En juin 2009, l’Iran a été secoué par une puissante onde de choc qui, pour la première fois depuis l’époque de la Révolution, a entamé les fondements mêmes du pouvoir sans pour autant parvenir à le changer. Nous vous proposons un regard sur le pays qui, depuis trente ans, se trouve au centre de l’attention et des préoccupations internationales, aussi parce qu’il le veut.
Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:43:34
Les images de manifestations hostiles au président Ahmadinejad ont secoué notre fausse certitude que la République islamique d’Iran serait un système inébranlable soutenu par une majorité d’Iraniens. La normalisation, au prix de nombreuses victimes tuées, blessées, emprisonnées, torturées et jugées de manière spectaculaire ne peut pas cacher qu’en Iran même la dissidence a atteint les sommets de l’appareil politique et que certains dignitaires religieux, émus de la violence du pouvoir, ont mis en question la vérité officielle.
L’ayatollah Khâmene’i, Guide suprême, a dû intervenir en personne lors de la prière du vendredi pour soutenir le processus électoral et rejeter les accusations d’irrégularité : son autorité religieuse a été sérieusement entamée par cette prise de position partisane et par l’endossement inattendu, par lui, de la fraude. Cette crise pourra-t-elle ébranler la République islamique ? Avant de tenter de répondre, je propose de revenir d’une part sur la genèse de la révolution de 1979, puis sur l’importance que la question iranienne revêt pour le monde entier, notamment pour l’Europe. J’examinerai ensuite les facteurs qui pourraient faire évoluer la situation actuelle dans un sens ou dans l’autre.
Le soulèvement populaire de 1978 a eu des causes proches, souvent mises en avant, comme la déstabilisation du chah après l’élection de Carter, défenseur des droits de l’homme, à la présidence des États-Unis ou le cancer lymphatique dont le chah se savait atteint et qui a diminué sa détermination à défendre son trône après les premières maladresses. Mais elle avait des causes plus profondes et que beaucoup des témoins de l’événement ne se représentaient pas toujours très clairement. Elle était la revanche d’un peuple qui avait subi, depuis au moins le début du 19ème siècle, de continuelles humiliations, ingérences politiques et économiques, et qui a eu souvent dans l’histoire récente, le sentiment d’être dépossédé de son destin et de sa souveraineté. La dynastie Pahlavi, dont les Occidentaux encensaient généralement les réalisations, était perçue par la population comme une monarchie manipulée, du début jusqu’à la fin, par des intérêts étrangers : par la puissante Anglo-Iranian Oil Company jusqu’en 1951 ; ensuite, par l’impérialisme américain qui utilisait l’Iran comme un allié de poids contre le communisme et le nationalisme arabe. C’est pourquoi la révolution, loin d’être l’aboutissement d’une simple crise épisodique, représentait pour les Iraniens, à tort ou à raison, l’accession à la dignité politique. Ni les russes, ni les britanniques, ni les américains ni personne d’autre ne dicteraient plus sa Loi à l’Iran. Et la véritable date de la victoire de la Révolution n’a pas été le 11 février 1979 (chute de la monarchie), mais le 4 novembre suivant, quand les Étudiants dans la ligne de l’Imam prirent d’assaut l’ambassade américaine et gardèrent en otages les diplomates qui y travaillaient.
Ils étaient fiers, en révélant au monde les documents confidentiels récupérés dans les bacs des déchiqueteuses et patiemment reconstitués, de montrer l’hypocrisie du système politique international quand il parle de démocratie et qu’il agit comme si les peuples étaient esclaves. Cette ambassade n’était qu’un « nid d’espions » qu’il fallait démanteler avec tous les liens à l’Amérique.
Des principes qui sont au fondement de la République islamique, retenons en trois, qui se croisent et qui se contredisent depuis 1979 : l’anti-impérialisme, le souci de se préserver d’une nouvelle dictature et la dimension théocratique du velâyat-e faqîh (gouvernorat du juriste-théologien). C’est en proclamant Indépendance, liberté, république islamique que la révolution iranienne a renversé la monarchie constitutionnelle, dénoncée comme dictature inféodée à l’impérialisme américain. C’est en réaffirmant violemment son identité bafouée que le peuple iranien s’est tourné vers ceux des ulémas chiites qui avaient conduit l’opposition au chah pendant plusieurs décennies. Eux seuls parmi les élites du pays ne pouvaient être soupçonnés, par une collusion culturelle ou économique, d’être inféodés à une puissance étrangère.
