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Religion et société

Échos d'Orient dans le destin européen

Au non de Dieu, clément et miséricordieux.

 

 

En tant que musulman, je remercie le Cardinal d'avoir eu la bonté d'éclaircir certains points en particulier. Sa fondation Oasis, avec ses nombreux supports actifs de diffusion, offre manifestement un grand potentiel de champs d'exploration pour les théologiens musulmans et catholiques. De toute évidence, il est particulièrement à l'écoute des problèmes des musulmans. Etant moi-même, je l'avoue, l'une de ces personnes originales qui préfèrent le chant ambrosien au chant grégorien, je trouve parfaitement normal que l'Archevêque de Milan prête autant d'attention à l'Orient, tout en restant indéniablement attaché à sa terre européenne.

 

 

Bien que notre histoire commune remonte loin dans le passé, notre véritable engagement mutuel n'a pas encore atteint, sous certains aspects, une qualité suffisamment convaincante. Si, entre nous, nous sommes la plupart du temps profonds et désintéressés, dans notre relation avec les autres, il nous arrive encore souvent d’adopter le comportement inverse, ce qui est fort dommageable. La politique nous a trop souvent conduits à manquer d'assurance, nous rendant ainsi superficiels. Certaines exceptions demeurent, cependant. Il faut saluer les efforts des grands érudits catholiques du siècle dernier, les nombreux écrits dans le sillage des travaux d'Etienne Gilson sur l'averroïsme et sur d'autres courants du phénomène du néothomisme, et souligner le fait que l'humanum universel, auquel les musulmans et les catholiques croient, et qui représente le socle de leur éthique commune, ne peut se définir qu'en termes purement théologiques et philosophiques.

 

 

Le principe d'un humanum universel, quoique mis en avant et utilisé de manière abusive et de plus en plus réductionniste depuis le siècle des Lumières, demeure, tout comme pour les catholiques, un principe cher aux penseurs islamiques. Nous considérons l'Adamiyya (appartenance adamique) comme le socle de tous les droits légaux et moraux. Les droits tels que le droit à la propriété et à la création d'une famille sont considérés, par la loi islamique, comme des droits naturels, non fondés sur le mérite. Ce sont également des droits sacro-saints : il s'agit, comme on le voit le plus couramment dans la tradition Maturidi, de l'ismat al-adamiyya (l'inviolabilité du statut conféré par la simple appartenance adamique, c'est-à-dire, précisément, à l'humanum). De plus, nos philosophes moralistes ont pour habitude d'aller plus loin encore, en utilisant le terme hurma (la sainteté de l'être humain, créé, pour les musulmans et pour les chrétiens, à l'image de Dieu).

 

 

Cela transcende résolument la pensée irréaliste du siècle des Lumières ou du courant romantique qui place une chape mystérieuse de droits au-dessus d'un organisme que le sécularisme aura naturellement tendance à considérer comme le produit d'une biologie aveugle. Ce qui différencie la réflexion musulmane de la réflexion chrétienne en termes d'universaux et d'universalité de l'humain, c'est le principe de l'hurma (ce qui est sacro-saint car placé par Dieu en ses enfants adamiques bien-aimés).

 

 

Pour être franc, certains musulmans ont été très étonnés à la lecture des pages d'Oasis, et se sont questionnés sur la motivation de certaines de ses initiatives publiques. Ils avancent l'argument que l'accent est mis uniquement sur les aspects sociologiques issus tout droit du siècle des Lumières, qui défend l'idée du caractère intrinsèque de l'être humain, et que le contenu théologique fait défaut.

 

 

Il est certain que toute tentative de réduire les liens entre musulmans et catholiques aux simples aspects sociologique ou journalistique risque immanquablement de faire fuir la plupart des musulmans et de les dissuader de s'engager dans un véritable dialogue. Cela les confortera dans leur conviction que l'engagement chrétien moderne à l’égard des autres religions répugne à utiliser la théologie et préfère se tourner vers un langage essentiellement laïcisant, plus séduisant. Il faut souligner qu'une grande partie de l'influence protestante libérale sur la religion musulmane semble en effet être d'ordre sociologique et dépourvue de toute valeur théologique.

