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Religion et société

« Perdre le Liban signifie perdre le Moyen-Orient »

Un dialogue ouvert entre intellectuels et professeurs à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth sur le futur possible de la région et sur le destin des rapports entre chrétiens et musulmans a montré combien le Liban peut être vif et combien il peut aider la vieille Europe fatiguée.

Une représentation nourrie du corps académique de l’Université Saint-Joseph, plusieurs intellectuels de différentes provenances et des étudiants attendent le cardinal Angelo Scola pour le moment de dialogue tous azimuts sur le Moyen-Orient organisé par le recteur de l’université, monseigneur Selim Daccache, en collaboration avec Oasis.

 

 

Après une présentation du projet Oasis, qui vient de passer le cap de ses dix premières années, de la revue, renouvelée récemment après la publication de vingt numéros, de la newsletter et des projets de recherche, pour lancer la rencontre, le cardinal Scola pose deux questions de fond aux personnes présentes : la première sur l’avenir qu’on entrevoit de manière réaliste pour la Syrie et plus généra-lement pour le Christianisme oriental du Liban ; la seconde sur ce qui a provoqué au Moyen-Orient le mélange explosif de modernité, post-modernité et tradition. Il en ressort un riche débat, enflammé à certains endroits, dans lequel on a entendu différentes voix de libanais qui se mesurent et se con-frontent. Une « polyphonie » qui a donné à ceux qui venaient d’Europe la possibilité de lire avec un nouveau regard la situation moyen-orientale et les modèles de coexistence entre chrétiens et mu-sulmans.

 

 

C’est Fadia Kiwan, directrice de l’institut de sciences politiques, qui intervient en premier lieu, avec une thèse forte : « Nous refusons l’idée des chrétiens comme une minorité que l’Occident doit pro-téger. La mentalité a changé. Nous sommes en train de sortir de l’idée de minorité pour nous penser en premier lieu en tant que citoyens ». Pour Mohammad Nokkari, shaykh sunnite et promoteur de la fête islamo-chrétienne de l’Annonciation, « les musulmans en sont arrivés à placer au centre de leur réflexion le rôle des chrétiens au Liban et à constater que la religion authentique n’a rien à voir avec le terrorisme ». Une position partagée totalement par Hares Chihab, co-secrétaire général du comité national pour le dialogue islamo-chrétien.

 

 

Pour Chihab « dans l’Islam aujourd’hui le problème c’est l’interprétation des textes. Elle ne peut rester immuable dans les siècles : il faut une réforme qui mette à jour les catégories interprétatives ».

 

 

Il y a aussi ceux qui, comme le p. Richard Abi Saleh, pose des questions au lieu de proposer des so-lutions : « Nous devons nous demander si les chrétiens sont acteurs ou spectateurs dans ce pays. En tant que chrétiens nous ne pouvons pas ignorer cette question : quelle est notre mission ici et main-tenant ? Nous sommes les enfants d’un Dieu incarné et nous devons nous interroger sur ce que si-gnifie pour nous rester incarnés dans ce pays ». Sur la même longueur d’onde, les pères Gaby Ha-chem, Edgar el Haiby, directeur de l’Institut supérieur de Sciences religieuses, et père Thom Sicking, président de la faculté de sciences religieuses, soulignent tous l’importance de la dimension œcuménique. En ce sens, rappelle Thom Sicking, « la crise de l’EIIL a aussi un aspect paradoxal, car elle pousse les chrétiens de la région à s’unir ».

 

 

Antoine Corbane reformule à sa manière la catégorie du métissage de peuples et de cultures : « Je la comprends comme une osmose culturelle réciproque, au niveau local, régional et global. Au Moyen-Orient nous avons besoin d’espaces inclusifs et d’apprendre la citoyenneté comme témoignage dans la société, selon le modèle de la Lettre à Diognète ». Selon Saoud al-Mawla, chiite, « chrétiens et musulmans en Orient ont pris conscience de leur propre rôle, ils sont plus proches réciproquement.

