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Chrétiens dans le monde musulman

Mossoul: le crépuscule de la symbiose islamo-chrétienne

Les images du patrimoine irakien, déjà partiellement détruit, qui risque de l’être davantage

Le Christianisme à Mosul remonte au temps des Apôtres. Le centre de la foi se trouvait au début sur la rive du Tigre opposée à la Mosul moderne, sur les ruines de Ninive, la fameuse capitale assyrienne. Aux premiers siècles de notre ère, un diocèse de Ninive est attesté dans les actes synodaux de l’Église orientale en Mésopotamie. Dans une partie du palais assyrien de Sennachérib reconstruite des siècles après la mort du puissant souverain, on a retrouvé des vestiges chrétiens. On avait construit, sur les ruines de l’arsenal de Sennachérib, une église, attestée dans les sources syriaques, sur laquelle fut ensuite édifiée la mosquée du Prophète Jonas : sa destruction récente par l’État islamique a porté à la lumière des inscriptions syriaques. Au Ve siècle E.C., un moine de Ninive, Yeshu’yab bar Qusri, traversa le Tigre et construisit un monastère sur les ruines d’un fortin militaire assyrien, là où se trouve aujourd’hui le centre de Mosul. La cité fut édifiée précisément en cette période-là, deux siècles environ avant l’avènement de l’Islam. L’église, dédiée au moine sous le nom légèrement déformé de Esha’ya (Isaïe), s’élève sur le terrain de ce monastère.

 

 

La région de Mosul, ou ce que l’on appelle aujourd’hui la Plaine de Ninive, est profondément enracinée dans le territoire assyrien. Ses nombreuses villes et ses monastères sont tous situés près de sites archéologiques, dont les noms ne sont pas arabes. L’un de ceux-ci, Karamles, est sans aucun doute assyrien : Kar Mulissu « la forteresse de Mulissu » (épouse de la divinité locale Ashur). Depuis le début du Ier millénaire av. J.C., les habitants de la région parlaient araméen – c’est leur langue maternelle –, tandis que la langue du Christianisme en Iraq est le syriaque, un dialecte de l’araméen encore utilisé dans la liturgie. Un immense corpus de littérature chrétienne en cette langue est en partie conservé dans des manuscrits rares. Quant à l’architecture des églises, celles construites jusqu’à la fin du XIXe siècle reflètent des plans antiques retrouvés dans les sites archéologiques de l’Iraq tout entier, dont Hira au sud, Tikrit au centre et Bazyan au nord (fig. 1).

 

 

Minorités créatives

 

 

Aux premiers siècles de l’Islam, Mosul devint une grande ville qui reliait les régions occidentales des territoires islamiques aux zones orientales, pour assumer pendant la période abbasside (750-1240) la fonction de centre impérial important. Avec le temps, les chrétiens restèrent une minorité consistante à Mosul, se concentrant dans les quartiers chrétiens autour de leurs églises – il pouvait y en avoir parfois quatre ou cinq. De l’époque des assyriens à aujourd’hui, la Plaine de Ninive a conservé sa nature rurale, servant de grenier à céréales à la région et au pays, et ceci explique pourquoi en quatorze siècles d’arabisation, l’araméen est resté la langue maternelle des chrétiens locaux. Bien qu’il se produisît à Mosul de temps à autre des escarmouches qui entrainaient l’intervention des califes eux-mêmes pour résoudre les problèmes, en général, chrétiens et musulmans ont toujours coexisté dans la plus grande harmonie. En outre, quand, durant l’invasion de Tamerlan à la fin du XIVe siècle, les chrétiens s’enfuirent de Tikrit, Mosul leur ouvrit ses portes, leur permettant de construire de nouvelles églises, dont certaines ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Bien plus, lorsque les arméniens et les populations de langue syriaque furent massacrés en masse en Anatolie durant la première guerre mondiale, Mosul, en dépit de quatre siècles et davantage de soumission au gouvernement ottoman puis turc, offrit l’hospitalité aux milliers de réfugiés chrétiens, leur donnant un toit, des vêtements, de la nourriture, du travail. Les descendants de ces peuples persécutés sont devenus des citoyens actifs, jusqu’à l’invasion de l’État islamique.