 

 

Cependant, une lecture attentive des articles du Cardinal apporte un certain réconfort. Bien entendu, les chrétiens sérieux et désireux d'engager un dialogue avec les musulmans sincères savent parfaitement que le langage doit relever du domaine de la théologie. Le fait que l'initiative d'Oasis soit enracinée dans la vision de Vatican II le montre bien. Nostra Aetate, ainsi que les documents catholiques qui ont suivi et qui définissent les relations et l'ouverture envers les autres religions, sont purement théologiques et semblent bien loin de constituer de simples appréciations sociologiques ou utilitaristes. La fidélité à la vision conciliaire implique que la parole de Dieu soit mise au premier plan. C'est cette fidélité qu'Oasis préconise de manière constante.

 

 

Les musulmans qui redoutent une approche en termes implicitement laïcisants seront réconfortés par la citation suivante de Sa Sainteté Benoît XVI figurant en note de bas de page de l'article du Cardinal :

 

 

“Malheureusement, c'est précisément Dieu que beaucoup de personnes perdent de vue ;

 

malheureusement, lorsque le thème de Dieu ne suscite pas l'indifférence, une attitude de fermeture ou de refus, il est, dans tous les cas, relégué dans la sphère de la subjectivité, réduit à un élément intime et privé, relégué aux marges de la conscience générale.”

 

 

Ce même Pape, qui a écrit à propos de ce que l'on appelle "la mort de Dieu en Europe", en employant des termes à la fois passionnés et érudits, a insisté, dans le contexte de la réponse faite par le Saint-Siège à l'initiative d'un Monde Commun proposée en 2007, pour que le dialogue avec les musulmans soit mené sous l'angle de la théologie ; ce que démontre le choix d'intervenants catholiques lors des deux forums musulman-catholique qui ont suivi cette initiative. Les mots me manquent pour vous dire à quel point les participants musulmans ont été rassurés par le discours des intervenants catholiques, qui ont abordé bon nombre des questions actuelles chères au Cardinal Scola et à sa fondation, à travers un vocabulaire d'une grande richesse théologique. A quel point nous avons été rassurés de voir que la personne offrant la première conférence catholique majeure durant ces forums n’était autre que Luis Ladaria Ferrer, SJ, secrétaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

 

 

Loin de préconiser une politique utilitariste ou pragmatique, trop facile, son discours a admirablement donné le ton en se concentrant sur un dialogue entre chrétiens et musulmans, qui doit, finalement, puisque nous sommes deux communautés de croyants, puiser son existence, son allégresse et son sérieux dans notre expérience de Dieu. La théologie doit être notre oasis commune ; elle est, dans ce qu'elle a de mieux, un hortus conclusus, un signe, une prolepse de la béatitude et de la paix que nous avons, pour le moment, encore du mal à percevoir.

 

 

Il ne fait aucun doute que derrière le choix de ce jésuite érudit d'inaugurer l'engagement de l'Eglise catholique envers les musulmans à l'occasion de ces forums, nous devinons la volonté prudente du Pape lui-même. Il ne fait non plus aucun doute que la même sagesse et la même insistance pour un engagement théologique ont guidé et fortement influencé son prédécesseur, le Cardinal Bertone, dans son choix d'une délégation catholique à ce même forum. Les commentateurs libéraux et laïques, qu'ils soient musulmans ou chrétiens, déploreront sans doute la chose. Cependant, le cœur de notre relation demeure théologique et c'est précisément ce sur quoi insiste, aujourd’hui, la culture de Rome.

 

 

Je regrette de n'avoir pas le temps d'explorer d'autres notes de bas de page concernant le reste du vaste discours du Cardinal. Il contient quelques riches remarques à propos du Printemps arabe, un évènement qui, pour ainsi dire, nous est apparu de manière si soudaine que, comme bien d'autres, j'ai du mal à en imaginer les retombées spirituelles et éthiques. Ma certitude, fondée sur ce que je considère être une espérance réelle en la Providence, est que les turbulences spirituelles actuelles, y compris les manipulations dangereuses du fondamentalisme, finiront pas disparaître (l'histoire nous montre que telle est leur tendance). A leur place naîtra, je le crois, une nouvelle ère fondée sur le respect mutuel, et donc sur le métissage, grâce à laquelle les musulmans pourront judicieusement tirer parti du meilleur des pratiques modernes, tout comme les peuples privés de foi de l'Europe pourront apprendre, si je peux m'exprimer ainsi, selon l'esprit du chant ambrosien, à résonner avec la sagesse de l’Orient tout en continuant résolument à participer à une destinée européenne.

 

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