 

 

Nous avons la mission, ici au Liban, de trouver un chemin arabe qui unit tradition et modernité. Parfois les chrétiens sont plus musulmans que les musulmans à propos de la connaissance du Coran. Les problèmes ne manquent pas : l’EIIL constitue un défi tout d’abord pour l’Islam. Et puis pour l’Occident, qui n’a pas encore fait ses comptes avec la présence des musulmans, spécialement en Europe ». Une autre voix islamique faut son autocritique : « Depuis toujours nous sommes prêts à donner de la consistance à des théories du complot extérieures, étrangères, pour expliquer nos problèmes. Mais il faut être réaliste, aller à la racine des éléments problématiques qui font vraiment peur. L’EIIL, par exemple, n’est pas une nouveauté, parce qu’il reprend un héritage antique, de dérive négative du passé, du kharidjisme à l’ismaélisme des assassins, au wahhabisme ».

 

 

Antoine Messarra, membre du Conseil constitutionnel, déplace le discours sur la question de la « protection »: « Il y a des cas graves où nous avons étés spectateurs, si pas complices, en favorisant des régimes autoritaires. En tant que chrétiens, nous devons passer de l’idée rassurante de la protec-tion de la part du tyran, avec tout l’aspect négatif qui s’ensuit, à la conviction que la loi suffit pour nous protéger ».

 

 

Une critique envers l’Occident provient de Pascal Monin, responsable du master information et communication, pour qui « les chrétiens locaux ont toujours payé le prix de l’intervention de l’Occident ». Pour Monin ce n’est pas la première crise qui envahit le Moyen-Orient, mais la diffé-rence c’est qu’on risque l’irréparable, l’exode total des chrétiens. « Le problème central est le takfîr, mais nous devons sortir du dilemme tyrannie ou takfirisme, nous devons défendre l’État de droit. Pour cette raison, le Liban est fondamental, si on perd le Liban, on perd tout le Moyen-Orient ».

 

 

Un jugement sur lequel convergent aussi de nombreux autres intervenants.

 

Ibrahim Najjar, ex-ministre de la Justice, se demande encore : « Au Liban, les chrétiens ont reçu un pouvoir. Qu’en ont-ils fait? Que peuvent-ils encore en faire? », tout en se plaignant de la carence de sens de l’État et en invitant à collaborer avec ces hommes politiques musulmans qui ont à cœur l’avenir du Liban en tant que nation.

 

Pour conclure, deux interventions rappellent le tragique de la situation. Pour la présidente de la fa-culté de Lettres, Christine Babikian Assaf, arménienne, fille de descendants du génocide de 1915, « nos discours sur la citoyenneté sont très beaux et corrects, mais si demain matin Daesh arrivait ici, tout ce dont nous avons parlé ne semblerait qu’une simple abstraction ». Et Lena Gamagé, nouvelle présidente de la faculté de Droit, résume ainsi l’éternel dilemme : « Je crois qu’il est honnête de dire qu’en chacun de nous, chrétiens orientaux, cohabitent deux dimensions, de citoyenneté et de com-munauté. Ce sont les circonstances qui décident celle qui domine ». Et la circonstance présente pour le Liban est marquée avant tout par la crise politique qui ronge les institutions du pays, à commencer par la nomination du Président de la République. Tout en étant le fruit de la lutte régionale, elle n’aurait pas atteint le niveau actuel si elle n’avait pas trouvé la complicité coupable de certains poli-ticiens chrétiens.

 

 

Dans ses conclusions, le Cardinal Scola a remercié les présents pour leur disponibilité au témoignage et à l’analyse critique et il a souligné combien les grand pas en avant réalisés par la société libanaise sont évidents. Malgré la paralysie au niveau politique, la société civile de ce pays se pose comme une provocation forte pour une Europe qui apparaît affaiblie et fatiguée, comme bloquée.

 

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