jeunes (garçons à gauche, filles à droite) de 18-24 ans par sexe, qui fréquentaient l’université au début des Printemps arabes

Source : Voir graphique 4.

 

Ces propos optimistes pouvaient paraître naïfs à en juger par les déboires politiques qui s’ensuivirent un peu partout, avec la prise du pouvoir par les partis islamistes ou autoritaires en Tunisie ou en Égypte notamment, et de pays comme la Syrie ou le Yémen plongés dans la guerre civile. Il n’est pas facile d’expliquer ces reflux mais il est certain que les progrès sociétaux n’ont pas trouvé d’échos favorables au niveaux politique, où les oppositions aux régimes en place étaient le plus souvent éclatées en une poussière de groupuscules. Il faut relever également que les Arabes n’ont connu des partis laïcs ou « séculiers » que leurs aspects les plus repoussants : le despotisme, la répression, la corruption.

 

 

Un renversement de tendance

 

Y a-t-il eu un renversement de tendance après cette phase salutaire ? Les pays arabes ont-ils rétropédalé, au plan démographique et, par conséquence, au plan politique ? Alors que l’on célèbre le 10e anniversaire des Printemps arabes (commencés en décembre 2010, en Tunisie), peut-on dire que les évolutions ont répondu aux attentes ? Pour mesurer le cours de la transition démographique, les spécialistes privilégient l’indice de fécondité, plutôt que d’autres indices, de mortalité, de mariage ou d’unions (consanguins ou pas). La fécondité est certainement l’indicateur qui reflète le mieux l’état et les aspirations d’une société, une sorte de psychanalyse collective. Après ce rapprochement observé entre le monde arabe et l’Occident, ces dernières années marquent-elles un surplace, voire une inversion des tendances, qui serait riche d’implications ? Et, cette reprise de la fécondité est-elle le signe avant-coureur d’un changement des mentalités, d’un revirement sur les choses essentielles de la vie ?

 

Les pays subissant une « contre-transition » démographique (avec la remontée de leur indice de fécondité, après une diminution significative) sont répartis un peu partout dans le monde arabe. Il convient donc de les individualiser compte tenu de la grande hétérogénéité des contextes.

 

Commençons par l’Égypte, Umm al-Dunyâ (« la mère du monde ») comme la qualifient les Égyptiens et souvent les autres Arabes, le plus peuplé et longtemps le plus influent des pays arabes. Avec plus de 102 millions d’habitants résidents et dix millions d’autres répartis dans le monde, l’Égypte est l’un des pays dont la densité est la plus élevée dans le monde en ne tenant compte que des surfaces non-désertiques : près de 2600 habitant par km2.

 

Graphique 6 : La baisse puis la remontée du taux brut de natalité (pour mille) en Égypte autour des Printemps arabes (2000-2012) 

 

Source : CAPMAS, Egypt Statistics, Demographic Birth Rate, https://www.capmas.gov.eg/, 2019.

 

Depuis un siècle ou plus, les autorités du pays (politiques ou même religieuses), imbues de modernisme, se sont préoccupées de la forte croissance démographique, conscients de l’impérieuse nécessité d’y réduire la fécondité. Sans grand succès, aussi bien sous les Khédives et jusqu’au roi Farouk. Seul Gamal Abdel Nasser avec son charisme (non dénué d’humour…) avait réussi à amorcer un programme de planning familial et à convaincre les Égyptiens de faire moins d’enfants. Mais depuis sa mort prématurée en 1970, les résultats en la matière furent des plus ténus. Les remontées des taux de natalité et de l’indice de fécondité le montrent. Le Printemps égyptien notamment a paradoxalement freiné la baisse de la fécondité. Ainsi en 2015, l’indice de fécondité dépassait 3,6 enfants par femme (selon le US Census Bureau, un peu moins selon la Division de la Population des Nations Unies). C’est énorme. Compte tenu des possibilités matérielles du pays et en comparaison avec le Maroc, 60 % de plus, ou 2 fois plus qu’au Liban.

 

En Algérie, deuxième pays arabe par sa population, la fécondité est en constante hausse, indépendamment du Printemps arabe : de 2,38 au sortir de la guerre civile en 2000-2005 à 3,05 en 2015-2020.

 

 

Graphique 7 : L’irrésistible montée de l’indice de fécondité en Algérie (2000-2013)

Source : Office National de Statistique, Evolution des principaux indicateurs, Alger, 2019.

