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Religion et société

Le catéchisme avec le regard de Khomeini

«Shim'on pesar-e Yohana, àya mara mahabat mi nema'ì?», scande le prêtre lisant l'Evangile en langue farsi: «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu vraiment?». Une véritable surprise pour les fidèles et les représentants des autorités iraniennes réunis dans la cathédrale chaldéenne de Téhéran pour honorer la mémoire de Jean-Paul II. L'usage du farsi dans les célébrations chrétiennes est, en effet, «vivement déconseillé» par le gouvernement, préoccupé d'éviter la diffusion du verbe chrétien parmi les musulmans. D'ailleurs les chrétiens ne sont-ils peut-être pas des minorités ethniques (constituées principalement d'Arméniens et d'Assyro-chaldéens) que les différents couvre-chef des leaders religieux rassemblés autour de l'autel illustrent de la meilleure façon? «L'usage du farsi dans la liturgie est au service de la foi», conteste Mons. Ramzi Garmou, archevêque chaldéen de la capitale iranienne. «Nous ne sommes pas au service d'une certains ethnie, mais de toute la nation», explique-t-il. «Si chaque communauté religieuse devait s'occuper seulement de son propre groupe ethnique, qu'en serait-il demain de l'Eglise en Iran?».

 

 

Oui, c'est une question pertinente. Qu'en sera-t-il de l'Eglise en Iran? Et qu'en est-il aujourd'hui? C'est pour répondre à ces questions que nous nous sommes mis en voyage dans un avion en direction de Téhéran. Dans la cabine on sent déjà l'ambiance du pays, soit par la prière du voyageur diffusée après les indications concernant la sécurité, soit par le nombre de chador à bord. Une impression qui sera vite tempérée à l'arrivée. A l'aéroport, des fonctionnaires barbus timbrent avec un air d'indifférence les passeports de jeunes Iraniens avec la queue. Dans les rues de la capitale, les rusari colorés qui laissent les cheveux en grande partie découverts, rivalisent avec les maqna'e noirs qui encadrent parfaitement le visage, mais qui restent obligatoires pour toutes les femmes dans les bureaux et à l'université. Musulmanes et chrétiennes. «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu vraiment?», répète le célébrant en pensant peut-être au petit nombre de brebis à faire paître que le successeur de Pierre a trouvé dans le Pays. Même si certains les contestent, les recensements officiels sont emblématiques. Tandis que la population iranienne a presque doublé pendant les années de la République islamique, passant de 35 à 68 millions d'habitants, le nombre des chrétiens a diminué de façon drastique de moitié en chiffres absolus: au cours de vingt ans seulement, de 5 (169 mille en 1976) à 1 pour mille (78 mille en 1996). Aujourd'hui les estimations les plus optimistes donnent un total d'environ 100 mille chrétiens, dont 80 mille arméniens grégoriens, 8 mille assyro-chaldéens catholiques et autant d'orthodoxes, 5 mille protestants, 2 mille latins et 500 catholiques arméniens.

 

 

Une vérification effectuée par un prêtre catholique à partir des registres ecclésiaux confirme cette baisse drastique. «Les mariages célébrés dans mon diocèse dans les années 1976, 1986 et 1996 sont respectivement 54, 20 et 13», dit-il. «Les baptêmes qui se réfèrent à ces mêmes années ajoute-t-il sont 150, 117 et 36. Les ensevelissements, enfin sont au nombre de 93, 101 et 97». Conclusion? «C'est une communauté à risque d'extinction».

