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Religion et société

Les Musulmans du côté de l'Amérique

Que pensent les musulmans des États-Unis en ce qui concerne la liberté religieuse ? La réponse est simple : ils lui attribuent une grande valeur. En partie, l’appréciation profonde des musulmans pour la liberté religieuse protégée par la constitution est enracinée dans leur statut de minorité. Qu’il s’agisse de la communauté indigène des musulmans afro-américains des États-Unis ou de la communauté immigrée, toutes deux ont amplement expérimenté le combat pour sauvegarder leurs droits civils légalement protégés dans une société où l’appartenance aux composantes raciales, ethniques et religieuses subalternes est encore aujourd’hui cause de marginalisation et d’aliénation du pouvoir économique, politique et d’autres formes de pouvoir social.

 

 

 

En 1995, une femme musulmane de l’Ohio du nom de Rose Hamid prit une importante décision personnelle : durant sa convalescence suite à un accident de voiture, elle se consacra à une période d’études coraniques et de réflexions qui la conduisirent à la conclusion qu’il était obligatoire d’endosser le traditionnel voile islamique. Ce ne fut pas une décision simple : madame Hamid soupçonnait que malgré le « libre exercice » établi par la clause sur la religion du Premier Amendement, son employeur, la compagnie US Airways, aurait pu émettre des objections à l’égard du voile, mettant en danger ses dix ans de carrière comme assistante de vol. Quand elle retourna à son travail en mars 1997, ses craintes se révélèrent ¬être fondées. Sur la base d’une politique d’entreprise qui interdit de porter des symboles religieux – comme aussi sur la base d’une conjecture selon laquelle le voile aurait rendu madame Hamid moins identifiable comme membre d’équipage de bord en cas d’urgence – il lui fut interdit de porter durant les heures de travail ce qu’elle considérait comme un couvre-chef obligatoire pour sa religion. Évidemment, même ses efforts pour confectionner un voile aux couleurs de la compagnie, qui mettait bien en évidence son blason, ne furent pas suffisants pour l’entre¬prise. La dame fit appel au Titre VII de la Loi sur les Droits Civils de 1964, qui interdit la discrimination des travailleurs sur base religieuses et qui impose aux employeurs « d’accepter dans les limites du raisonnable » les pratiques religieuses d’un employé ou d’un futur employé qui ne portent pas atteinte à la productivité de travail de l’employé lui-même » (section 2000, article j). En réponse, la US Airways « accepta dans les limites du raisonnable » les pratiques religieuses de madame Hamid en la transférant à un nouveau poste de travail qui ne nécessitait pas de contact avec le public. Nonobstant qu’elle ait conservé son travail à US Airways, sa carrière comme assistante de vol prit fin à cause de sa décision de se couvrir la tête.

 

 

 

Beaucoup plus récemment, le Los Angeles Times mentionnait la nouvelle selon laquelle certains travailleurs de l’établissement de confection de viande de JBS Swift & Co. à Greeley (Colorado), en grande partie musulmans somaliens, avaient abandon¬né leur travail en septembre 2008, pour protester contre le manque de disponibilité de l’entreprise à octroyer des pauses qui permettent aux travailleurs de ¬rompre le jeûne de Ramadan et de faire la prière du coucher du soleil. Cette protestation eut comme résultat le licenciement d’une centaine d’ouvriers. Peu de temps après, quelques ouvriers d’un établissement de la JBS Swift à Omaha (Nebraska) se trouvèrent dans la même situation. Cependant, au lieu d’être licenciés comme leurs collègues du Colorado, ils parvinrent à convaincre l’entreprise de déplacer l’horaire de la pause pour permettre la rupture du jeûne jusqu’au 30 septembre 2008 (dernier jour de jeûne du Ramadan).