Au début de la République, la lutte anti-impérialiste justifiait la répression des troubles autonomistes, de la presse d’opinion et des partis contestataires, puis l’éradication des mouvements de gauche accusés d’être les appendices idéologiques de l’Est ou de l’Ouest. La guerre avec l’Irak, déclenchée par Saddam Hussein avec la complicité occidentale (1980-88) concrétisait le danger extérieur. Elle a permis de justifier l’élimination des ¬tendances rivales à l’Islam politique et d’affirmer plus encore la légitimité patriotique et nationale du régime. Depuis les réformes avortées du président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005) et l’élection d’Ahmadinejad (2005), l’Iran allait-il relâcher la pression sur les femmes, les partis, les journaux, et les intellectuels ? La contrainte extérieure a eu raison ici des tentatives de réforme, et favorisé la militarisation du système politique.
Le pays est sous pression de toute part : les guerres du Koweït (1991), d’Afghanistan (2001), d’Irak (2003), du Liban (2006) et de Gaza (2008) ont fait tomber deux ennemis de Téhéran (Saddam et les Taleban), mais elles ont créé une turbulence dans laquelle le régime se sent encerclé par les Américains, ostracisé comme puissance terroriste et affecté par les sanctions et par les violentes réactions anti-chiites dans le monde musulman. La Constitution de 1979 garantit la souveraineté populaire et neutralise les dérives dictatoriales. Mais si les verrous démocratiques se grippent et que le pouvoir est confisqué par les miliciens, on pourra parler non plus de république mais d’une dictature islamique, où l’instrumentalisation de la religion rendra l’alibi islamique encore moins crédible.
Sur la Scène du Monde
Trois raisons expliquent les résonances de la question iranienne dans nos médias. D’abord, l’Occident est préoccupé par le pétrole et par son approvisionnement énergétique, et l’Iran détient la cinquième réserve mondiale d’or noir et la deuxième (après la Russie) de gaz, ce qui en fait une nation convoitée et courtisée par le monde entier. La guerre Iran-Irak, qui s’est passée d’abord sur une longue frontière dans la Mésopotamie et dans les montagnes kurdes, s’est résumée pour les Occidentaux dans la question du pétrole et de son acheminement vers les pays industrialisés, c’est pourquoi elle a été appelée la Guerre du Golfe. Cette appellation sans rapport avec l’événement a été reprise plus tard pour nommer la guerre du Koweït (1991), puis la guerre des Américains et des Anglais contre Saddam en 2003, ce qui en dit long sur l’inquiétude des pays industrialisés, préoccupés de la raréfaction des ressources pétrolières dans le monde. Deuxièmement, la question de l’Islam concerne l’Europe de plus en plus parce que il y a, dans le continent, des minorités d’origine musulmane qui réagissent souvent à l’unisson avec leurs frères du Moyen-Orient et qui sont sensibles aux thèmes révolutionnaires anti-impérialistes développés par la révolution iranienne.
L’Iran a été le premier pays musulman à revendiquer non plus le nationalisme ou le socialisme comme valeur dominante, mais l’Islam comme fondement idéologique de la légitimité politique. Et c’est un Islam à la fois moderne, progressiste, ouvert aux formes parlementaires de la démocratie, et ¬tiers-mondiste, anti-impérialiste, préoccupé du sort du peuple palestinien. Cet Islam, même s’il est rejeté par beaucoup de jeunes saturés de propagande religieuse, reste le ciment social qui définit le mieux la culture collective confrontée aux défis de la mondialisation. C’est précisément en cherchant au maximum son indépendance vis-à-vis des Occidentaux que l’Iran a joué les trouble-fête en allant jusqu’au bout de son soutien aux chiites du Hezbollah libanais et aux radicaux islamiques du Hamas à Gaza : à l’heure où le camp pro-israélien déclarait qu’il fallait boycotter les vainqueurs des élections palestiniennes (2006) et ne plus leur verser les subventions jusque-là distribuées au titre de l’aide aux réfugiés, l’Iran a saisi l’occasion pour redoubler de propagande anti-sioniste. Peu importe à ce stade que l’antisémitisme qu’a connu l’Europe n’ait aucune prise en Iran, où les juifs sont implantés depuis la plus haute Antiquité et où, contrairement à ce qui se passe dans les pays de la région, ils ont gardé droit de cité. Peu importe que le discours anti-sioniste d’Ahmadinejad soit plus une provocation amplifiée par les médias occidentaux à l’affût de tout ce qui pourrait diaboliser l’ennemi d’Israël, qu’une réelle menace dont l’Iran n’a pas les moyens.