 

Quant à la Tunisie, qui fut depuis Bourguiba, le « beau modèle », le champion de la transition démographique de la région et le précurseur des Printemps arabes, la fécondité est partie d’un niveau « européen » en 2005, 2,02 enfants, à 2,27 en 2010 et 2,47 en 2014, ce qui a fait dire à un journaliste de Tunis « au secours, le taux de fécondité revient à la hausse ! » et atterré les démographes du pays, comme si la reprise de la fécondité était de mauvais augure pour le Printemps tunisien. Toutefois, depuis 2014, le mouvement est à nouveau à la baisse. Mais avec 2,17 enfants en 2018, la fécondité est plus élevée que ce qu’elle fut 10 ans avant.

 

Graphique 8 : Les hauts et les bas de la fécondité tunisienne (2008-2013)

Source : Institut National de la Statistique, Indice synthétique de fécondité, Tunis, 2019.

 

Le Maroc reste le seul pays de la zone nord-africaine à avoir poursuivi sa transition démographique, avec un indice de fécondité de 2,21 enfants par femme en 2014. Mais ce résultat ne fait pas l’unanimité au vu d’une récente enquête qui le situe significativement plus haut à 2,38 en 2018. Ce qui ne va pas sans susciter quelque inquiétude dans ce pays où l’on est très conscient des liens étroits entre fécondité et modernité.

 

Il serait fastidieux de passer en revue l’ensemble des pays arabes pour jauger de la réalité de leur transition démographique au lendemain des Printemps arabes. En première analyse, il apparaît que dix d’entre eux ont poursuivi leur transition, six ont subi une inversion ou un arrêt de la transition, deux connaissent des situations plus complexes avec des hauts et des bas, tandis qu’un pays (la Libye) est dans le flou total. Une majorité de pays arabes seraient donc toujours dans le processus de la modernisation, dont témoigne la transition démographique. Paradoxalement, ce sont souvent les pays apparemment les moins disposés à la modernité démographique, où la transition se maintient, comme l’Arabie Saoudite ou les petits émirats du Golfe : EAU, Koweït, Qatar, Oman, Bahreïn (et le Liban, une exception). La fécondité des nationaux et celle des étrangers continua à baisser malgré leurs richesses inégalées, leurs politiques en faveur de la famille (nationale) nombreuse, leur volonté de remplacer les nombreuses populations étrangères par des nationaux.

 

La Syrie, avant le Printemps arabe, avait maintenu une fécondité très élevée, surtout dans sa large majorité sunnite, tandis que les minorités confessionnelles continuaient à récolter les fruits de la transition. Le Yémen et l’Irak (sauf le Kurdistan autonome) avaient toujours des fécondités élevées, de plus de 4 enfants par femme en 2015, de plus de 3 en Syrie, malgré la paupérisation galopante ; les guerres semblaient alors stimuler la fécondité plutôt que de l’amoindrir. Jusqu’à très récemment, la Jordanie et la Palestine, pour des raisons souvent politiques liées à l’hétérogénéité de leurs populations et aux rivalités qu’elle induit, ont maintenu des fécondités nettement plus élevées que celles qui auraient résulté de leurs niveaux d’éducation relativement élevés. En Jordanie, cohabitent plutôt pacifiquement des Jordaniens « de souche » et des Palestiniens issus des exodes des guerres de 1948 et de 1967, ce qui n’exclue pas des différences de comportement fécond. À l’inverse, dans l’État de Palestine, les Palestiniens, cohabitent – mal – avec des colons israéliens au nombre de plus de 700 000 installés de force en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Leur fécondité dépasse celle de l’Afrique subsaharienne et celle de la population juive d’Israël augmente avec une régularité de métronome, lui permettant sous peu d’égaler (sinon de dépasser) la fécondité des Palestiniens en Israël et bientôt en Cisjordanie.

 

Plutôt que les pays, il vaut mieux considérer leurs populations. Le constat serait tout autre, car les pays « en panne » de transition comme l’Égypte, l’Algérie, l’Irak et la Syrie pèsent lourd dans la balance en raison de leur taille démographique : mettre au même plan l’énorme Égypte et le minuscule Bahreïn, serait trompeur. Là, ce serait plutôt une minorité des populations arabes, de l’ordre de 40 %, qui continueraient à profiter de la transition démographique.