 

 

«Cette baisse, dit encore Mons. Garmou, est due à un taux de natalité plus bas chez les chrétiens, mais surtout à une émigration qui s'est accélérée après la révolution islamique et la guerre contre l'Iraq». A la base de ce phénomène il y a évidemment des motivations d'ordre humain, culturel, socio-économique et historique. Mais l'appartenance des chrétiens à des minorités qui se distinguent, non seulement par leur foi religieuse, mais aussi par leur langue et leur culture, les a rendus doublement étrangers aux yeux de la population. Déjà au temps de la monarchie et malgré la bonne disposition du schàh, le discours officiel nationaliste ne facilitait certes pas leur intégration. Objectif que la législation de la révolution islamique a rendu encore plus difficile. L'article 13 de la Constitution précise, il est vrai, que «les Iraniens zoroastriens, juifs et chrétiens sont les seules minorités religieuses reconnues; celles-ci, dans les limites de la loi, sont libres d'accomplir leurs propres rites religieux et leurs cérémonies, et d'agir selon leur propre règle en ce qui concerne leurs affaires personnelles et l'instruction religieuse».

 

 

Mais l'article 14, tout en soulignant le devoir de l'Etat et de tous les musulmans de «traiter les non-musulmans en conformité avec les normes éthiques et les principes de la justice et de l'équité islamiques, et de respecter leurs droits humains», a soin d'avertir que «ce principe s'applique à tous ceux qui s'abstiennent de prendre part à des conspirations ou à des activités contre l'Islam et la République islamique de l'Iran». L'article 19, enfin, affirme que «tous les Iraniens, quel que soit le groupe ethnique auquel ils appartiennent, jouissent des mêmes droits» et que «la couleur, la race et la langue n'offrent aucun privilège». Aucune référence à la religion.

 

 

«Les droits des chrétiens sont garantis par la Constitution. Le fait est que souvent nous rencontrons des difficultés dans son application», affirme Mons. Sebouh Sarkissian, d'origine syrienne, qui occupe depuis six ans le siège archiépiscopal arménien grégorien de Téhéran, charge qui fait de lui le pasteur de la plus grande communauté chrétienne en Iran. Par exemple? «Notre Eglise répond-il a le droit de prononcer des sentences de dissolution du mariage, mais quand les conjoints se rendent dans les bureaux publics les juges exigent d'eux la reprise de la procédure». Nous lui demandons s'il a des problèmes par rapport à la presse et la diffusion de matériel religieux. «Pas du tout», répond-il. «J'ai fait imprimer 32mille copies de l'évangile et personne ne m'a dit quoi que ce soit. Il est évident que si le livre est en langue farsi, il faut une permission. Nous publions chaque année une dizaine de livres. Un des derniers a même pour sujet l'histoire de l'Arménie et de son rapport conflictuel avec la Perse d'alors». Et jusqu'à quel point le caractère ethnique des églises iraniennes représente-t-il un handicap pour la mission de l'Eglise?

 

 

«Notre préoccupation est centrée sur le maintien de nos traditions», répond-il. «Nous n'encourageons pas le prosélytisme. Le témoignage de l'Evangile se reflète dans la vie du chrétien avant le sermon qu'il écoute à l'église. Nous ne vivons pas en Occident, nous. L'Iran est, en fin de compte, un Etat islamique et c'est nous qui devons être astucieux, comme nous le demande le Christ».

 

 

Il faut reconnaître que cette «astuce» a, dans une large mesure, épargné aux Arméniens la répression subite par d'autres chrétiens. Ils ont par exemple réussi à récupérer les écoles qui avaient été confisquées, même s'ils ont dû accepter la nomination gouvernementale de directeurs musulmans. Il n'en a pas été de même pour l'Eglise latine, pendant longtemps soupçonnée de sympathie envers l'Occident, dont les structures religieuses ont été démantelées au cours des deux premières années de la révolution: 14 écoles catholiques fermées (parmi lesquelles des instituts prestigieux gérés par des lazaristes et des salésiens), pensionnats et dispensaires confisqués, prêtres et sœurs expulsés. «Nous sommes ici parce qu'il n'est pas juste que les chrétiens restent seuls», nous confie une sœur étrangère qui vit en Iran depuis plusieurs années. «Nous tenons à mener à bien l'idéal chrétien. Grâce à Dieu nous assistons à une amélioration de la situation: l'Etat a passé d'une hostilité ouverte par rapport à l'Eglise latine à une phase d'adoucissement sous Rafsanjani, puis à une plus grande ouverture sous Kathami».