 

 

 

Ce serait une affirmation réductrice de dire que, dans les dix ans qui séparent l’incident de madame Hamid et les récents évènements de l’entreprise JBS Swift & Co., beaucoup de choses ont influencé le niveau de défis aux libertés civiles que les musulmans des USA ont à affronter. Sept ans après le 11 septembre 2001, le nombre d’irruptions du FBI dans les maisons de musulmans américains a diminué fortement, depuis que les communautés islamiques de tous les USA ont démontré leur disponibilité à coopérer avec les policiers dans leurs tentatives de prévenir d’ultérieures attaques terroristes sur le sol américain. Bien qu’il y ait encore des cas de citoyens musulmans retenus pour des contrôles dans les aéroports sur base de leur profil racial, ces incidents ont diminué sensiblement. Par contre, ce qui n’a pas diminué, ce sont les incidents concernant des attitudes négatives à l’égard des musulmans et de leurs pratiques religieuses. Le port du voile pour les femmes musulmanes continue d’être le point critique de la controverse. Les femmes musulmanes qui portent le hijâb font encore l’objet d’insultes raciales, ethniques et religieuses, tout comme de discrimination institutionnelle. En 2003, par exemple, une étudiante musulmane qui fréquentait la Regina High School à South Euclid (Ohio) décida de porter le voile, bien que ni sa sœur (diplômée de Regina High School) ni sa mère ne se couvrent la tête. La mère soutint la fille dans la manifestation courageuse de ses convictions religieuses et lui confectionna des voiles discrets qui complétaient l’uniforme de l’école. Cependant, le directeur considéra le voile comme une violation du code vestimentaire de l’école qui interdit les couvre-chefs de tous genres. Cela advint malgré la position de la Conférence Épiscopale des USA qui recommande que le code vestimentaire des écoles catholiques soit modifié pour l’adapter aux standards requis par la religion des étudiants non catholiques.

 

Finalement, pour respecter ses convictions religieuses, l’élève musulmane fut obligée de quitter l’école catholique et de s’inscrire autre part.

 

 

Nouvelle Mosquée

 

 

 

En juin 2004, une polémique éclata à Orland Park (IL), dans la périphérie du Sud-Est de Chicago. Un groupe d’habitants de la ville et d’autres zones des alentours étaient en train de soumettre une demande à l’autorité communale pour obtenir l’autorisation de construire une nouvelle mosquée. La requête fut accueillie par une vague d’objections évidentes de la part de concitoyens qui craignaient que la mosquée ne devienne un « refuge de terroristes ». Après une série de discours publics empreints de rancœur à travers lesquels le pasteur de la Ashburn Baptist Church locale se déclara fermement contraire à la construction de la mosquée, l’autorité communale décida d’ignorer ce qu’elle considérait comme des peurs sans fondement et les plans pour l’édification de la mosquée avancèrent. De toute façon, cela n’enlève rien au fait que les citoyens musulmans d’Orland Park se virent presque nier le droit de construire un lieu de culte de la même façon qu’en 2000, les forces antimusulmanes bloquèrent avec succès le plan d’édification d’une mosquée dans la ville de Palos Heights (IL) toute proche, et ce malgré les efforts intenses de médiation de la part du maire et d’un prêtre catholique du lieu.

 

 

 

À travers la création de défenseurs publics des droits civils au niveau national et d’observateurs des médias comme le CAIR (Council on American Islamic Relations) et le MPAC (Muslim Public Affairs Council), la communauté islamique des États-Unis a continué de se battre de manière décidée – avec le soutien de nombreux catholiques et de leaders d’autres traditions religieuses – pour défendre la liberté religieuse dans leur pays. Simultanément, les musulmans américains se sont démontrés tout sauf hypocrites dans leur approche des problèmes de liberté religieuse dans les pays à majorité musulmane. Beaucoup se sont déclarés fortement contraires à l’application de la peine hadd (c’est-à-dire de mort) pour l’apostasie de l’Islam établie par la majorité des interprétations conventionnelles de la loi islamique. Cela fut particulièrement vrai durant et après le célèbre cas d’Abdul Rahman, un chrétien afghan, qui, en mars 2006, fut accusé du crime d’apostasie et risqua la peine capitale édictée par les cours afghanes pour être devenu catholique romain en 1990. Beaucoup d’aspects intéressants de cette histoire furent obscurcis par le sensationnalisme simpliste des médias qui tendit se concentrèrent quasi exclusivement sur l’« antilibéralisme barbare » des Cours afghanes.

