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Religion et société

"L'islam et le pluralisme sont-ils conciliables?"

Tunis 18 juin 2012

 

 

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La révolution tunisienne qui a inauguré “le printemps arabe” a brouillé les pistes et redistribué les cartes. On sait que les islamistes en sont les principaux bénéficiaires, bien qu’ils n’y aient joué aucun rôle, et ce grâce à leur discipline et parce qu’ils profitaient d’un préjugé favorable en tant que craignant Dieu, non corruptibles et adversaires durement réprimés du régime de Ben Ali. Nous n’avons pas l’intention d’analyser l’ensemble de la situation créée par le succès d’an-Nahdha aux élections d’octobre 2011, et la constitution d’un gouvernement dont elle détient les portefeuilles névralgiques de souveraineté. Le problème qui nous préoccupe ici est de savoir si ce mouvement qui se réclame de l’islam est favorable ou hostile au pluralisme. En d’autres termes, l’islam politique que ce mouvement représente est-il capable de renoncer à un certain nombre de références idéologiques qui ont longtemps constitué ses chevaux de combat, d’évoluer face à cette exigence et de se l’approprier ?

 

 

L’un des effets majeurs de la révolution fut la rupture du lien social en vigueur jusqu’à la fuite de Ben Ali. A la suite de cette rupture, et dans le cadre des efforts de le reconstituer sur de nouvelles bases, on a assisté à la multiplication de mouvements salafistes de diverses obédiences influencés par des prêcheurs du Moyen Orient officiant sur les chaînes de télévision satellitaire détenues par l’islam du pétrole, et très probablement financés directement ou indirectement par les régimes anachroniques du Golfe, pour lesquels il est vital, par peur de la contagion, que ce printemps ne débouche pas sur l’instauration dans un pays arabe quel qu’il soit de la démocratie, donc de la citoyenneté et du pluralisme. Néanmoins, le salafisme dans son ensemble est condamné à n’être qu’un mouvement marginal de protestation et de nostalgie d’un âge d’or mythique. Sa forme violente affiliée à la Qaida détient une force tellement disproportionnée par rapport à celle de l’Etat qu’elle n’est capable que de quelques nuisances sans lendemain.

 

 

C’est par conséquent du côté d’an-Nahdha, mouvement bien implanté et comprenant des militants aussi bien ouverts et modérés que des salafistes, qu’il faudrait se tourner, même s’il est organisé, à l’instar de tous les partis islamistes, sur le modèle des partis fascistes dont les caractéristiques essentielles sont l’infaillibilité du leader, la discipline et le populisme. Que ce mouvement évolue grâce à la dynamique interne de ses composantes ou essaie simplement de s’adapter, il est incontestable qu’il est obligé de tenir compte des résistances de la société civile tunisienne à l’instauration d’un ordre politique et moral archaïque. Or, le pluralisme est une donnée incontournable de la société, étant l’une des principales conséquences de la sécularisation poussée de celle-ci. En effet, la loi positive ayant remplacé la loi religieuse dans la plupart des domaines, le monopole détenu par les représentants de l’institution religieuse officielle a volé en éclats et leur crédibilité a été sérieusement entamée. Les mots d’ordre et les références mêmes des partis politiques, an-Nahdha compris, s’accordent sur le développement, sur le plein emploi, sur la justice sociale, etc., autant de préoccupations qui n’ont rien de spécifiquement religieux et qui jouent fatalement contre l’islam politique, décevant ainsi ses militants qui ont cru à ses slogans. L’attachement proclamé sur tous les tons à l’identité arabo-musulmane de la Tunisie cache mal cette réalité.

 

 

En tout état de cause, il y a une difficulté que les partis islamistes sont obligés d’affronter et qui détermine dans une grande mesure leur réussite ou leur échec en mêlant politique et religion. C’est celle du retard de la pensée religieuse - pas uniquement islamique d’ailleurs, mais également chrétienne et juive - par rapport aux exigences de la pensée et des valeurs que la modernité a promues au rang de critères non négociables d’inscription dans le siècle. Ainsi, pour ne citer que les normes nouvelles les plus emblématiques et qui posent problème, la liberté de croire, de ne pas croire ou de changer de croyance, et l’égalité entre les hommes et les femmes, sont des acquis de la conscience moderne contre lesquels les systèmes monothéistes établis n’ont cessé de mener des combats d’arrière garde, et qu’ils n’acceptent que forcés et à contrecœur. Pourtant, les textes fondateurs se prêtent autant aux lectures et interprétations en faveur du monolithisme qu’à celles qui sont en faveur du pluralisme.

 

 

En conséquence, il n’y a guère de fatalité dans ce domaine. Les facteurs qui favorisent l’acceptation du pluralisme sont bien présents, en tête desquels l’individualisme qu’on a eu l’occasion de voir à l’œuvre lors de la révolution de décembre 2010 – janvier 2012, ainsi que les manifestations des organisations de la société civile où la centrale syndicale (UGTT) a joué un rôle de premier plan. En d’autres termes, l’avenir de la relation entre l’islam et le pluralisme ne dépend pas que des facteurs à caractère religieux et culturel en général. Ceux-ci peuvent accélérer ou freiner le mouvement qui tend vers l’harmonie entre les aspirations démocratiques et la fidélité à l’héritage islamique. Mais ils ne sont pas capables à eux seuls ni de produire ce mouvement irréversible, ni de l’arrêter définitivement. Les facteurs politiques, sociaux et économiques internes et externes sont aussi importants, sinon davantage. C’est de la conjonction de tous ces éléments dans un monde de plus en plus complexe et globalisé que dépend le prix à payer pour parvenir à concilier islam et pluralisme.

 

 

C’est en définitive une question de volonté et de compétence des acteurs convaincus de la nécessité de cette conciliation et oeuvrant à sa réalisation avec le minimum de traumatisme et de mauvaise conscience. Il s’agit d’arriver à allier trois domaines qui semblent pour le moment antagonistes ; 1) la foi, qui est une option libre en dépit de ses supports traditionnels ; 2) le savoir, selon les normes de la connaissance contemporaine et non celles des ancêtres ; 3) et l’esprit critique à même de libérer l’homme des contraintes de toute autorité imposée. Le défi à relever consiste dans ces conditions à passer d’une certaine conception de la vérité opposée à l’erreur, à une autre conception selon laquelle l’opposé d’une vérité à laquelle je crois est une autre vérité défendue par mon prochain. Au lieu de dénigrer celui qui s’en réclame, c’est une émulation dans la recherche de ce qui renforce la dignité humaine qui doit prévaloir. Nous estimons, très modestement, que la Tunisie est bien lotie, mieux en tout cas que beaucoup de pays frères, pour s’engager dans cette entreprise avec des chances sérieuses de succès, malgré toutes les difficultés du moment.

 

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