Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:52:40
On nous demande souvent quel est le sens de notre présence et donc de notre mission en terre islamique. La société musulmane a ses propres convictions qui ne s'accordent pas toujours avec notre credo; mais notre rôle n'est pas de changer toute la société musulmane. Il serait cependant impossible de vivre dans un pays, de côtoyer ses habitants, de travailler ensemble sans leur communiquer "quelque chose" de notre propre identité. "Communiquer quelque chose" signifie annonce ou témoignage .
En d'autres termes cela signifie que vivre notre identité chrétienne et notre appartenance sans que nos interlocuteurs s'en aperçoivent est inconcevable. D'autant plus que si un chrétien est également arabe, on peut parler d'un vrai choc culturel! Nous vivons le mystère de l'espérance, puisque nous sommes déjà l'Église de nos peuples, l'Église locale où l'Esprit œuvre dans le cœur de chaque homme.
Ne négligeons pas l'apport de nombreux laïcs qui, par leur travail dans les entreprises, leur collaboration au développement, leur activité dans les bureaux des organisations internationales, représentent un élément important de dialogue et de témoignage au sein de la société tunisienne; de son côté l'Eglise s'occupe d'assistance (Clinique Saint Augustin, visites à domicile, maison de repos pour personnes âgées, services aux réfugiés, soutien aux associations tunisiennes pour handicapés et enfance abandonnée), de culture (bibliothèques pour lycéens, universitaires, chercheurs; cours d'alphabétisation), d'éducation.
Ce sont justement de ces dernières dont nous voulons parler: 10 écoles qui accueillent six mille élèves tunisiens musulmans âgés de 3 à 20 ans. Environ six mille familles (sans compter celles qui malheureusement restent sur liste d'attente) confient leurs enfants à ces institutions, parfois centenaires. Le groupe dirigeant est formé de catholiques dont le projet éducatif est élaboré dans le contexte du programme national tunisien, et réalisé par des enseignants tous tunisiens. L'objectif de fond est d'éduquer les jeunes générations pour affronter la réalité de façon positive à travers une action coordonnée et commune. Ainsi conçue, la formation des jeunes peut aussi rendre au pays un service essentiel.
C'est aussi à travers l'œuvre éducative qu'un contact s'établit avec les institutions publiques (communes, ministères...). Les fonctionnaires collaborent souvent à notre projet et en reconnaissent la gratuité et la générosité.
Mais comment cette extraordinaire expérience éducative est-elle née? Il faut remonter à l'année 1234, quand les Dominicains prêchent la foi chrétienne à Tunis parmi les soldats chrétiens et les spagnols emmenés en Afrique sous les almoravides. En 1250, une école d'arabe est fondée dans leur couvent, grâce à l'initiative de Saint Raymond di Peñafort. Celle-ci peut être considérée comme l'ancêtre des oeuvres d'éducation et de culture que l'Église entreprendra tout au long de son histoire en terre tunisienne. À partir de ce moment-là et jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'activité de l'Église dont nous avons des témoignages consiste dans l'assistance spirituelle et matérielle, dans la mesure du possible, aux étrangers vivant en Tunisie (marchands, personnel diplomatique durant la période du Vicariat apostolique de Tunis (1843-1881). Il s'agit d'un moment de développement particulier des colonies européennes en Tunisie, dû à deux facteurs: en 1830, la suppression de la piraterie, imposée par les Puissances européennes, qui avait favorisé la sécurité du commerce maritime; les conditions ambiantes de la Tunisie, qui faisaient de ce pays le lieu de destination des émigrés du bassin méditerranéen. Parmi les œuvres que l'Eglise a réalisées au bénéfice de toute la population (chrétienne ou pas), il y eut justement les écoles.
Le 12 mai 1881, le Traité du Bardo établit le Protectorat de la France sur la Tunisie. Le 28 mai, Mgr. Charles-Allemand Lavigorie, qui avait été Évêque de Nancy et était à l'époque Archevêque d'Alger, succède à Mgr. Sutter en tant qu'Administrateur apostolique.
Le statut de Protectorat français en Tunisie entraîna l'augmentation non seulement du nombre de français, mais aussi d'italiens, de maltais et de citoyens d'autres colonies européennes. Des émigrants provenant d'un peu partout affluèrent dans la région, dans l'espoir de trouver un emploi qui leur permette de vivre ou un nouveau terrain d'action pour créer leur propre entreprise.
En réponse aux besoins de la population chrétienne, des paroisses furent créées dans plusieurs villes; de plus, certaines congrégations religieuses, consacrées à l'éducation et aux oeuvres de charité arrivèrent en Tunisie: les Sœurs de ND de Sion, les Sœurs Blanches, les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie, les Marianistes.