 

Ce constat sur les transitions démographiques arabes peut paraître sévère et suggérer un retour en arrière sur la modernisation, avec un repli vers la famille traditionnelle, des structures sociales rigides et au bout du compte des régimes autoritaires. Mais l’insistance sur la fécondité comme critère privilégié de la modernisation risque de faire l’impasse sur d’autres critères, lesquels ont poursuivi leur avancée, tels que la mortalité (celle des enfants, des femmes en âge de procréer, des adultes et des personnes âgées), avec une montée de l’espérance de vie qui ne se dément pas. Il faut tenir compte aussi des métamorphoses du mariage, de son âge moyen, de sa consanguinité, du divorce et de la répudiation, tous critères dont l’évolution reflète une certaine forme de modernisation. On devrait donc tenir compte du ratchet effect (« l’effet de cliquet »), cher aux économistes, qui postule qu’un phénomène tel que la transition démocratique peut se poursuivre même si une des causes initiales de la transition démographique est en panne (provisoirement).

 

S’il y a bien eu inversion des tendances, voire une contre-transition démographique, les raisons en sont complexes. On a évoqué le « retour de l’Islam » comme l’une des raisons des remontées de la fécondité. Il est vrai qu’au Maroc, par exemple, un premier ministre islamiste avait préconisé le nécessaire retour de la femme au foyer, ou près du monde arabe, en Turquie, un Erdoğan implorait la femme turque d’avoir au moins 4 enfants. Pour revenir à l’Égypte, un pays officiellement antinataliste mais où la fécondité a fortement augmenté, on est frappé par le fait que la culture populaire à l’inverse est pro-nataliste et que le désir de nombreux enfants y est prégnant[4].

 

Mais sans écarter totalement les explications relevant de la mentalité ou de l’inconscient collectif, on doit également prendre en compte les réalités matérielles qui peuvent incurver la courbe de fécondité dans un sens ou dans l’autre. En Égypte, mais dans d’autres pays arabes également. Le marché de l’emploi qui s’était ouvert aux femmes, de plus en plus instruites et désireuses de sortir du giron familial, a eu tendance à se refermer. Pour les Égyptiennes les plus instruites, celles qui ont fréquenté l’université, le taux d’emploi s’est littéralement effondré de 56 % en 1998 à 41 % en 2012. Pour celles qui n’ont fréquenté que le secondaire, les résultats ne sont guère plus satisfaisants, avec une diminution de 22 % à 17 %. Pour les analphabètes et pour celles qui n’avaient à leur actif que l’école primaire – une faible part de la population concernée – les taux d’activité se sont maintenus à un niveau très bas. La traduction en termes de fécondité est immédiate : le retour au foyer et l’abandon de la vie professionnelle favorisent la reprise de la fécondité, l’activité féminine étant avec l’instruction, peut-être même plus encore, l’agent le plus efficient de la limitation des naissances. Cette faille, démographique, voire civilisationnelle concerne l’ensemble du monde arabe. Le marché de l’emploi se dérobe de plus en plus sous les pieds des femmes. Le graphique suivant montre bien qu’à l’échelle planétaire, le monde arabe se situe bien en deçà des autres régions du monde.

 

Graphique 9 : Les taux d’emploi, par sexe, dans les différentes régions du monde

Source : ILO, The gender gap in employment, what’s holding women back ?, 2017.

 

Si les taux d’emploi des hommes sont plus ou moins similaires, en revanche le taux d’emploi des femmes plonge très bas à près de 20 %. À titre d’exemple, il avoisine 70 % en Extrême-Orient et plus de 60 % en Afrique subsaharienne. Même le sous-continent indien, avec 30 %, est mieux loti. Il faut bien préciser qu’il s’agit là d’un problème arabe et non musulman. L’énorme Indonésie, musulmane à 90 %, bénéficie de taux d’activité féminins de 51 %, 2,5 fois plus élevés que ceux des pays arabes, ce qui explique en grande partie sa transition démographique et ses performances économiques enviables.

 

Au terme de ce voyage dans la démographie et ses corrélats socio-économiques et politiques de l’après Printemps arabe, le constat ne peut être que mitigé. La stagnation de la transition démographique, voire la contre-transition ne serait pas de bon augure. On évoque même l’hiver qui aurait succédé au Printemps arabe : un signe avant-coureur de son crépuscule ?

 

 

Une année horribilis

 

L’année 2020 sera certainement l’année horribilis du monde arabe. Peut-être moins que dans le reste du monde du point de vue de l’urgence sanitaire, avec 43 décès par million d’habitants contre 119 dans le monde dans son ensemble. Mais les observations ne portent que sur quelques mois.

