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Répertoires religieux et pratique politique

Michael Cook, Ancient Religions, Modern Politics. The Islamic Case in Comparative Perspective, Princeton University Press, Princeton-Oxford 2014

Cet article a été publié dans Oasis 20. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/07/2019 14:43:43

En une période où l’hyperspécialisation semble régner souveraine dans le monde académique, Michael Cook, professeur de Near Eastern Studies a Princeton, ne renonce pas à l’ambition des grandes vues d’ensemble. Après avoir exploré, entre autres, le principe-clé consistant à « ordonner le bien et interdire le mal » tout au long de l’histoire islamique (Commanding Right and Forbidding Wrong in Islamic Thought) et avoir affronté rien moins qu’une « histoire brève de la race humaine » (A Brief History of the Human Race), Cook analyse dans son dernier ouvrage le rapport entre religion et politique dans l’Islam en comparant ce dernier avec l’hindouisme et le catholicisme latino-américain. Le but du volume est d’enquêter sur la manière dont on mobilise, dans le contexte de la politique moderne et des grands principes qui l’inspirent (nation, démocratie, liberté, égalité), les répertoires classiques des trois grandes religions. Cook considère en particulier le rapport qu’elles entretiennent avec six aspects: l’identité, la société, la guerre, la “jalousie divine” (c’est-à-dire le degré de globalité des préceptes divins), le système politique, et le fondamentalisme. Le résultat de l’interaction entre chacune des trois traditions religieuses et la politique est certainement conditionné par les apparats doctrinaires respectifs, mais il est rien moins qu’escompté, au point que « aucune tradition ne permet de prévoir de manière fiable le comportement de ceux qui la reçoivent en héritage, mais il est également certain que les traditions ne sont pas interchangeables » (p. 248). Ancient Religions, Modern Politics évite ainsi à la fois deux distorsions plutôt communes dans les travaux sur les religions et en particulier dans la recherche islamologique. D’un côté, l’idée que les comportements sociaux et politiques des croyants soient intégralement déterminés par leur appartenance religieuse, de l’autre, la conviction que la religion n’est que l’épiphénomène de facteurs et de processus sociaux, économiques et politiques plus profonds. Mais s’il n’existe, entre foi religieuse et type d’action politique, aucun rapport de cause direct et surtout stable, il n’en est pas moins possible d’esquisser quelques tendances. La tradition islamique contient dans le même temps des principes tout-à-fait en syntonie avec certains impératifs politiques de la modernité, et d’autres, comme l’exclusivisme de sa loi religieuse, qui en empêchent une pacification définitive avec les systèmes politiques modernes. La mise en acte des uns ou des autres dépend donc des convictions et des stratégies des différents acteurs. Le rapport de l’hindouisme avec la modernité est, à certains égards, plus conflictuelle, mais pour cette raison précisément les idéologues et les militants font un usage très sélectif de leur propre tradition, renonçant aux éléments les plus problématiques (par exemple le système des castes) et exaspérant ceux qui sont électoralement plus rentables (l’insistance sur l’identité). La tradition catholique exerce par contre politiquement un conditionnement moindre. Les catholiques risquent plutôt d’assumer les caractéristiques et les valeurs des mouvements et des idéologies avec lesquelles ils s’allient tour à tour, sur un éventail qui peut aller de la conservation réactionnaire au révolutionnarisme marxiste de la part de la théologie de la libération. La solidité de l’approche de Cook et de ses conclusions est garantie par la précision de l’argumentation et par le recoupement d’une quantité impressionnante de textes, de documents, de données statistiques et de sondages d’opinion, où ce sont les faits qui donnent forme à la théorie, et non le contraire. À la fin de l’ouvrage, Cook condense les résultats de sa longue enquête pour dire ce qu’il pense du phénomène du réveil religieux qui, depuis quelques années, semble caractériser les sociétés sous toutes les latitudes. L’auteur se demande en particulier si ce réveil est effectivement un fait global, et investit par conséquent toutes les formes de foi, ou s’il ne s’agit que d’un effet d’optique dû au revival islamique, tandis que les autres religions continueraient en réalité à reculer. La réponse est que le réveil est un fait effectivement documenté, mais que le cas islamique, dans sa version islamiste, présente deux composantes absentes dans les autres religions: le désir de constituer un État entièrement régi par des critères religieux, et le recours à la lutte armée (le jihad) comme accomplissement d’un devoir inscrit dans la tradition religieuse. Quelqu’un pourrait élever quelque objection. Mais pour contester les positions de Cook, il lui faudrait se préparer à tenter un tour de force intellectuel, et documentaire, du même niveau.

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