Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:48:36

Le problème de la liberté religieuse au Pakistan ne peut être séparé des évènements politiques qui ont caractérisé ses soixante premières années. Nation moderne qui vit le jour au mois d’août 1947 avec le statut de Dominion du Commonwealth britannique, le Pakistan dut immédiatement affronter certaines urgences politiques. Avant tout, celle du conflit interne engendré par les poussées sécessionnistes de la partie orientale du pays, le Bengale, qui déboucha en 1971 sur l’indépendance de la région sous le nom de Bangladesh et ensuite la question encore irrésolue du Cachemire que se disputent l’Inde et le Pakistan. Mais surtout, le pays a été caractérisé par une forte instabilité, marquée par l’alternance de gouvernements nés d’élections démocratiques et de régimes militaires mis en place suite à des coups d’État. Deux ans déjà après la dissolution du Dominion et la création de la république islamique du Pakistan (1956), les militaires prirent le pouvoir. En 1971, le contrôle passa à un gouvernement civil présidé par Zulfikar Ali Bhutto et en 1977 un nouveau coup d’État porta au pouvoir le général Zia-ul-Haqq (1977-1988) qui mit en place une série de mesures destinées à la ré-islamisation systématique de l’État et de la société et à l’éradication de la pratique non islamique du pays. En 1988, suite à la mort du général dans un accident d’avion, de nouvelles élections restituèrent à nouveau le pays à des gouvernements civils présidés tour à tour par Benazir Bhutto et Nawaz Sharif. Mais les militaires reprirent les rênes de l’État en 1999 avec Pervez Musharaf, dont le régime prit fin en août dernier après les nouvelles élections générales de février. Malgré ces nombreuses alternances au gouvernement du pays, l’identité politique et sociale du Pakistan est restée marquée par le régime de Zia-ul-Haqq, dont les politiques d’islamisation ont laissé une trace profonde dans les lois et dans la Constitution encore en vigueur. Selon cette dernière, l’Islam est religion d’État, même si la pleine liberté de culte est formellement reconnue aux minorités religieuses. Dans un pays de 168 millions d’habitants dont, selon le dernier recensement de 1998, 96 % sont de religion islamique, les principales minorités sont constituées d’hindous, de chrétiens et d’ahmadis. Ces minorités comptent chacune des adhérents dont le nombre est compris entre 1 et 2 % de la population totale du pays, tandis que les parsis, les sikhs et les bouddhistes regroupent chacun environ 20 mille adhérents. En réalité, nonobstant les garanties formelles, la liberté religieuse est fortement limitée. La liberté d’expression est constitutionnellement sujette « aux limitations raisonnables imposées par la loi dans l’intérêt de la gloire de l’Islam » et de nombreux droits liés à la liberté religieuse sont violés systématiquement. Les victimes principales de telles violations sont les adhérents à la Ahmadiyya, mouvement né au Punjab en 1889 et d’extraction sunnite mais déclaré non islamique en 1974 par les lois appelées anti-Ahmadis, qui interdisent aux fidèles ahmadis de se déclarer musulmans, de diffuser leur foi ou d’offenser le sentiment religieux musulman. Mais les autres minorités aussi, bien que formellement libres d’exercer leur culte, sont soumises à une forte discrimination et à une violence sociale endémique et sont souvent poursuivies ou intimidées sur la base d’une loi anti-blasphème, comme cela arrive également aux musulmans réformistes. Entre 2006 et 2007 seulement, on a compté des dizaines de cas de persécutions, d’arrestations, de tortures, de lynchages et de fausses accusations, dont les membres de minorités religieuses ou des musulmans réformateurs ont été victimes souvent suite à l’accusation de blasphème. En novembre 2005, par exemple, l’évêque catholique d’Islamabad-Rawalpindi avait dénoncé les expropriations qui touchèrent deux cent chrétiens du Sindh dont les maisons furent attribuées à autant de victimes musulmanes du tremblement de terre du mois d’octobre