 

 

Comment cette ouverture se traduit-elle? «Les visas d'entrée pour le clergé sont maintenant plus faciles à obtenir, même si le numerus clausus est encore en vigueur: un prêtre pour chaque église. Les arrivées qui se comptent sur les doigts d'une main ne sont évidemment pas en mesure de compenser les expulsions de 1980 qui ont concerné 85 pour cent du clergé catholique. En outre, les chrétiens ne sont plus présentés par les autorités comme ils l'étaient autrefois, en tant que minorités considérées comme "hôtes" ou de passage». Personne ne nie toutefois que l'Eglise latine, avec à sa guide aujourd'hui mons. Ignazio Bedini, ne soit effectivement au service de gens de passage: membres du corps diplomatique accrédité à Téhéran et hommes d'affaires occidentaux. A ceux-ci s'ajoutent aussi quelques familles naturalisées et les enfants de couples mixtes qui défient même s'ils ne le font pas publiquement la norme de la chari'a qui prévoit que les enfants d'un musulman doivent être musulmans. «Les chrétiens eux-mêmes se sont procuré une grande partie des problèmes que nous vivons aujourd'hui, pour des questions de pouvoir et de privilège», affirme un prêtre catholique découragé. «Les différentes Eglises précise-t-il ont cultivé au cours des siècles leur forte connotation ethnique pour se distinguer et se défendre de l'Islam. Mais au lieu de tout mettre en œuvre en faveur d'une complémentarité au niveau des services ecclésiaux, elles ont cherché à préserver au mieux leurs particularismes et elles ont fini par exhiber leurs divisions».

 

 

L'œcuménisme est une des voies de sortie des particularismes. Nous demandons à Mons. Sarkissian comment se traduit au niveau local son engagement œcuménique bien connu aux niveaux régional et international. «Je propose souvent à mes collègues de faire en sorte que nos rencontres se fassent en Iran», répond-il. «En 2001, le comité exécutif du Conseil des Eglises du Moyen-Orient (MECC) s'est réuni ici à Téhéran. Au début de cette année les jeunes chrétiens du Moyen-Orient ont de nouveau choisi l'Iran pour leur rassemblement annuel. Tout cela, évidemment, en plus des rencontres périodiques avec les chefs des autres Eglises chrétiennes: chaldéenne, catholique arménienne, protestante et protestante assyrienne».

 

 

Une ébauche de collaboration qui ne semble pas avoir résolu tous les malentendus entre les différentes communautés. A partir de février 2001, Mons. Neshan Karakeheyan, d'origine grecque, est évêque de la petite communauté catholique arménienne, réduite à 150 familles seulement (et aucun prêtre), après le départ de nombreux fidèles pour l'Amérique et l'Europe. «Les grégoriens se plaint-il ont profité de notre absence temporaire pour s'emparer d'une de nos écoles». N'avez-vous pas demandé l'intervention de l'évêque grégorien? «Malheureusement il n'a rien pu faire, car, auprès de la communauté grégorienne, c'est le Majles-e melli, le Conseil communautaire constitué de laïcs qui prend les décisions. Nous avons au contraire récupéré les deux autres écoles grâce à la médiation du prélat palestinien Hylarion Cappucci, qui entretient de bons rapports avec l'Iran». 700 étudiants, tous Arméniens parce qu'il est interdit d'accueillir des musulmans, suivent des leçons de langue arménienne et de catéchisme au-delà du curriculum officiel.

