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Religion et société

La fatigue du peuple croyant

Les chrétiens du Moyen-Orient sont atteints d'une crise existentielle, profonde et sans précédent, alors qu'ils subissent une baisse tant de leur effectif que de leur influence. Plus personne ne remet en cause le fait que les communautés chrétiennes nées dans ces régions qui comptent globalement entre douze et quinze millions d'individus et dont certaines remontent à l'aube de la foi ont une histoire vieille de deux millénaires, subissent un déclin rapide. Actuellement, le motif le plus sérieux de préoccupation provient du rythme accéléré de ce déclin qui rend ces communautés chrétiennes pareilles à de pâles vestiges de ce qu'elles étaient dans le passé. De plus, ce qui reste d'elles ressemble à des îles qui se rétrécissent continuellement et deviennent des espèces en voie d'extinction dans le berceau du christianisme. L'Irak, les Territoires palestiniens et le Liban, chacun à sa façon, sont trois cas évidents qui illustrent la dynamique alarmante de cette usure de la chrétienté originelle. La réunion de nombreux facteurs a provoqué cette érosion phénoménale dans les rangs des chrétiens du lieu et dans l'influence qu'ils exerçaient. L'émigration est peut-être le facteur individuel le plus corrosif et exige des chrétiens du Moyen-Orient un prix à payer toujours plus élevé. Dans de nombreuses zones de la région, comme en Irak, en Egypte et dans les Territoires palestiniens, les chrétiens expérimentent les pressions exercées à la fois par l'accroissement de l'extrémisme islamique et les répressions d'un régime dictatorial. Parfois, ces pressions prennent la forme de persécutions explicites, comme l'a démontré la violence islamiste croissante contre les communautés chrétiennes d'Irak.

 

 

D'autres fois, la motivation à émigrer est ravivée par le rôle de bouc émissaire que les communautés chrétiennes assument suite à des offenses réelles ou qui sont perçues comme telles. Parfois, ces dernières sont commises à des milliers de kilomètres de distance, comme ce fut le cas avec la controverse des vignettes danoises de l'automne 2005 suivie par l'incendie de certaines églises irakiennes et par l'attaque d'un quartier chrétien dans les environs de Beyrouth. Ou bien après les polémiques nées suite à la leçon donnée par le Pape en septembre 2006 à Ratisbonne, et lors desquelles les chrétiens d'Irak furent de nouveau pris pour cible. Lorsque de telles passions se déchaînent, quelque chose d'atavique se déclenche dans la mémoire collective des musulmans qui ressassent encore les images des croisades : cela les conduit à regarder les chrétiens indigènes de façon suspecte comme s'ils étaient les alliés de leurs ennemis étrangers. Dans ce cas, la seule solution pour de nombreux chrétiens assiégés est d'abandonner la terre de leurs ancêtres et de partir à la recherche de lieux plus tranquilles où leurs familles puissent vivre en sécurité. Pour beaucoup, le premier pas se fait en direction d'un pays voisin, comme pour les chrétiens d'Irak qui fuient en Syrie ou les chrétiens libanais qui se sont déplacés dans l'île de Chypre toute proche. Mais inévitablement suit un second déplacement plus lointain et un grand nombre de ces émigrés chrétiens se retrouvent en Europe, en Amérique du Nord ou en Australie. Ce second déplacement marque, pour la majorité, un aller simple et définitif - les communautés coptes et arméniennes sont en augmentation dans la région de Los Angeles, une importante communauté assyrienne de chrétiens irakiens a son patriarche à Chicago, des centaines de milliers de chrétiens libanais à Montréal, San Paolo, Paris et Sydney.

 

 

Avec la naissance de l'islam et suite aux conquêtes islamiques d'Afrique du Nord, du Levant et de l'Asie Mineure, les conversions à la foi nouvelle des vainqueurs furent le plus grand facteur qui reduisit le nombre de chrétiens locaux. Au jour d'aujourd'hui, par contre, les conversions se font plus rares et ne constituent plus un élément significatif pour expliquer la diminution du nombre de chrétiens. La majorité des pays arabes, à l'exception du Liban, ne voit pas d'un bon œil le prosélytisme pratiqué par les adhérents à une foi différente de l'islam. Et dans la plupart de ces pays, des pressions sociales s'exercent pour bannir ou éliminer quiconque abandonne l'islam, tandis que les convertis à la foi musulmane sont les bienvenus. Malgré cela, le nombre de chrétiens qui se convertit à l'islam reste faible.