 

 

Peut-être le meilleur exemple de symbiose entre chrétiens et musulmans à Mosul réside-t-il dans ses édifices et dans son art religieux, spécialement dans le domaine de la sculpture. Ici, on ne peut parler proprement d’architecture ou de motifs artistiques chrétiens ou musulmans, mais uniquement de périodes culturelles extraordinaires, qui n’appartiennent qu’à Mosul et à sa région, come la période des Atabeg (XIIIe siècle) et celle des Djalili (XVIIIe siècle). Les édifices qui reflètent le mieux l’art et l’architecture de ces périodes culturelles sont les églises et les monastères et, par conséquent, s’ils venaient à être détruits, l’histoire culturelle de Mosul disparaîtrait à jamais.

 

 

La période Atabeg : innovation et raffinement

 

 

Le Califat abbaside s’effondra en catastrophe durant l’invasion mongole de 1258. Auparavant, la stabilité politique abbasside avait connu un tel déclin que de vastes domaines califaux étaient désormais partagés avec des gouverneurs semi-autonomes. En 1234, Badr al-Din Lu’Lu’ s’était autoproclamé roi de Mosul. Le gouverneur fit la preuve qu’il savait apprécier l’art et l’architecture : la ville et ses environs se remplirent d’églises monumentales, de mosquées et d’édifices civils d’une grande beauté sur le plan des formes architectoniques et d’une riche iconographie, caractéristique de l’époque. Les bâtisseurs se servaient d’une pierre locale appelée farsh, que les assyriens de l’antiquité utilisaient pour construire leurs palais et leurs temples. Il y avait notamment des portails finement décorés avec de doubles architraves : les architraves supérieures étaient uniquement ornementales, les inférieures étaient constituées de blocs de pierre entrecroisés (fig. 3). Les montants sont ornés de serpents en spirales, de lions accroupis, et d’un motif floral stylisé fréquent dans l’art assyrien ancien, le tout sculpté en bas-relief. Des inscriptions, gravées d’une calligraphie magistrale, étaient partie intégrante des programmes de construction. Le meilleur exemple de cette architecture originale est le monastère de Mar Behnam, dans la Plaine de Ninive, qui était à l’origine un baptistère construit au VIe siècle. Vers la moitié du XIIIe siècle, il fut reconstruit dans le style Atabeg, faisant de l’église une véritable icône de la créativité humaine (fig. 2).

 

 

L’interaction entre chrétiens et musulman dans l’art et dans l’architecture se reflète dans la façade de l’église du monastère de Mar Behnam et dans le mihrab [petite abside qui indique la direction de La Mecque, NdlR] de la mosquée voisine de Panjah Ali (fig. 3 et 4). Dans toutes deux, l’art est abstrait, dépourvu de représentations humaines – à la différence d’autres parties de l’église. Les deux édifices présentent de grandes niches dont la partie supérieure est taillée en ruche, caractéristique de la période Atabeg. Au centre de la façade de l’église, le fond de la niche porte une croix ornementale sculptée en relief, entourée d’inscriptions (fig. 5) ; la partie inférieure servait de support pour l’Évangile pendant la liturgie l’été – où on célébrait d’habitude à l’extérieur. La niche de la mosquée en revanche est un mihrab qui arrive jusqu’à terre. Aux côtés des niches, dans les deux édifices, se trouvent deux cavités plus petites, dans lesquelles on mettait des chandelles. Toutes les niches sont entoures d’une frise recouverte d’inscriptions sculptées en relief. L’inscription syriaque est un avertissement engageant à prier avec un cœur pur, tandis que l’inscription arabe consiste en versets coraniques. Dans les deux cas, il s’agit de calligraphies magistrales. L’écriture syriaque est en estrangela (le caractère syriaque le plus antique) mais elle est de la même main ; elle fut probablement exécutée par un moine scribe de la ville voisine de Qaraqosh, qui avait également copié des manuscrits à Édesse et dans le monastère des syriaques dans le désert de Scété en Égypte.

 

 

L’intérieur de l’église est un véritable musée d’art lapidaire, d’épigraphie et de motifs architectoniques. Le « Portail des deux baptêmes » (fig. 6 et 7), richement orné, est décoré sur trois côtés par une corniche formée de deux serpents qui s’enroulent de manière à former vingt et une fausses niches, qui sont à leur tour décorées à leur intérieur par des croix et des personnages monastiques du passé en relief. Une inscription de deux lignes surmonte le tout, tandis que le Credo entoure la corniche. Les montants du portail portent tous deux une inscription : « Le martyr Mar Behnam parvint à la perfection à travers deux baptêmes. Il fut immergé dans l’eau, mais ceci ne lui suffit point, et il fit davantage : il se lava dans son propre sang. Quand son corps fut imprégné du sang tombant de son cou, et que l’Église le vit, elle s’interrogea sur cet événement et demanda : qui est celui dont les vêtements sont tachés de sang ? ».