 

 

Une des raisons de protestation commune à tous les chrétiens est justement le catéchisme. Le libraire nous regarde d'un air étonné lorsqu'il nous voit emporter toutes les versions disponibles du Ketob-e ta'limat-e dini, le manuel de religion strictement réservé aux minorités non islamiques. Sur la page de titre il y a toujours (ce qui est aussi le cas dans certaines salles paroissiales) la photo de l'Ayatollah Khomeini, symbole de la nouvelle réalité ainsi que du contrôle exercé par le Ministère de l'Orientation islamique (Ershad) sur l'enseignement religieux. «Ce manuel est clairement syncrétique» affirme Mattia, un professeur assyro-chaldéen. «D'autre part ajoute-t-il à l'école iranienne l'Islam pénètre toutes les matières, de la littérature à la langue. Dans le catéchisme, il suffit de remplacer le mot Khoda (Dieu en persan) par Allah, dìn (religion) par Islam et nabi (prophète) par Mohammed pour comprendre qu'il s'agit d'une injection voilée d'Islam dans les heures de religion», cinq en primaire et trois au collège. Mattia souligne aussi qu'à l'examen la note de religion est donnée moitié par l'Eglise et l'autre moitié par le Gouvernement.

 

 

«Nous ne sommes satisfaits ni du contenu ni du style question-réponse du livre» dit Mons. Garmou. «Ce manuel a été préparé au lendemain de la révolution dans des circonstances particulières et il doit être changé. Une équipe d'experts de quatre Eglises est déjà au travail sur une nouvelle édition.

 

 

Nous souhaitons obtenir le consentement des autorités pour le mettre en circulation à partir de la prochaine année académique». Beaucoup de monde se plaint du manque de préparation des professeurs engagés pour l'enseignement de la religion. «Certains dit Mons. Karakeheyan veulent seulement arrondir leur salaire. Un d'entre eux a même affirmé devant les étudiants que le Christ n'est pas Dieu!».

 

 

L'Islam ne pénètre de toute façon pas seulement les matières scolaires, mais tous les aspects de la vie en Iran. On allume la télévision et on tombe sur des pèlerins chi'ites qui se frappent la poitrine en écoutant le récit dolent de l'assassinat de l'Imam Hussein à Karbala. On soulève le combiné téléphonique dans une cabine publique et on voit apparaître une exhortation de ce même Imam qui dit: «Si vous n'avez aucune religion, ayez pour le moins un esprit libre en cette vie». A Téhéran, les gigantographies des «martyrs» et des héros de la révolution islamique occupent les points principaux: Beheshti, Madani, Mofateh, mais aussi l'Egyptien Khaled Islambouli, l'officier auteur de l'assassinat du Président Anwar al-Sadat. En face de la cathédrale arménienne de Saint-Serge, avenue Nejatollahi, en plein centre, un panneau représente le Mahdi, l'Imam dont les chi'ites attendent l'arrivée à cheval. Au-dessus, une inscription affirme que «le Christ reviendra avec le Mahdi pour instaurer partout la justice». Dans la cour de la cathédrale, un groupe de jeunes Arméniens est en train de bavarder. Le rêve de tous, ou presque, est de se bâtir un avenir en Europe ou en Amérique. Il n'y a que Marina qui voudrait rester en Iran «pour ne pas laisser seuls ses parents».

 

 

De l'avis de nombreux interlocuteurs, le rêve d'aller ailleurs exprime la situation d'une Eglise «contrainte à l'isolement» et réduite à survivre dans une stérilité spirituelle et apostolique apparente, dans un pays où la liberté de culte et d'association n'est autorisée qu'à l'intérieur des lieux de culte. Mons. Garmou ne cache pas ses préoccupations à propos des répercussions de la fuite des chrétiens de l'Iraq, son pays d'origine et sur la mission de l'Eglise en Iran. «L'Eglise irakienne représente pour nous dit-il ce que représente le Liban pour les chrétiens de Syrie et de Jordanie. Si nos arrières devaient céder, qu'en serait-il de nous?». L'émigration touche la toute petite communauté dans ses forces vives, l'élite et les jeunes: plus de l0 mille départs ces 25 dernières années. Ses conséquences sont donc graves: vieillissement et affaiblissement de la communauté locale, difficultés pour les jeunes de réussir à trouver un conjoint chrétien et baisse des vocations sacerdotales.