En ce qui concerne l'histoire du XXe siècle, voici un résumé des moments les plus importants:
Épiscopat de Mgr. Combes (1893-1920). Au cours de cette période, les œuvres d'éducation continuent à se développer jusqu'au début du XXe siècle, époque où les autorités françaises, décrètent la fermeture des écoles chrétiennes dans le cadre de leur politique d'opposition à l'Eglise.
Épiscopat de Mgr. Lemaitre (1922-1939). Une de ses premières initiatives est d'ordonner aux religieux et aux religieuses de reprendre l'habit et de rouvrir les écoles supprimées précédemment «puisque, déclarait-il, les lois anti-religieuses ne s'appliquent pas en Tunisie».
Période de l'Indépendance (1956-1990). Le 10 juillet 1964, 8 ans après l'indépendance de la Tunisie, le Modus Vivendi est signé. Il s'agit d'un accord qui «assure les conditions indispensables à la vie de l'Eglise et à ses rapports avec le pouvoir et l'organisation de l'État» (Osservatore Romano).
Administration Diocésaine (1990-92). Des accords avec des associations françaises de bénévoles catholiques sont stipulés et les premiers coopérants commencent à collaborer avec les institutions diocésaines (écoles, bibliothèques...).
En 1992, j'ai été nommé Évêque-Prélat de Tunisie. Consacré le 22 juillet, j'ai fait mon entrée à Tunis le 19 septembre. A mon avis, l'intervention qui a le plus de rapport avec les œuvres concernant l'éduction a été l'appel aux congrégations et aux mouvements des différents Pays. Parmi les congrégations vouées à l'éducation qui sont arrivées ces dernières années, rappelons les Sœurs Dominicaines de Sainte Catherine de Sienne (Iraq), les Religieuses Égyptiennes du Sacré Cœur, les Filles du Sacré-Cœur (Malte).
Au cours de ces dernières années, il a fallu malheureusement fermer les écoles professionnelles à caractère social et caritatif par manque de personnel religieux et surtout parce qu'elles ne répondaient pas aux normes dictées par le gouvernement. Les locaux transformés servent désormais à loger de nouvelles communautés. Ces décisions toujours douloureuses ont été prises après un examen attentif de toutes les autres solutions possibles.
Les Catholiques en Tunisie
La Tunisie appartient au monde arabe, plus précisément au Maghreb, mais aussi au monde méditerranéen. Grâce à la succession des splendides civilisations qui se sont croisées ici, il s'est créé au cours de l'histoire un réseau de rapports qui ont marqué le pays. Aujourd'hui encore, la Tunisie joue un rôle important dans la coopération et dans les échanges qui se sont développés dans la région .
(Discours du Saint-Père aux Représentants des Autorités Tunisiennes, le 14 avril 1996 à Carthage).
Les catholiques en Tunisie sont environ 20 mille, sur une population d'environ 10 millions d'habitants; tous sont étrangers, de 44 nationalités différentes.
Après l'indépendance du pays et la signature du Modus Vivendi entre le Saint Siège et le Gouvernement tunisien (1964), l'Église a pu conserver la propriété de 5 églises paroissiales, quelques maisons de religieux et religieuses, une clinique, 5 bibliothèques et 10 écoles qui accueillent 6 mille élèves tunisiens musulmans entre 3 et 20 ans.
Les Œuvres d'education dans les paroles du Pape
Nous lisons dans les Actes des Apôtres que [les chrétiens] louaient Dieu et jouissaient de l'estime du peuple entier (cf. Ac 2, 47). Cette phrase évoque en quelque sorte le double commandement fondamental de l'amour envers Dieu et envers son prochain. Dieu est en effet dignement honoré quand ceux qui l'adorent respectent l'homme, sa créature. Mettez chaque jour en pratique ce programme de vie chrétienne, dans la prière et dans l'action. Je pense aux œuvres d'éducation et de formation professionnelle que vous continuez à mener à bien.[...]. Continuez à vous occuper de ces services fraternels, de ces œuvres de miséricorde qui donnent une consistance concrète à l'amour pour les autres... L'Eglise aussi espère contribuer en Tunisie à satisfaire les besoins naissants dans le cadre qui lui est propre. Ses institutions [...] en matière d'éducation veulent être au service de tous en Tunisie. Ce sont ces secteurs-là qui sont porteurs d'une féconde coopération entre musulmans et chrétiens, pour contribuer ensemble au en commun.
(Jean-Paul II, Sermon dans la Cathédrale de Tunis et Discours aux Représentants des Autorités tunisiennes, 14 avril 1996).