 

Tableau 1 : Décès dus au coronavirus au 13 mai et au 13 septembre 2020, et taux de mortalité dû au coronavirus (p. million d’habitants) dans les pays arabes (classés selon la taille)

 

Décès

Décès

Décès p. 1 million

Population

Pays

13-mai-20

13-sept-20

13-mai-20

13-sept-20

(millions)

Égypte

544

5627

5,3

55,0

102,3

Algérie

515

1606

11,7

36,6

43,9

Soudan

80

834

1,8

19,0

43,8

Irak

112

804

2,8

20,0

40,2

Maroc

188

1578

5,1

42,8

36,9

Arabie S.

264

4268

7,6

122,6

34,8

Yémen

10

583

0,3

19,6

29,8

Syrie

3

150

0,2

8,6

17,5

Somalie

52

98

3,3

6,2

15,9

Tunisie

45

107

3,8

9,1

11,8

Jordanie

9

24

0,9

2,4

10,2

Emirats AU

203

399

20,1

39,5

10,1

Libye

3

362

0,4

52,5

6,9

Liban

26

241

3,8

35,4

6,8

Palestine

2

224

0,4

43,1

5,2

Oman

17

780

3,3

152,9

5,1

Mauritanie

1

161

0,2

35,0

4,6

Koweït

75

560

17,4

130,2

4,3

Qatar

14

205

4,8

70,7

2,9

Bahreïn

9

212

5,3

124,7

1,7

Djibouti

3

61

2,7

55,5

1,1

Comores

0

7

0,0

7,8

0,9

Total

2175

18891

5,0

43,3

436,7

Source : John Hopkins Coronavirus Resource Center, 13 Septembre 2020 et United Nations, World Population Prospects, pour la population.

 

Graphique 10 : Décès dus au coronavirus au 13 septembre 2020 par 1 million d’habitants

Source : Voir graphique 1.

 

L’hétérogénéité des pays arabes en butte à la pandémie est notable. La péninsule Arabique, l’Arabie Saoudite et les principautés du Golfe sont les plus atteints. L’Afrique du Nord et le Moyen Orient arabe sont moins affectés. Mais, il serait présomptueux à partir de ces observations sur la pandémie du coronavirus, de son incidence, de la surmortalité induite par le mal, d’en déduire son effet sur le mariage : célibat des hommes et des femmes, âge moyen, divorce, répudiations et séparations, la fécondité surtout, cet indicateur démographique privilégié du destin des sociétés.

 

Pour des raisons complexes, les pays arabes n’englobent donc que la portion congrue du près d’un million de décès survenus jusqu’à présent sur la planète. Faible satisfaction, car de l’Irak au Maroc, les dégâts économiques et sociaux sont déjà énormes et vont à coup sûr aller crescendo. Sur ce point il y a unanimité dans la communauté scientifique. Le Produit Intérieur Brut, l’épargne nationale, les investissements (surtout les investissements dits économiques, plutôt que démographiques) vont fortement chuter pour de nombreux mois à venir, sinon pour des années. L’activité économique va se rétracter dans toutes les strates de la société et le chômage frapper d’une main de fer. Le tourisme, grand pourvoyeur d’emplois, restera longtemps anémique. Les nombreux travailleurs immigrés, dans les pays du Golfe ou en Europe, seront bien en peine de rapatrier leurs épargnes qui auront fondu. Ces pays riches, deviendront de moins en moins des pourvoyeurs d’aide économique aux pays arabes qui en auraient eu bien besoin.

 

Ainsi, s’ouvrirait une troisième phase de la transition démographique arabe, moins glorieuse que la première, celle de la transition tirée par la pauvreté. De moins en moins d’enfants parce que les jeunes seront moins en mesure de se marier et devrons raisonner de manière beaucoup plus parcimonieuse lorsqu’il s’agira de mettre des enfants au monde.

 

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Youssef Courbage, « Démographie, famille et politique : les trois temps de la transition arabe », Oasis, année XVI, n. 31, décembre 2020, pp. 66-83.

 

Référence électronique:

Youssef Courbage, « Démographie, famille et politique : les trois temps de la transition arabe », Oasis [En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2021, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/demographie-famille-politique-trois-temps-de-transition-arabe


[1] Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Éditions Odile Jacob, Paris 1997, p. 126.
[2] Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil, Plon, Paris 2002.
[3] Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, Seuil, Paris 2007.
[4] En témoigne par exemple le célèbre chanteur égyptien Cheikh Imâm, lequel sur des paroles du poète Ahmad Fu‘âd Najm avait célébré dans sa chanson Sabâh al-khayr la procréation de la femme égyptienne, laquelle permettra au soleil d’Egypte de continuer à briller. Cheikh Imâm et Ahmad Fu‘âd Najm étaient de gauche et laïcs, mais leur pro-natalisme n’avait rien à envier à celui des Frères musulmans.