 

 

«Aujourd'hui deux de nos séminaristes sont en train de se former à Rome et un à Paris. Nous célébrerons ainsi en juillet à Téhéran la première ordination depuis de nombreuses années et un nouveau prêtre se joindra aux quatre prêtre actuels (Iranien, Irakien, Indien et Français). Malgré cela, tout ce que nous tentons d'élaborer pour nos jeunes semble construit sur le sable. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les noms effacés dans nos agendas de téléphone pour comprendre les dimensions du phénomène».

 

 

La note pessimiste est balayée sur les rives du fleuve Zoyandeh-Rud, à Ispahan. Dans le faubourg voisin de Nouvelle Djulfa vivent les descendants de 20 mille chrétiens déportés il y a quatre siècles de l'Arménie par le Abbas. Au Vank, le monastère arménien terminé en 1664, nous rencontrons le jeune Evêque Papken Charian, arrivé du Liban il y a quelques mois seulement. «A Ispahan nous disposons de 12 églises et 12 autres sont disséminées dans le reste du diocèse: Shiraz, Ahvaz et Abadan. Nous cherchons à les utiliser toutes pour ne pas risquer de devoir fermer celles qui ne sont pas en fonction. Pour le même motif quelques-uns de nos fidèles vont quelquefois à la messe chez le prêtre lazariste de l'église latine d'Ispahan, désormais privée de communauté». Mons. Charian nous accompagne dans l'ancienne chapelle de Bethléem dont les fresques rappellent de près l'art de la Renaissance italienne. Quelques mètres plus loin s'élève le musée arménien où sont gardées d'importantes œuvres d'art. «Pendant les vacances du Norouz (le Nouvel An persan, ndr)», dit Charian satisfait «70 mille visiteurs musulmans ont pu admirer la première imprimerie qui arriva en Iran et qui fut apportée en 1641 par l'Arménien Khachadour Ghesaratzi, avec des tableaux, d'anciens évangiles, des manuscrits et des objets d'art chrétien». «Avec ces entrées ajoute-t-il nous finançons la construction de logements pour les jeunes couples arméniens pour les aider à se construire ici un avenir». A propos du rapport avec les musulmans, Charian dit qu'il est bon. «Enfreignant les normes, les autorités ont nommé dernièrement un directeur chrétien dans une école arménienne. Et nous apprécions beaucoup ce geste».

 

 

Les opinions sur la politique religieuse officielle sont de toute façon divergentes. «Les Iraniens veulent avoir du succès sur la scène internationale» dit un diplomate en place à Téhéran. «Ils se plaisent à répéter que trois sièges au Majles (le Parlement, ndr) sont réservés aux chrétiens, deux aux Arméniens et un aux Assyro-Chaldéens, malgré leur nombre réduit. Mais c'est le nœud dur du régime qui exprime les intentions réelles des ayatollahs. Tout le reste, y compris les manœuvres de Khatami, ne sont que de la poudre aux yeux». L'espoir réside dans une approche différente du rapport entre religion et état. On a perçu une indication dans ce sens au cours de la rencontre publique organisée à la mosquée de Hosseiniyeh Ershad par des représentants libéraux connus comme Mohsen Kadivar, Hashem Aghajari, Mostafa Badkoubehei, Yussuf Eshkevari et Ali Shariati, dont beaucoup ont purgé en prison des condamnations pour leurs idées réformistes. La rencontre avait apparemment l'intention d'illustrer la conduite de Jean-Paul II et sa défense de la liberté et des valeurs humaines, mais il était clair que, dans l'intention des organisateurs, il y avait surtout la volonté de critiquer le système théocratique iranien. «Je suis un être humain, mais par hasard je suis aussi iranien dit Eshkevari, paraphrasant Rousseau et la condition de tous les êtres humains est la liberté». Puis il ajoute parmi les applaudissements: «Quand le pouvoir se revêt de la religion la catastrophe commence. Quand le pape a été roi, il a déshonoré la religion».