Dans leurs aspirations hégémoniques, les Iraniens sont encore entravés par deux handicaps : ils ne sont pas arabes et il sont majoritairement chiites dans un monde musulman sunnite à plus de 80%. On peut comprendre que la surenchère pro-palestinienne les aide à surmonter ce désavantage pour s’imposer régionalement. La question d’Israël est tellement sensible dans les pays occidentaux et surtout en ¬Europe où l’on porte encore la mauvaise conscience de la Shoah que la plus part des européens se sentent directement concernés par la défense d’Israël, quelle que soit par ailleurs la politique de ce pays à l’égard des Palestiniens. Il faut ajouter une quatrième raison pour l’importance de la question iranienne. L’absence de solution pacifique en Cisjordanie et à Gaza crée un terrain favorable pour toutes les violences, et les conflits régionaux ne se limitent pas à la Palestine.
Depuis le 11 septembre 2001, les Occidentaux ont même compris qu’ils ne sont à l’abri nulle part et ont réagi en ouvrant deux conflits nouveaux, en Afghanistan et en Irak. Les Iraniens se retrouvent curieusement du côté américain. Les accusations répétées par les médias occidentaux sur l’ingérence iranienne dans ces conflits pour soutenir des groupes d’insurrection sont probablement vraies en partie, c’est-à-dire qu’elles reflètent des contradictions internes de la République islamique. Les éléments les plus anti-américains ont en effet intérêt à affaiblir la mainmise américaine sur l’Irak, à empêcher que ce pays ne devienne un satellite de Washington. Par sympathie, ils aident les groupes extrémistes chiites qui affirment la souveraineté et l’indépendance du pays et s’associent par là en apparence aux entreprises plus radicales, et généralement anti-chiites, de groupes fondamentalistes qui ont recours au terrorisme et aux attentats suicide.
Du côté kurde, l’Iran a infiltré depuis longtemps le nord de l’Irak pour essayer d’affaiblir les mouvements transfrontaliers qui seraient susceptibles d’agir en vue d’une autonomie ou d’une indépendance des Kurdes non seulement en Irak mais également en Iran et en Turquie. En Afghanistan, la situation est tout aussi confuse : l’idéologie wahhabite des Talibans les a poussés, quand ils étaient au pouvoir, à des actions répressives violentes contre les chiites. Une quinzaine de diplomates iraniens a été massacrée à Mazar-i Sharif, au nord du pays. L’aspect rétrograde et fondamentaliste du radicalisme islamique des Talibans s’oppose au progressisme de l’Islam politique iranien.
En un mot, aucune sympathie n’existe entre ces deux tendances qui légitiment et régulent, chacune de manière opposée, l’exercice du pouvoir au nom de l’Islam et de la charia. Mais, hormis la proximité géographique et la perméabilité de la frontière, les liens culturels et historiques, la pénétration de la langue persane rendent la communication entre l’Iran et l’Afghanistan très facile. C’est en Iran que se sont réfugiés jusqu’à deux millions d’Afghans pendant l’occupation soviétique, et beaucoup, notamment pour des raisons économiques, y sont restés. Il est très probable que des bases logistiques liées aux Talibans, soucieux de ne pas se reposer uniquement sur les zones tribales du nord-Pakistan, se sont établies à l’Est de l’Iran, notamment dans les milieux baloutches sunnites. La tolérance des Iraniens pour ce genre de phénomène peut s’expliquer par le désir d’infiltrer le mouvement taliban, et aussi par l’incapacité de maîtriser les flux de trafic d’armes et de drogue qui sont liés à l’insurrection afghane. D’une manière générale, l’Iran a été un des premiers pays musulmans à reconnaître le gouvernement de Hamid Karzai et le président réformateur iranien Khatami a rendu visite en août 2002 à son homologue afghan avant même l’investiture officielle : on a vu alors le chef de l’exécutif iranien passer devant la haie d’honneur des marines américains à Kaboul.