 

 

À gauche du « Portail des deux baptêmes », une porte plus petite conduit au sancta sanctorum ; elle est elle aussi richement décorée avec des lions accroupis et des doubles architraves qui portent de belles inscriptions, certaines en l’honneur du martyr Mar Behnam, d’autres empruntées à la liturgie eucharistique syriaque. L’entrée principale du presbytère, la Porte Royale, est monumentale, et, comme les autres portes de l’église, d’une décoration élaborée ; elle mène au presbytère où une inscription indique une reconstruction précédente de l’édifice en 1164.

 

L’intérieur de l’église abonde de stucs postérieurs à la période Atabeg, y compris deux représentations en relief, la première de Mar Behnam en cavalier (fig. 8) , la seconde de sa sœur Sara, en vêtements locaux. La chapelle de la Vierge Marie présente un plafond en plâtre modelé d’une hauteur de 13 mètres environ (fig. 9) ; la voûte étoilée est ornée de nervures et de cellules, la coupole repose sur une base carrée faite de motifs géométriques en carrés ou en forme de diamants. Le tout est finement décoré, grâce à la malléabilité du plâtre, et présente également des inscriptions en arabe et en syriaque.

 

 

Non loin du monastère se trouve le martyrion octogonal de Mar Behnam, construit probablement au VIe siècle dans le style des baptistères de la Mésopotamie, qui rappelle ceux syriaco-byzantins comme celui de Saint Siméon le Stylite. La demi-coupole en nid d’abeille qui surmonte le sarcophage (fig. 10 e 11) est une caractéristique commune des édifices contemporains et antérieurs, réalisés habituellement en briques. La frise qui entoure la tombe est couverte d’inscriptions monumentales, dont une en ouigour – elle fut de fait restaurée pendant la période mongole, vers 1300. À droite de la tombe du martyr, une plaque de la même époque présente une croix arménienne, khatchkar, avec deux inscriptions, l’une en arménien, l’autre en syriaque (fig. 12).

 

 

La période Djalili : imitation et transformation

 

 

À la suite des tensions entre la Perse et les ottomans, en 1743 le Shah de Perse Nadir Shah Tahmasp envahit la Mésopotamie septentrionale. Le condottiere attaqua Kirkuk, Erbil et la Plaine de Ninive, détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage : églises, mosquées, et demeures particulières. Avant que Mosul ne soit assiégée, les gens de la Plaine de Ninive vinrent y chercher refuge ; grâce à la résistance des musulmans, des chrétiens, des juifs et des yazides sous le commandement du gouverneur Hussein Pasha al-Djalili, les agresseurs furent battus, mais ils avaient eu le temps de détruire une grande partie de la ville à coups de canon. La reconstruction fut presque immédiate sous l’impulsion d’architectes, de tailleurs de pierre et de maçons qui suivirent le style architectonique Atabeg, tout en y apportant des modifications comme des fenêtres ornementales, de doubles arcades, des motifs géométriques sur des murs élevés. Cette fois encore, églises et mosquées, dont les constructeurs étaient pour la plupart chrétiens, partagèrent les mêmes structures et les mêmes matériaux de construction. Le plan de l’église change peu en regard de l’antiquité, spécialement pour les murs solides qui séparent le sanctuaire, le sancta sanctorum, et la nef.

 

 

L’église chaldéenne de al-Tahra, consacrée à la Vierge Marie, est un exemple exceptionnel du style Djalili. Le mur qui, à l’intérieur, sépare le sanctuaire du reste de l’édifice est vraiment impressionnant avec ses arcades aveugles aux arabesques magnifiques, avec ses motifs floraux et les formes géométriques qui s’entrecroisent avec des inscriptions syriaques et garshuni (arabe écrit en alphabet syriaque) pour former une paroi extraordinairement équilibrée (fig. 13, page suivante). Deux parois de marbre situées sur les côtés de la zone face à la Porte Royale sont également intéressantes : elles sont finement décorées de motifs floraux et géométriques en relief. La face de chaque paroi est ornée de dessins en forme d’étoiles et de croix perforées, de manière à former une fenêtre longitudinale tandis que les parties latérales sont plus modestes et présentent de grandes ouvertures. Le style des deux parois s’inspire du répertoire artistique islamique (les arcs en ogive par exemple typiques de l’architecture islamique). Les deux portails qui mènent à l’église ont chacun deux architraves, typiques de l’école Atabeg, couverts d’inscriptions syriaques dont la calligraphie rappelle les manuscrits syriaques (fig. 14). Un autre aspect de cette richesse artistique est l’arc tripartite qui se trouve à l’intérieur du sanctuaire (fig. 15, page suivante) et qui domine la première marche conduisant à l’autel. Sa fonction liturgique est expliquée par les inscriptions en syriaque qui longent les bords, et qui décrivent l’autel comme totalement plongé dans le feu du sacrifice, thème qui s’adapte au sanctuaire où l’on offre le sacrifice divin : « L’autel est feu et le Très Saint est feu, un feu dans le feu, et le feu lui-même l’entoure. Ô prêtres gardez-vous du feu afin de n’y point tomber pour toujours ! ». On retrouve l’art et l’architecture de l’église de al-Tahra dans deux mosquées de Mosul, Qadhib al-Ban et Nabi Jarjis (le Prophète Georges), toutes deux détruites récemment par l’État islamique.