 

 

Dans l'ensemble, les chrétiens du Moyen-Orient ont un taux de natalité inférieur aux musulmans, et cela principalement pour des raisons socio-économiques et culturelles. Par le passé, les paysans maronites qui vivaient dans les montagnes inaccessibles du Liban tendaient à avoir beaucoup d'enfants pour assurer un nombre suffisant de main d'œu¬vre et une défense contre les dommages causés par les maladies et les famines. Avec l'urbanisation, les progrès de l'économie qui n'est plus celle de la subsistance agricole et les meilleurs niveaux d'hygiène et d'éducation, les choses ont nettement changé. Dans les communautés chrétiennes, la monogamie est observée de façon stricte et le divorce y est normalement plus difficile à concevoir que pour les musulmans.

 

 

Une famille chrétienne type de la classe moyenne a deux ou trois enfants maximum et considère comme un investissement prioritaire de leur offrir une bonne éducation et un niveau de vie décent. Même si la polygamie est nettement moins pratiquée dans les milieux musulmans qu'elle ne le fut dans les siècles précédents, elle existe encore dans des localités éloignées ou plus arriérées, parallèlement aux unions temporaires, connues sous le nom de « mariages de plaisir », approuvées par des règlements religieux spécifiques, comme c'est le cas de certaines communautés chiites. C'est aussi un fait sociologique que les hommes musulmans ont généralement plus d'opportunités d'épouser des femmes

 

chrétiennes que le contraire, et dans de tels cas, les pressions sont fortes pour que la progéniture issue de ces mariages mixtes soit élevée de façon musulmane. De fait, récemment en Irak, on a vu l'odieuse pratique de forcer des centaines de jeunes filles chrétiennes à épouser des hommes musulmans. Ces derniers les ont obligées à se convertir à l'islam et les ont empêchées de voir leurs parents pour que tous les enfants qui naîtront de ces mariages forcés soient élevés dans la foi musulmane.

 

 

L'exemple des Coptes

 

 

Parmi les chrétiens de la région, le sentiment d'abandon augmente sans cesse et malheureusement il n'est pas injustifié si l'on considère le comportement dominant des grands centres chrétiens du monde. L'indifférence et parfois la culpabilisation des victimes sont souvent les marques de ces comportements étrangers regrettables. Les chrétiens nés au Moyen-Orient en sont arrivés à éprouver des sentiments de profonde déception, teintés de ressentiments importants à l'égard de leurs coreligionnaires d'Occident. Ils les accusent de les négliger volontairement et de les abandonner dans des situations de grands dangers. C'est certainement vrai par rapport aux expériences enregistrées dans les décennies passées, tant pour les chrétiens du Liban que pour ceux d'Irak, deux pays dont les communautés chrétiennes, un temps florissantes, sont prises pour cible de façon préméditée et parfois cruelle précisément à cause de leur religion, sans que cela ne suscite de réactions dans le reste du monde chrétien. En réalité, parler aujourd'hui du monde chrétien est peut-être devenu un anachronisme, étant donné l'éthique postchrétienne cultivée de façon délibérée par l'Europe et le mépris considérable de l'Amérique pour les problèmes et les causes des chrétiens dans son agenda de politique étrangère. La situation des coptes d'Egypte constitue un exemple évident de la violence gratuite contre une des communautés chrétiennes la plus antiquement ancrée de la région et, sans aucune espérance pour ces coptes assiégés de recevoir un secours substantiel de l'Occident. Les violences répétées des dernières années ont culminé en octobre 2005 avec les attaques contre les églises coptes d'Alexandrie par des foules de fanatiques musulmans.