Que cherche l’Iran dans ces deux conflits ? À maintenir le statu quo frontalier tout en s’imposant comme arbitre. En Irak, contrairement à la perspective menaçante de partition qui était apparue en 1991, c’est un enjeu global qui se profile, sous la domination de chiites influencés par l’Iran, c’est pourquoi Téhéran favorise une normalisation consensuelle qui bloquerait l’émergence d’un Kurdistan indépendant. Du côté afghan, l’axe stratégique reliant Kaboul à Islamabad et surtout à Karachi doit désormais laisser la place à une nouvelle voie passant par Mashhad et par l’Est iranien, ce qui est vrai non pas seulement pour l’approvisionnement des troupes de l’OTAN et pour le commerce extérieur afghan, mais pour la liaison entre l’Asie Centrale et l’Océan indien. Dans les deux cas les intérêts iraniens ne s’opposent pas, loin de là, aux intérêts occidentaux.
Enfin, la dernière préoccupation de l’Occident à propos de l’Iran concerne la prolifération nucléaire. L’Iran a repris, lors de la Guerre Iran-Irak, le programme commencé du temps du chah, qui vise à enrichir l’uranium pour développer de manière indépendante toute la filière nucléaire civile. En réalité, la perspective militaire est déterminante dans le choix iranien, mais plus comme une dissuasion que le pays pourrait développer rapidement en cas de nouveau conflit, que comme une arme offensive prête à être déployée (à l’image du Japon, dont on a dit qu’il était un « pays du seuil », s’interdisant la fabrication de bombes à destruction massive mais prêt à y avoir recours pour se défendre). Les enjeux sont particulièrement inquiétants, mais ne concernent pas seulement l’Iran, puisque l’Inde, le Pakistan et Israël, pour ne pas parler de la Russie et de l’Ukraine, sont déjà des puissances nucléaires, une situation très alarmante quand on voit la rapidité de l’évolution politique régionale.
Tout le Pouvoir aux Gardiens
En politique intérieure, la situation iranienne est changeante. Dès le départ, la définition du nouveau pouvoir a hésité entre la démocratie et la loi islamique. Pour trancher, les révolutionnaires de 1979 ont créé un oxymore politique, la République islamique. Contrairement à toute attente, malgré les pronostics alarmistes de tous les opposants iraniens qui se sont exilés depuis 1979, le concept a assez bien fonctionné. Les religieux ont pris la tête du pays, y compris de l’exécutif, mais ils ont accepté les règles démocratiques conquises par les Iraniens depuis le début du 20ème siècle : le système parlementaire, la séparation des pouvoirs, les libertés fondamentales du citoyen dans l’État, l’égalité devant la loi… et même le droit de vote et l’éligibilité des femmes. En prenant la tête d’un grand État, ils ont compris quelques règles fondamentales des systèmes politiques modernes, la nécessité de la propagande, de la maîtrise de la communication, d’une certaine alternance, d’une gestion responsable des richesses nationales ; et ils se sont invités dans les grands débats internationaux, la lutte contre l’impérialisme américain, contre le communisme, les causes panislamistes, mais aussi les questions de développement dans le Tiers-Monde, les problèmes financiers et énergétiques, la nécessité d’assurer la défense du pays non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur le plan économique et culturel, etc.
Dans toutes ces questions, le rôle de l’Islam est devenu de plus en plus vague. Il a servi de ciment pour retrouver, après la guerre Iran-Irak, une solidarité avec des pays de la région, et pour présenter face aux Occidentaux une façade idéologique apparemment impénétrable. Surpris par le dynamisme des ulémas politisés, les libéraux, nationalistes et laïques ont parfois collaboré aux nouvelles institutions et aux débats idéologiques. Ils ont cherché notamment à recréer des espaces de liberté, non cléricaux, dans la presse, dans la littérature et dans les réflexions théoriques. De grands débats ont mis en cause les options fondamentales du régime, qu’il s’agisse du velâyat-e faqîh ou de l’écrasement du pluralisme politique, du droit de femmes et des minorités ethniques ou religieuses ou encore de l’ouverture ou non à la culture occidentale. Certes, la censure a bloqué le développement des débats sur le velâyat-e faqîh, considéré comme le serait la monarchie en Grande-Bretagne, la clé de voûte de l’édifice. Mais dans d’autres domaines, par exemple sur le pluralisme religieux, le rôle notamment des sunnites et le statut légal des minorités religieuses officielles, les questions restent posées et débattues. Plusieurs facteurs ont modifié profondément l’orientation de la vie politique.