 

 

Liberté d’Expression

 

 

Un des intellectuels les plus importants et les plus respectés de la communauté islamique des États-Unis, le Dr. Louay Safi, ne perdit pas de temps et écrivit une réponse à la crise ouverte par Abdul Rahman. Le 30 mars 2006, une importante revue on-line des musulmans américains connue comme The American Muslim (éditée par Sheila Musaji) publia Apostasy and Religious Freedom, un article dans lequel le Dr. Safi soutient que le problème de l’apostasie concerne davantage à voir avec les restrictions de la liberté d’expression dans le monde islamique, plutôt que les principes légaux et les valeurs morales de la tradition islamique. Safi affirme que, dans une tentative de modernisation induite par le colonialisme occidental, beaucoup de gouvernements postcoloniaux ont abandonné avec enthousiasme les normes légales traditionnelles islamiques et adopté les codes légaux de type européen. Bien que ce soit une élite occidentalisée et sécularisée qui accueillit et fit entrer en vigueur de telles lois, une discussion et un débat publics ne furent jamais autorisés. En d’autres termes, les nouveaux codes ne furent jamais soumis à un procédé d’examen culturel adéquat. Par conséquent, par la réaction violente qui s’est développée contre l’abandon diffus des valeurs et des idéaux islamiques profondément enracinés, les sociétés islamiques tentent de remettre en vigueur les normes légales islamiques en absence d’un débat public et académique valide qui serait nécessaire pour réinterpréter la loi islamique de façon efficace et authentique dans ses nouveaux contextes historiques et sociaux. Au contraire, les régimes totalitaires – contraires à la réforme sociale et à la perte de leur pouvoir qu’une telle réforme impliquerait presque certainement – continuent de s’allier aux interprètes traditionalistes et littéralistes de la loi islamique. Ceux-ci préoccupés ¬également de conserver leur pouvoir sont favorables à la peine de mort pour la conversion à une religion différente de l’Islam ce qui fait partie de leur opposition générale à une réforme naturelle.

 

 

 

Pour Safi, les valeurs islamiques concernant la liberté religieuse pourraient ne plus être claires. Dans son essai, il souligne que la liberté religieuse est un élément de base de l’enseignement coranique qui prévoit une punition pour l’apostasie dans l’au-delà, mais ne commande en aucun point la peine capitale pour ce péché. Il admet l’existence de deux hadîths canoniques qui semblent autoriser la peine capitale pour l’apostasie. Cependant, en analysant ce fait, il met en évidence au moins quatre points importants. Dans le premier point, il soutient que, bien qu’un hadîth puisse légitimement être interprété pour spécifier ou restreindre une injonction coranique de sens plus large, il ne peut jamais être utilisé pour contredire ou miner un principe coranique général (dans ce cas, le principe de la liberté religieuse et de la liberté de conscience). En deuxième lieu, mis en évidence aussi par des penseurs musulmans renommés comme S.A Rahman, il fait allusion au fait que chacune de ces traditions est conservée dans des hadîths attestés dans un unique cas (khabar al-wâhid) et que pour cela on pourrait soutenir qu’elles n’ont pas le sérieux épistémologique nécessaire pour justifier l’application de la peine capitale. En troisième lieu, il semble que le Prophète Muhammad et ses Compagnons n’aient jamais tué une personne pour le simple fait qu’elle ait changé de credo religieux, mais il semble plutôt qu’ils laissaient une possibilité ouverte de repentir à de tels individus. Sa quatrième et dernière argumentation a été soulevée également par de nombreux autres chercheurs musulmans de renommée mondiale qui sont prêts à affirmer que la ratio legis (en arabe ‘illa) pour l’application de la peine capitale dans les cas d’apostasie demeure dans la mesure où une telle apostasie implique une menace tangible à l’ordre social sous la forme d’attaques ouvertes à l’Islam et/ou d’activités subversives contre un État islamique.

 

 

Répression Politique

 

 

 

Le Dr. Maher Hathout, autre leader musulman très respecté aux États-Unis rejoint largement Safi. Il soutient que l’unique limitation à la liberté religieuse qu’un État puisse imposer est lorsque « le droit à la liberté religieuse d’un individu… est directement nuisible pour la sécurité publique ». Réfléchissant ultérieurement au problème des abus de l’État conte la liberté religieuse des individus, Hathout écrit : « Le problème concernant la question de la punition pour l’apostasie demeure dans le fait qu’elle ne peut être appliquée dans aucun État islamique sans que ne dérive la possibilité que l’État lui-même n’en abuse. L’identification erronée du pouvoir moral avec le politique dans la définition de la loi a conduit à la répression politique que nous voyons aujourd’hui dans les pays islamiques… Dans le contexte de la liberté religieuse, la responsabilité de l’État consiste à la soutenir et la protéger comme droit de tous les hommes, garanti par Dieu, sans appliquer un jugement moral sur le contenu et/ou sur la modalité par lesquelles ces croyances religieuses sont exercées ».