 

 

Il faut noter que seule une poignée de chrétiens ignorants, coptes ou autres, nourrit vraiment l'espoir de voir arriver vers les côtes de la région des flottes de croisés occidentaux qui viendraient les délivrer de leurs oppresseurs. En outre, des accusations, murmurées ou exprimées à voix haute, s'adressent aussi aux gouvernements occidentaux, bien que ceux qui profèrent ces accusations savent pertinemment que ces états sont laïcs malgré qu'une partie écrasante de leur population ait des racines chrétiennes.

 

 

Il est vrai qu'à diverses reprises, le Vatican et d'autres églises chrétiennes d'Occident ont parlé franchement et parfois vigoureusement contre l'oppression subie par ces communautés chrétiennes du Moyen-Orient. Mais en règle générale, les églises et autres groupes chrétiens d'Occident n'ont pas été capables d'induire des changements sensibles dans la ligne de conduite de leur gouvernement respectif en les rendant plus réactifs à la détérioration des conditions de vie des chrétiens persécutés au Moyen-Orient.

 

 

Le sentiment d'abandon des chrétiens et les souffrances endurées perdurent bien que des condamnations verbales s'élèvent occasionnellement en Occident, et peut-être d'abord sous la forme de lamentations à haute voix afin d'alléger le poids des consciences. Exposés aux persécutions, marginalisés dans leur patrie, les chrétiens prennent conscience que les opportunités économiques deviennent de plus en plus incertaines durant les périodes d'insécurité prolongée. Nombre de ces chrétiens, conscients de leur condition minoritaire dans la région, choisissent de partir pour profiter de l'herbe plus verte de l'Occident. Les facteurs qui poussent à l'émigration sont la perspective d'un avenir misérable du point de vue économique dans leur patrie, l'incertitude quant à la suite des évènements, l'absence de sécurité dans un milieu où l'espace pour la liberté la plus minime se rétrécit constamment. De l'autre extrémité, les facteurs encourageants sont un sens d'affinité avec les chrétiens du monde entier qui se base sur une confiance que l'assimilation sera complète avec le temps et qu'ils pourront profiter d'opportunités économiques meilleures tout en étant certains de la sécurité pour leur vie. Les deux séries de facteurs combinées se traduisent concrètement par une usure toujours plus grande pour les chrétiens du Moyen-Orient.

 

 

Beyrouth, Bagdad, Jérusalem

 

 

Les exemples de cette hémorragie de chrétiens sont importants - le Liban, l'Irak et la Palestine viennent directement à l'esprit. Suite à la guerre entre le Hezbollah et Israël de

 

l'été 2006, une nouvelle vague d'émigration s'est produite parmi les chrétiens, et beaucoup d'entre eux se juraient de ne plus jamais rentrer. Pour certains, c'était la deuxième ou la troisième fois durant les 30 dernières années, qu'ils expérimentaient l'émigration, uniquement pour rentrer avec une espérance renouvelée une fois que les fusillades auraient cessé et que la situation serait rentrée dans l'ordre. Des statistiques démographiques précises ne sont pas disponibles mais les experts affirment unanimement que les chrétiens du Liban qui représentaient la majorité de la population il y a dix ans seulement, oscillent aujourd'hui autour de 35 % et leur nombre diminue encore. De leur côté, les chrétiens palestiniens sont pris

 

entre les dégâts de l'occupation israélienne et l'émergence du Hamas, une branche militante de l'islam, et ils sont de plus en plus nombreux à se préparer à quitter leur terre. Des villes bibliques comme Bethléem et Nazareth - sans parler de Jérusalem - où les chrétiens représentaient une bonne partie de la population depuis l'aube du christianisme, se sont vidées fortement de leur habitants chrétiens. Pour beaucoup, le mur construit par Israël fut le coup de grâce et l'impact sur leurs moyens de subsistance fut destructeur.

 

 

Cela va de pair avec la ferveur des radicaux islamistes qui ont envahi les rues palestiniennes excluant toute tendance pluraliste ou séculaire. Les palestiniens chrétiens au lieu de voter avec leurs mains ont été forcés de voter avec leurs pieds, c'est-à-dire en quittant le territoire en masse. Depuis l'invasion des USA en Irak en mars 2003, les conditions se sont détériorées pour les chrétiens du pays. Eglises en flammes, bombes contre les magasins de chrétiens qui vendent de l'alcool, assassinats de sang froid de chrétiens, harcèlement sexuel de femmes chrétiennes ne portant pas de manteaux ni de voiles noirs sont presque devenus le quotidien depuis l'invasion, ce qui a poussé de nombreux chrétiens à fuir.