À la mort de Khomeyni (1989), comme aucun théologien de haut degré n’était sur les rangs de la succession, on a nommé guide celui que Khomeyni lui-même avait désigné, et qu’il n’appelait que hojjat ol-eslâm, ne lui reconnaissant pas le titre d’ayatollah. Cet abaissement de la qualification requise pour détenir le poste suprême de l’État a entraîné une certaine sécularisation idéologique. On a vu, depuis les manifestations de l’été 2009, que le personnage du guide était controversé et certains ont même envisagé de provoquer sa révocation.
Avec le président Khatami (1997-2005), le rôle des femmes et des jeunes a surgi comme force de renouveau politique. C’est la conséquence de deux facteurs : l’émergence d’une génération très largement scolarisée qui a eu accès à des universités et aux médias modernes (télévision satellitaire, internet), donc à un appel culturel vers l’extérieur ; la féminisation croissante de la société. Sur ce deuxième point paradoxal, on constate l’efficacité de l’islamisation qui, en obligeant les femmes à se voiler, leur a ouvert plus largement l’espace public et notamment l’accès aux universités jusqu’aux plus hauts diplômes : il y a 60% de filles parmi les étudiants. Elles sont médecin, ingénieur, enseignante, elles se marient plus tard que leurs mères et elles n’ont en moyenne que deux enfants, ce qui fait qu’elles désirent exercer une profession et qu’elles ont souvent des postes de responsabilité.
On peut ajouter à ces facteurs celui qui frappe tout visiteur de l’Iran : l’urbanisation rapide. En perdant ses racines rurales, l’Iranien d’aujourd’hui a diminué dans sa vie les signes d’appartenance à l’Islam clérical traditionnel et a tendance à se fabriquer une religion plus personnelle et plus individualiste. Tous ces facteurs aboutissent à éloigner la population iranienne du modèle islamique classique auquel les fondateurs de la République avaient rêvé, celui d’une société où les ulémas seraient les maîtres universels qui formeraient en Iran un homme entièrement modelé par l’idéal religieux.
Au contraire, les jeunes, saturés de propagande dès leur premier âge, tendent massivement à s’en écarter. Y a-t-il eu un coup d’État en Iran après le 12 juin ? Les dirigeants qui se sont proclamés vainqueurs avec la réélection d’Ahmadinejad ont accusé les contestataires d’avoir tenté une « révolution de velours » comme les Américains en avaient suscité en Géorgie ou en Ukraine. Ils ont pour cela des arguments et des similitudes, y compris dans les symboles que Mir Hossein Moussavi a pris pour son mouvement, la couleur verte, les grandes manifestations en faveur de la justice et de la liberté, etc., et la sympathie orchestrée depuis l’étranger, amplifiée par l’audience en Iran de la toute récente télévision BBC en persan. De leur côté, les dirigeants de la contestation, Moussavi, Mehdi Karroubi et Mohammad Khatami, ont dénoncé le pronunciamiento, la répression par les milices armées, la fraude organisée, les procès à la manière stalinienne. N’oublient-ils pas de regarder ce qui s’est passé depuis juin 2005, lors du premier mandat d’Ahmadinejad : les axes centraux du pouvoir, les ministères, les gouvernorats de province, mais aussi la direction des secteurs les plus importants de l’économie comme le pétrole, les transports, les aéroports, l’industrie militaire et notamment le nucléaire… ont été systématiquement confiés à des Gardiens de la révolution. Ces miliciens, dont le corps est issu de la guerre Iran-Irak, qui jouissent d’une forte insertion populaire et qui doivent tout ce qu’ils ont au régime, ont fait déjà leur coup d’État rampant. Il n’y a donc aucun étonnement à constater qu’ils n’abandonneront pas leur mandat à un caprice électoral. Ce n’est pas la personne d’Ahmadinejad qui est en jeu, mais une conception prétorienne du pouvoir : la préservation d’un ordre islamique devenu plus important que l’Islam lui-même, et qui s’enferme parce qu’il ne perçoit, autour de lui, que des ennemis.