 

 

La rencontre est l'occasion de parcourir à nouveau les influences chrétiennes sur la culture persane. Dans le public il y a un étudiant universitaire, Jamaleddin. Il a noté ses pensées sur une feuille: «Jean-Paul II désirait un monde pour tous les peuples de la terre et c'est pour cela que nous aussi, nous l'avons aimé. Le peuple iranien ne veut pas la guerre, mais le dialogue avec tout le monde, indépendamment du credo religieux». «Dans la langue farsi il n'y a pas de terminologie chrétienne», affirme Mattia. «Mais grâce à sa sensibilité, la poésie du quatorzième siècle du mystique Hafez de Chiraz aide beaucoup d'Iraniens à connaître le Dieu-Amour du christianisme. La révolution islamique a réveillé auprès de beaucoup de monde une recherche profonde; ces gens se sont posé certaines questions quand ils ont vu que la guerre se faisait au nom de Dieu».

 

 

Dans une église déserte de Téhéran, la dévotion de quatre jeunes musulmanes attire notre attention. «J'ai honte d'avoir connu Jésus-Christ aussi tard» dit Negar qui travaille comme interprète. Parastoo dit de venir à l'église une fois par semaine «pour trouver la paix». Et comment pries-tu? «Je prie Hazrat Mariam (la Vierge, ndr) en disant: "Dame de la Terre, je crois en ton Dieu, qui est aussi le mien, en ton Fils, Issa (Jésus), et en ta religion. Aide-moi à être une brave personne et reste toujours à mon côté"».

 

 

Note Historique: Entre imperes et ayatollah

 

 

En Iran le christianisme s’est développé dans un contexte très particulier. Tout d’abord il est né dans un milieu religieux iranien (manichéen et mazdéen), en dehors de l’influence romaine byzantine des autres Eglises primitives. Puis, au Ve siècle il a embrassé l’hérésie nestorienne pour se détacher de la hiérarchie d’Antioche et échapper non seulement aux accusations de connivence avec les ennemis de l’Empire sassanide, mais aussi aux persécutions (en particulier sous le règne de Shapur II et de Bahram V, IV-Ve siècle).

 

Le sort des chrétiens persans connut quelques améliorations sous le règne de Cosroe II (590-628), grâce à la conversion de la femme du souverain. Mais la défaite perse face aux conquérants arabes fut rapide. Dans certaines villes abandonnées par les garnisons, ce furent les évêques nestoriens qui négocièrent la défaite. A la tolérance relative des Abbassides et des Buyides fit suite la rigueur des Seldjukides. Au cours des XIIIe et XIVe siècles au contraire ce sont les invasions mongoles qui poussent les chrétiens à se replier vers les zones montueuses du lac Urmia.

 

L’adhésion des Safavides à l’Islam chi’ite mit la Perse en conflit avec l’Empire ottoman sunnite. Les chrétiens résidant dans les zones contestées finirent par payer le prix des guerres incessantes entre les deux puissances. Au début du XVIIe siècle, le Chah Abbas I (1587-1629) décida de transformer l’Arménie en terre neutre pour se protéger d’une éventuelle contre-offensive ottomane. Il procéda ainsi, entre 1604 et 1617 à la déportation forcée de 20 mille Arméniens en Perse, en particulier dans un faubourg d’Ispahan, la capitale impériale, appelé Nouvelle Djulfa. Une présence qui contribua vite à la floraison artistique de la Perse et à l’instauration de rapports avec les cours européennes. Au XIXe siècle la lutte d’influence russo-britannique se substitua à la menace ottomane. En 1828, à la suite de la guerre russo-prussienne. 35 mille Arméniens durent quitter le pays pour se réfugier en Russie. Le même scénario se répéta avec les assyro-chaldéens de l’Azerbaijan iranien au cours de la première guerre mondiale. En 1979, l’instauration de la République islamique guidée par l’Ayatollah Khomeini ouvrait un nouveau chapitre de l’histoire de l’Eglise.