 

 

Les chrétiens d'Irak sont considérés avec suspicion par les musulmans parce qu'ils ont la même religion que les soldats américains envahisseurs. Ces derniers ne font pas beaucoup de distinctions entre chrétiens et musulmans lorsqu'il s'agit de dominer l'insurrection qui conduit le pays à sa perte. Beaucoup de chrétiens évoquent avec nostalgie l'époque

 

d'avant 2003 quand le parti Baas, dirigé par Saddam Hussein (lui-même nominalement sunnite) gouvernait un état répressif mais laïque. Aujourd'hui, au milieu d'une confrontation entre sunnites et chiites à l'issue incertaine, les chrétiens ne voient pas de futur devant eux, et peu importe quel sera le résultat de ce conflit sanguinaire et sectaire aux racines historiques profondes. Ils se sentent pris au piège entre deux versions opposées du radicalisme islamiste dont aucune des deux n'envisage de donner une place aux chrétiens.

 

 

Tolérance ou Liquidation?

 

 

Deux narrations historiques distinctes ont défini et modelé les identités et les visions particulières des chrétiens du Moyen-Orient, avec une différence abyssale entre les deux : le maintien ou l'absence de liberté et de dignité individuelle ou collective. L'écrasante majorité de ces communautés chrétiennes qui comptent plus de 90 % des chrétiens issus de la région, tomba à un moment ou l'autre durant les derniers 1400 ans, sous une forme d'asservissement et fut reléguée à un statut de seconde classe, ou dhimmi, dans leur

 

patrie ancestrale. Cela est vrai pour les coptes d'Egypte comme pour les chaldéens et les assyriens d'Irak et les orthodoxes grecs de Syrie, Palestine ou Jordanie sans oublier les communautés chrétiennes qui vécurent un temps en Arabie et en Afrique du Nord, de n'importe quelle confession. La catégorie des dhimmi, appliquée traditionnellement par les musulmans qui dominaient les communautés conquises qui sont nommées par le Coran les « Gens du Livre » (chrétiens et juifs), a entraîné l'imposition d'une série de restrictions qui incluent une taxation spéciale, un habillement différent, l'interdiction de prendre part à la vie politique et de porter des armes, un comportement déférent envers les musulmans, des désavantages légaux, des obstacles dans l'édification ou la restauration des lieux de culte, l'interdiction de célébrer publiquement les fêtes et les manifestations religieuses et beaucoup d'autres choses encore. Certaines histoires de l'islam, à caractère romanesque ou apologétique, écrites par des occidentaux, ont décrit le système des dhimmi comme un régime de tolérance et d'acceptation des minorités. Aujourd'hui, ce n'est plus la définition courante et la « dhimmitude », comme on en est venu à l'appeler, est reconnue pour ce qu'elle est vraiment : un système prémédité de liquidation organisée et progressive des communautés non musulmanes ou, du moins pour leur marginalisation délibérée et poussée jusqu'à en arriver à la déshumanisation. A l'époque moderne, de nombreuses restrictions usuelles concernant les dhimmi ont été éliminées dans la pratique et effacées de la structure légale de la majorité des états arabes - à l'exception flagrante de l'Arabie Saoudite. Mais cela n'a pas engendré l'annulation comme par magie des effets néfastes, longtemps cumulés, de siècles de marginalisation, qui sont restés dans l'esprit des tortionnaires comme des victimes de ces terres arabes. La caractéristique majeure est que les dhimmi, qui vivent sous un régime islamique, aujourd'hui comme jadis, ont été privés de toute apparence d'existence libre égale aux autres, et pendant des siècles ils ont survécu comme des communautés qui en fait étaient réduites à l'esclavage.

