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Trois pistes pour étudier le Coran

Mehdi Azaiez (sous la direction de), en collaboration avec Sabrina Mervin, Le Coran. Nouvelles approches, CNRS Éditions, Paris 2013

Bien que les études sur le Coran soient aujourd’hui extrêmement hétérogènes par leurs méthodes et leurs résultats, ils ont en commun la tendance à élargir le cadre chronologique d’analyse des Écritures islamiques. Mais dans quelle direction faut-il opérer cet élargissement ? Les pistes divergent immédiatement. Selon certains, l’essentiel a eu lieu en amont de la figure de Muhammad. Le Coran devient ainsi un « lectionnaire arabe », profondément marqué par les débats internes au monde chrétien, juif ou judéo-chrétien de l’Antiquité tardive, sans sous-estimer le manichéisme et le gnosticisme. D’autres, au contraire, insistent surtout sur l’histoire en aval de Muhammad, sur les années décisives qui vont des conquêtes arabes au Califat omeyyade et qui aboutissent à l’institutionnalisation de l’Islam comme une religion distincte du Judaïsme et du Christianisme. Enfin, une troisième voie souligne la nécessité de ne pas diluer excessivement la figure historique du Prophète de l’Islam et l’arabicité de son message.

 

 

L’ouvrage Le Coran. Nouvelles approches témoigne lui aussi de ces trois pistes d’étude. À vrai dire, la première contribution de cet ouvrage fixe une limite fondamentale au prolongement chronologique après Muhammad. En effet, à travers l’analyse de certains manuscrits, François Déroche démontre que les textes coraniques ont été fixés dès l’époque omeyyade, à travers un processus en différentes phases, qui porte les traces d’une intervention directe de l’autorité centrale. Mohammad Ali Amir-Moezzi et Frédric Imbert attirent eux aussi l’attention sur le rôle du pouvoir califal, le premier s’appuyant sur les sources shi‘ites les plus anciennes, le second se fondant sur l’épigraphie arabe. Un premier point semble ainsi être établi.

 

 

La partie centrale des contributions insiste, quant à elle, sur le lien entre les Écritures islamiques et l’Antiquité tardive (c’est la thèse fondamentale d’Angelika Neuwirth), dont les contours sont d’ailleurs plutôt flous et syncrétiques (Claude Gilliot), tandis que seule Jacqueline Chabbi se prononce sur l’arabicité du Coran, dans une analyse suggestive, mais isolée. Pourtant, l’argumentation la plus intéressante dans ce domaine semble être celle de Geneviève Gobillot, qui démontre que l’abrogation dont il est question dans 2,106 ne se réfère pas au remplacement d’un verset coranique par un autre chronologiquement ultérieur, comme l’affirme l’exégèse musulmane dominante, mais concerne des passages individuels des Écritures précédentes. En s’appuyant sur cette thèse, la chercheuse résout de façon convaincante l’énigme de deux passages relatifs aux polémiques linguistiques avec les Juifs de Médine et à la figure de Salomon. Le fait que Michel Cuypers parvienne à des conclusions identiques en prenant un autre point de départ, grâce à l’analyse rhétorique de 2,106 et de son contexte, est particulièrement significatif. Il s’agit d’une démonstration importante, qui pourrait permettre aux chercheurs musulmans de reconsidérer entièrement la question du rapport entre le Coran et les textes bibliques qui, aujourd’hui, sont habituellement rejetés en bloc car jugés peu fiables. Si Gobillot et Cuypers ont raison, le Coran semble être bien plus nuancé sur ce plan que ses exégètes. Enfin, parmi les diverses contributions linguistiques, Pierre Larcher poursuit sa recherche sur le vernis archaïsant que la révision finale du Coran aurait passé sur le texte originel.

 

 

Ces approches sont-elles conciliables ? Jusqu’à un certain point. Par exemple, tout au long de l’ouvrage, l’Arabie centrale semble changer constamment de visage, apparaissant tour à tour, au fil des contributions, païenne, christianisée, profondément marquée par le judaïsme, refuge de sectes gnostiques et, enfin, comme une réalité tout compte fait secondaire pour l’élaboration de l’Islam, qui aurait eu lieu plutôt dans le milieu syro-irakien. En dépit de l’excellente introduction du coordinateur du volume, le souci d’harmonisation demeure absent de l’ouvrage, comme c’est d’ailleurs généralement le cas dans la recherche coranique contemporaine. Pourtant, c’est bien de synthèses que nous avons maintenant besoin : une hypothèse d’ensemble, capable de réunir des éléments disparates, en se libérant de l’illusion selon laquelle il suffirait d’accumuler les observations minutieuses pour en déduire comme par magie une formule qui les résume. Elle ne pourra être, au contraire, que le fruit d’un effort conscient, destiné à dégager le principe synthétique capable d’expliquer le plus grand nombre possible de donnée.

 

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