 

 

Qui Sont les Armeniens Gregoriens

 

 

Cette appellation remonte à saint Grégoire Illuminateur, qui convertit le Règne arménien à l’aube du IVe siècle. L’Eglise arménienne grégorienne est une église apostolique non chalcédonienne. S’étant séparée de Byzance au temps des grandes controverses christologiques (davantage pour des raisons de politique ecclésiale que dogmatique), l’Eglise grégorienne est largement en majorité en Arménie. Elle n’est pas unie à Rome, mais elle entretient de bons rapports avec l’Eglise catholique. Le nom préféré aujourd’hui et officiel est celui d’Eglise Arménienne Apostolique.

 

 

 

Conversation avec Fahimeh Mousavi Nezhad, Directrice de l'Institut pour le dialogue entre religions de Téhéran

 

 

«Dans les conditions où nous vivons il est difficile d'encourager un dialogue entre religions différent de celui du partage de la vie quotidienne avec les Iraniens musulmans», affirmait un prélat iranien en 1999. «Toutefois ajoutait-il nous ne sommes pas d'accord avec les spécialistes d'autres Eglises qui viennent dans ce but de l'étranger en Iran oubliant que ce dialogue ne peut pas ignorer l'Eglise locale, si petite soit-elle». Désir exaucé. L'année suivante l'Institut pour le dialogue entre religions (IIR) naissait grâce à l'initiative de quelques intellectuels musulmans parmi lesquels se trouvait Madame Fahimeh Mousavi Nezhad qui le dirige aujourd'hui. Nous l'avons rencontrée au siège de l'institut à Téhéran.

 

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à franchir ce pas?

 

 

Tout d'abord, la cohérence avec nous-mêmes. Toutes les rencontres de dialogue auxquelles nous participions se déroulaient à l'étranger, jamais en Iran. C'est pourquoi nous avons pensé faire quelque chose pour répondre favorablement au besoin croissant de compréhension entre les différentes religions.

 

 

L'Iran évoque dans le monde une idée d'homogénéité religieuse en tant que Pays chiite...

 

 

C'est ce cliché que nous avons l'intention de modifier. Au cours de l'histoire l'Iran a toujours été une terre de rencontre et de coexistence entre fois différentes. Il y a encore d'importantes communautés islamiques sunnites, chrétiennes, juives et zoroastriennes.

 

 

A votre avis, quel sens cela a-t-il de dialoguer en Iran avec des minorités non islamiques aussi exiguës?

 

 

Le dialogue est une nécessité: il ne doit pas manquer. Les minorités apprécient beaucoup l'importance de notre travail. Le Président Khatami s'est toujours battu en faveur du dialogue entre civilisations et l'aspect religieux a une grande importance.

 

 

Vous êtes donc une institution gouvernementale?

 

 

Non, nous sommes une ONG et nos fonds arrivent soit de donations de la part d'institutions étrangères, soit de la municipalité de Téhéran.

 

 

En quoi vos activités consistent-elles?

 

 

Dans l'organisation de séminaires et de conférences auxquels participent des rapporteurs musulmans et chrétiens. Parmi les thèmes traités je peux citer: «pour un dialogue interreligieux véritable et authentique»; «comment le dialogue entre chrétiens et islamiques se déroule-t-il?». Au cours d'autres rencontres nous avons réuni des représentants juifs et des zoroastriens. L'Institut publie en outre une revue bimestrielle, avec des articles d'auteurs iraniens et étrangers, qui a pour but de fournir une information religieuse internationale, des recensions de livres et la présentation d'autres institutions de dialogue. Enfin, nous mettons à la dispositions des chercheurs et des universitaires une bibliothèque avec des centaines de titres sur les religions du monde.

 

 

Le dialogue entre chefs religieux est-il plus important que le «dialogue de la vie» entre fidèles?

 

 

Les deux sont essentiels. J'ai acquis cette conviction grâce aux trois ans que j'ai passés avec mon mari, Seyyed Ali Abtahi (ancien député de Khatami, ndr), au Liban.

 

 

Avez-vous rencontré des résistances de la part du clergé islamique?

 

 

Oui, de la part de quelques représentants conservateurs. Certains conçoivent le dialogue comme fléchissement de la foi. Nous avons le devoir d'expliquer qu'il s'agit, au contraire, de se mettre à l'écoute de l'autre.

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