 

Une partie des chrétiens natifs de la région arabe, de 8 à 10 %, - et surtout ceux qui vivent au Liban, comme les maronites dans leurs montagnes - ont réussi, à travers une histoire tumultueuse, à préserver un degré de liberté notable par rapport aux standards régionaux, en évitant le choc de la dévastation infligée aux dhimmi. Ils y sont parvenus, durant l'époque pré-technologique, surtout grâce à la topographie rude et inaccessible du Liban, bien que le prix qu'ils payèrent pour maintenir cette liberté et leur dignité fut souvent exorbitant en termes de sang versé, de terres et de ressources. Aujourd'hui, ces chrétiens du Liban distingués par l'histoire, dans un sens positif et créatif par rapport à leurs coreligionnaires des pays arabes environnants, courent le risque de succomber sous la domination des projets islamiques rivaux qui actuellement luttent pour le pouvoir tant au niveau local que régional : un activisme chiite d'inspiration iranienne versus une influence sunnite promue et financée par l'Arabie Saoudite qui pourrait facilement se transformer en wahhabisme virulent. A Beyrouth, les nombreux évêchés représentent toutes les dénominations chrétiennes de la région et traditionnellement, ils étaient les poumons qui respiraient librement au nom des nombreuses communautés chrétiennes isolées, oppressées ou moins libres des pays arabes de l'intérieur. Par conséquent, tout affaiblissement de la position de la ville comme fenêtre exceptionnelle sur le monde et ouverture pour les aspirations et le mécontentement des chrétiens au-delà de la région équivaudrait à long terme aux calamités ayant suivi la chute de Constantinople en 1453.

 

Dans toute la région arabe, cette dichotomie entre libres et obligés, affranchis et dhimmi, s'applique aussi à d'autres communautés minoritaires non musulmanes en plus des chrétiens. Il y a encore quelques décennies, chaque pays arabe accueillait une communauté hébraïque et certains pays comme le Maroc et la Tunisie en comptent une encore aujourd'hui. Les autres vieilles communautés hébraïques, qui pendant des siècles vécurent paisiblement au milieu des arabes, ont presque disparu de façon dramatique durant la seconde moitié du XXe siècle. Le facteur décisif pour nombre de ces juifs « arabes » fut sans aucun doute la création de l'état d'Israël, qui d'une certaine façon représenta une des causes d'émigration. Cela engendra la croissance de l'antisémitisme alimentée par la sympathie arabe envers les palestiniens et combinée ces dernières années avec l'influence de l'idéologie extrémiste islamiste.

 

 

Pourquoi il Faut Arrêter l'Exode

 

 

Il est peut-être trop tard pour empêcher la disparition des juifs des territoires arabes et il est certain que l'écrasante majorité des juifs séfarades n'a pas intérêt à rentrer dans leurs précédents territoires de résidence. Dans le cas des chrétiens d'Arabie et du Moyen-Orient, par contre, le nombre des résidents est encore assez significatif et le désir de rentrer pour nombre d'émigrés reste élevé. Cela nous oblige à réfléchir à l'arrêt de l'exode ou mieux encore à permettre le retour des exilés chez eux. Mis à part la raison morale intrinsèque pour laquelle ce déclin des chrétiens du lieu devrait être arrêté, ou du moins freiné, pourquoi quelqu'un dans les circuits politiques américains devrait se soucier entièrement de ces communautés qui ressemblent davantage à des vestiges archéologiques qu'à des réalités vivantes capables d'influencer la société ?

 

 

Il y a trois raisons incontournables qui expliquent pourquoi le déclin persistant des chrétiens laisse le champ libre aux activistes, ce qui a un impact négatif sur les USA tout comme sur la politique européenne et sur les autres intérêts au Moyen-Orient arabe.

 

 