 

 

 

En mars 2007, un groupe de musulmans américains appelé Team Islam-by-Choice et guidé par le Dr. Mohammad Omar Farooq de l’Upper Iowa University a créé un site internet et un blog télématique concernant de façon générale la question de la liberté religieuse dans l’Islam. Le site internet contient un article du Dr. Farooq qui propose de nombreuses argumentations communes avec Safi et Hathout. Le fait le plus significatif, de toutes façons, est que ce site internet contienne aussi une déclaration qui ne laisse pas d’équivoques possibles – signée par plus de cent penseurs et leaders religieux musulmans du monde entier, beaucoup desquels proviennent du Canada ou des États-Unis – en faveur de la liberté religieuse et contre tout type de punition pour l’apostasie au nom de l’Islam. La déclaration proclame : « Nous soussignés, musulmans de différentes origines, affirmons la liberté de foi et la liberté de changer sa propre foi. À la lumière du Coran et de l’héritage du Prophète, le principe de la liberté de foi ne se prête pas à imposer aucune punition ou rétribution pour la seule apostasie dans ce monde ; pour cela il ne devrait y avoir aucune punition au nom de l’Islam et aucune fatwa qui invite à cela ».

 

 

 

Ce ne serait pas exagérer d’affirmer qu’il y a seulement une poignée de penseurs ou de leaders religieux musulmans américains d’une certaine envergure qui n'aient pas signé cette déclaration. Bien que je n’aie pas vraiment mené une étude scientifique sur l’opinion des chercheurs et des leaders religieux musulmans américains concernant ce point particulier, il me semble qu’une majorité plutôt large serait favorable à l’abolition de l’interdiction de conversion de l’Islam à d’autres religions en vigueur dans la majorité des pays islamiques aujourd’hui – mais cela uniquement à une condition importante.

 

 

La Crise pour les Conversions

 

 

 

La condition est la prise de conscience du fait très pratique qu’une vraie réciprocité en matière de liberté religieuse entre nations occidentales et nations à majorité islamique demande une parité sociale raisonnable. En d’autres termes, la liberté religieuse ne s’enracinera et ne bourgeonnera certainement pas tant que deux développements étroitement liés ne se vérifient. Le premier est que la majorité des populations dans les pays islamiques ne se sente plus menacée par les dynamiques coloniales ou impérialistes occidentales. Comme le sait tout connaisseur de la crise pour les conversions de musulmans au Christianisme, la pression pour l’application de la peine capitale dans ces cas est encore très liée au spectre de l’activité missionnaire chrétienne de la période coloniale et à la menace posée par cette activité au tissu social des sociétés islamiques. Le second développement nécessaire est que la majorité des populations dans les pays islamiques devienne relativement libre d’exprimer ses valeurs et ses idéaux islamiques dans des contextes politiques beaucoup plus participatifs de ceux qui prévalent actuellement dans la majorité de ces pays. Beaucoup des penseurs et leaders religieux que je connais souligneraient que, bien que la liberté religieuse authentique soit un bien moral objectif qui doit être poursuivi dans toutes sociétés sans exception, elle ne peut être atteinte de façon raisonnable et juste que dans les sociétés à majorité musulmane qui ont réussi à réformer le gouvernement et les institutions religieuses. Ainsi, tant le pouvoir sur la religion que le pouvoir des religions ne seront plus concentrés aux mains de peu d’élus – qu’ils soient laïcistes réactionnaires, qui cherchent à tenir la religion sous contrôle, ou islamistes radicaux qui veulent créer un régime islamique totalitaire comme celui au pouvoir dans la République islamique d’Iran. Jusqu’à ce moment là, je suis certain que la majorité des musulmans américains seraient d’accord sur le fait que les chrétiens et les musulmans doivent continuer à faire tout ce qui est en leur pouvoir – malgré tout obstacle dû à la situation temporelle qu’ils doivent affronter – pour respecter leur liberté de conscience et d’expression religieuse réciproque. Nos deux traditions religieuses ne demandent pas moins que cela.

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