 

 

Autre église de la période Djalili également d’une grande beauté, l’église syriaque orthodoxe des saints Serge et Bacchus à Qaraqosh (fig. 16 et 17). C’est un véritable musée d’inscriptions funéraires avec des fonts baptismaux octogonaux monolithiques, complètement recouverts d’inscriptions en syriaque comme celles qui remontent au XVe siècle dans la région de Mosul. L’église fut gravement endommagée par les envahisseurs, mais dès que la guerre fut terminée, elle fut reconstruite et de nouvelles inscriptions parcourent à présent tout le mur du sanctuaire. Il s’agit de véritables annales sculptées dans la pierre, qui rappellent beaucoup celles assyriennes inscrites dans le même marbre local quelque deux mille ans auparavant. Elles racontent en détail l’invasion perse et ses destructions, l’énergie des chrétiens pour reconstruire leurs sanctuaires et le rôle crucial assumé pour la reconstruction de cette région assyrienne par un homme, l’évêque Karas, abbé du monastère de Mar Behnam, connu dans presque tous les milieux ecclésiastiques de Qaraqosh. Grâce à lui, cette période du milieu du XVIIIe siècle fut un temps de renaissance chrétienne dans la littérature, l’architecture et l’épigraphie.

 

 

Plusieurs autres églises furent construites ou reconstruites à Mosul et dans la région en style Djalili, dont deux autres églises syriaques orthodoxes à Mosul, al-Tahira (fig. 18) et Saint Thomas (fig. 19) et deux autres à Qaraqosh. Chacune d’entre elles, de style Djalili ou plus récente, possède des collections de manuscrits, vases et accessoires liturgiques et objets pour le culte souvent beaucoup plus anciens, comme les croix processionnelles de l’église syro-catholique de al-Tahira à Qaraqosh, dont les inscriptions en syriaque et en arménien remontent à 1629-1630 (fig. 20 et 21).

 

 

Naturellement certaines églises furent épargnées par la violence du perse Nadir Shah, comme l’église chaldéenne de Sainte Barbe, à Karamles (fig. 22), cité proche de Qaraqosh. Elle avait été construite directement sur un temple assyrien certainement avant le XIIIe siècle, car on a retrouvé, durant des travaux de restauration récents, des restes de princes chrétiens assujettis aux mongols (XIIIe) et des inscriptions funéraires qui les commémorent.

 

 

Pendant des siècles et jusqu’à aujourd’hui en Iraq, les chrétiens ont été des maîtres d’oeuvre d’édifices civils, ecclésiastiques et musulmans, et tailleurs de pierre. Ce qui explique pourquoi des constructions chrétiennes, musulmanes et civiles partagent le même répertoire artistique (arabesques, stucs, calligraphie) aussi bien pendant la période Djalili que pendant la période Atabeg. Quant à la calligraphie arabo-islamique et à celle syriaque, elles jouent une fonction liturgique semblable dans l’architecture islamique et dans l’architecture chrétienne du fait de leur nature abstraite. Il n’y a donc aucune raison de parler d’art et d’architecture chrétienne ou musulmane, mais seulement de l’art et de l’architecture de différentes périodes historiques.

 

Il est triste de penser que toutes ces églises et monastères vénérables sont exposés à la destruction impitoyable de l’État islamique. Les abattre ne signifie pas seulement décréter la fin du Christianisme à Mosul et dans sa région, mais aussi anéantir le patrimoine culturel chrétien-musulman séculaire de la ville.

 

 

*Professeur de Civilisation du Proche et Moyen Orient, University of Toronto.

 

 

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