Modération. L'existence au Moyen-Orient de communautés chrétiennes indigènes, sédentaires, stables, prospères et raisonnablement libres et en sécurité, a servi dans de nom¬breux cas de facteur de promotion de l'ouverture et de la modération islamiques. Avant l'arrivée de Nasser au pouvoir en 1952, l'Egypte fit preuve d'une nette tolérance et d'une multiplicité de points de vue politiques ainsi que d'une vibrante diversité culturelle et d'un penchant pour les goûts européens - et tout cela au mépris de l'émergence des Frères musulmans. Il suffit de regarder par exemple une photo d'un concert d'Umm Kulthum ou de tout spectacle pour s'apercevoir qu'aucune femme parmi les spectateurs n'endossait le voile ou un vêtement distinctif de l'islam. L'Egypte était plus libérale dans les premières années du XXe siècle qu'au début du XXIe. Au Liban, avant que n'éclate la guerre de 1975, s'est formée une nouvelle sorte de musulmans grâce à l'entrelacement dans la vie quotidienne des communautés musulmanes et chrétiennes et ce, dans un climat de respect mutuel. Les fruits de cet expérience sociologique de coexistence unique sont évidents surtout dans les milieux libanais cultivés, tant sunnites que chiites, qui tranchent dans le contexte islamique élargi comme autant d'exemples évidents de modernité sous tous ses aspects. Le mérite est surtout lié au fait qu'ils vécurent en paix durant des décennies, en proximité étroite avec les chrétiens du Liban, les plus libres du monde arabe. La modération islamique est contrainte de se renforcer lorsque les musulmans sont en contact quotidiennement avec des personnes du lieu en qui ils ont confiance, qui adhèrent à un credo qui n'excuse pas les kamikazes, respecte les femmes, ne recherche pas la domination religieuse, adhère aux principes du pluralisme religieux, est compatible avec la démocratie libérale, défend les droits de la personne et de la collectivité, souligne l'importance centrale de l'éducation et ne s'oppose pas aux caractéristiques du mode de vie moderne. Les importants apports culturels et linguistiques des intellectuels chrétiens, qui résident à Beyrouth ou au Caire, au passage du XXe siècle, connu comme la renaissance arabe, soulignent la corrélation de la liberté des chrétiens au renforcement de la modération islamique. Dans une moindre mesure, le même phénomène de modération islamique semble avoir fleuri dans certains secteurs de la société jordanienne, tout comme en Irak et en Syrie avant le Baas (et sous le Baas, laïque sous certains aspects). Chaque fois que les chrétiens du lieu se sont sentis relativement tranquilles, l'ouverture, la tolérance et la modération islamique s'en sont trouvées avantagées.

 

 

Médiation. La présence continue d'un nombre significatif de chrétiens en sécurité au Moyen-Orient, faciliterait aussi la construction de ponts entre l'Est et l'Ouest, entre le monde chrétien et l'islam de telle manière qu'aucun autre groupe ne pourrait entreprendre. Vient à l'esprit la renaissance culturelle arabe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, portée en avant surtout par les chrétiens de Beyrouth et du Caire, mouvement qui a donné naissance, entre autres, au journalisme arabe contemporain et au roman arabe moderne et des résultats qui font date dans la poésie arabe. Cela a également ouvert la voie à différentes relectures critiques de l'histoire, de la culture, de la politique arabe et a favorisé l'introduction d'idées libérales occidentales dans le discours arabe. Au milieu du XXe siècle, les intellectuels arabes chrétiens ont emprunté et adapté les concepts pas si libéraux du socialisme et du nationalisme pour forger une nouvelle identité collective, controversée et idéologique qu'ils ont mis sous l'enseigne de l'arabisme. Le dynamisme créateur de ce levain culturel arabe, inspiré et catalysé par les chrétiens du lieu, ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Des penseurs arabes chrétiens influents et de différents points de vue, comme Albert Hourani, Charles

 

Malik, Constantine Zurayk, Michel Aflaq, Antoun Saadeh, e Hanan Ashrawi, pour n'en citer que quelques-uns , avec d'autres professeurs, étudiants, moines, journalistes, juristes etc., ont joué le rôle de médiateur des idées occidentales dans la région tandis qu'ils expliquaient par la même occasion le Moyen-Orient aux Occidentaux. Abstraction faite que ces efforts de médiation culturelle peuvent être approuvés ou pas, leur simple existence, leur impact indéniable et surtout l'identité de ceux qui en sont la source ne peuvent être contestés. Le monde arabe aurait été beaucoup plus isolé et plus pauvre culturellement, si les résultats à peine cités et d'autres ne se seraient pas vérifiés si les chrétiens n'avaient été présents ou avaient été trop oppressés pour s'en préoccuper. Sans de tels efforts authentiques de médiation, dans lesquels les chrétiens du lieu ont excellé, l'Occident se serait trouvé dans une situation embarrassante en tenant toujours le rôle de l'étranger intrus qui n'est pas le bienvenu avec toutes les conséquences négatives que telle représentation entraîne.

 

 

Réciprocité. Les musulmans, en provenance de tout le monde islamique, se dirigent de façon croissante vers l'Ouest et plus spécialement vers l'Europe. Beaucoup arrivent avec l'intention de s'y établir définitivement mais pas toujours avec la volonté de s'assimiler. Ce nouveau défi a éprouvé les concepts occidentaux de tolérance, pluralisme et multiculturalisme et ce parfois jusqu'à la rupture. Toujours est-il que les musulmans qui émigrent en Occident, et plus spécialement en Europe et en Amérique du Nord, vivent pour la plupart tranquillement, en respectant la loi, dans des pays où les droits de la personne et de la collectivité sont protégés, où l'identité ethnique et culturelle ainsi que la spécificité religieuse sont respectées. Malheureusement, on ne peut pas dire la même chose à propos des chrétiens qui vivent dans de nombreuses régions du monde arabe et islamique. Un pays comme l'Arabie Saoudite, par exemple, qui finance avec détermination la construction de mosquées dans le monde entier, l'Occident inclus, interdit de façon rigoureuse que l'on construise des églises dans les villes et métropoles, que des Bibles et d'autres articles religieux soient importés dans son royaume et interdit aux chrétiens de prier et d'être enterrés sur son sol. Les mauvais traitements des communautés chrétiennes minoritaires dans différentes parties du monde arabe, sont malheureusement récurrents et parfois intolérables pour ceux qui en sont victimes. L'Occident ne peut espérer mettre les gouvernements arabes face à leurs responsabilités sur la base d'une série de valeurs universelles partagées, à moins que ne soit invoqué et appliqué le principe de réciprocité. Pour que cela se produise, il doit y avoir dans ces pays arabes un espace pour les communautés indigènes non musulmanes. Et alors des questions épineuses comme le prosélytisme, les droits des femmes, la liberté religieuse, l'apostasie, le blasphème et ainsi de suite pourraient être affrontées sur la base de l'application de ce principe de réciprocité. Même en ne pensant qu'à son avantage, l'Occident a intérêt à espérer préserver de telles communautés non musulmanes dans leur patrie d'origine et aussi à élever la voix quand c'est possible afin qu'elles soient bien traitées par les autorités locales, s'il doit y avoir quelque espérance que soient rejoints les mêmes standards de tolérance sous lesquels les musulmans vivent en Europe.

 

En effet, l'insistance de l'Occident sur la réciprocité, comme base pour la responsabilité, doit idéalement couvrir tous les citoyens - chrétiens, musulmans, Baha'is, et autres - qui vivent dans les pays arabes et islamiques, où les conditions de liberté et les droits de tous oscillent entre le discutable et le déplorable. Récemment, la sentence de flagellation et d'emprisonnement rendue à une femme musulmane, victime d'un viol collectif en Arabie Saoudite, est un cas épineux et le cri de protestation de l'Occident contre cette barbarie fut amèrement insuffisant par rapport à ce qu'il aurait dû être.

 

 

Mettre en évidence qu'une existence digne et protégée pour les chrétiens dans leur terre d'origine du Moyen-Orient permet d'accroître la modération, facilite la compréhension et la confrontation réciproques à travers une médiation culturelle créative et constitue un pré-requis pour l'invocation de la notion de réciprocité dans les relations internationales et les entrelacements de cultures, tout cela ne revient pas à insinuer que l'Occident fassent preuve de un favoritisme à l'égard des chrétiens indigènes d'Orient. A cause d'une hypersensibilité dans les milieux politiques occidentaux par rapport à ce qui constitue un véritable guet-apens, les dirigeants politiques sont tombés dans l'autre extrême, soit en montrant une tendance à un oubli total quand il s'agit de ces chrétiens persécutés soit celle de la complicité totale avec leurs bourreaux. On doit se défaire au plus vite de ce comportement politique destructeur si nous voulons que tous, exceptés les transgresseurs réels, en tirent bénéfice.

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