de la même année. Parfois, les phénomènes récurrents de discrimination, bien que réalisés sur une ¬base reli¬gieuse, ont une dimension sociale, surtout dans le cas des chrétiens. En fait, beaucoup de ces derniers descendent de familles appartenant à des castes inférieures converties au Christianisme et qui sont donc discriminées aussi à cause de leur ¬origine. Dans les Périphéries de Karachi Les restrictions de fait à la liberté religieuse existent même dans le domaine de l’éducation et de l’instruction. Les études islamiques sont obligatoires pour tous les étudiants musulmans dans les écoles publiques. Bien que les étudiants d’autres religions ne soient pas tenus légalement à l’étude de l’Islam, ils n’ont pas le droit d’être instruits dans leur religion. Dans certaines écoles, ils peuvent étudier uniquement Akhlaqiyyat, c’est-à-dire l’éthique. La discrimination se poursuit ensuite dans l’accès aux institutions éducatives. La constitution interdit que l’admission soit basée sur des critères de discrimination reli¬gieuse. Cependant, les étudiants doivent déclarer leur religion sur les formulaires de candidature. En outre, les musulmans doivent déclarer par écrit qu’ils croient en Muhammad comme dernier prophète, mesure qui exclut et isole les Ahmadis qui reconnaissent en leur fondateur Mirza Ghulam Ahmad le Messie envoyé avant le jugement dernier. Le droit de publier des textes et livres n’est généralement pas limité par le gouvernement, mais la vente de littérature ahmadie est interdite, tout comme est interdite la publication de textes critiques envers l’Islam ou son Prophète ou offensifs envers la religion d’autrui. En réalité, le gouvernement continue à invoquer le dialogue interreligieux, l’harmonie entre toutes les communautés du pays et la modération et à organiser des rencontres et des séminaires pour promouvoir l’échange entre les fidèles des différentes religions présentes au Pakistan. Il n’interdit ni ne restreint le droit des familles à éduquer leurs enfants en accord avec des principes religieux. Les nombreuses écoles privées pré¬sentes dans le pays ont le droit de choisir si dispenser ou non un enseignement religieux. De plus, les missionnaires (excepté les ahmadis) peuvent œuvrer dans le pays et faire du prosélytisme, à condition que leurs destinataires ne soient pas musulmans et de ne pas prêcher contre l’Islam. Pourtant, les tensions les plus fortes naissent à l’intérieur de la société. Un des principaux foyers de violence sont les madrasas islamiques, qui depuis quelques années continuent à diffuser un Islam extrémiste et terroriste. Celles-ci œuvrent surtout dans les zones rurales, où elles représentent l’unique forme d’instruction possible. En 2002, afin de mettre fin à la diffusion de l’extrémisme, le gouvernement avait promulgué une ordonnance pour leur enregistrement de façon à les empêcher de recevoir des financements de l’étranger et d’accepter des étudiants étrangers. L’opération, qui selon le gouvernement a conduit à l’enregistrement de onze mille des treize-quinze mille madrasas existantes, en les soumettant ainsi au contrôle et au financement de l’État, n’a cependant pas ¬réussi à éradiquer le phénomène de l’intolérance religieuse. Les madrasas les plus extrémistes, souvent contrôlées par celle de Deoband, restent en effet actives dans les régions tri¬bales et dans le Baloutchistan du Nord. De la même façon, la Dawa School, émanation de la Jamat-ud-Dawa, continue à former et recruter pour Lashkar-e-Tayyiba, célèbre orga¬nisation terroriste étrangère. Un rapport de mars 2007 indiquait que les madrasas extrémistes et hors de contrôle continuaient à prospérer dans les périphéries de Karachi, peuplées d’une importante population de jeunes désœuvrés. Lois Discriminatoires Le climat de tension créé par ces institutions engendre une situation de violence perma¬nente et de discrimination sociale. Les cas de conversions forcées sont nombreux, face auxquels les minorités religieuses accusent le gouvernement de ne pas en faire assez. Les représentants de la communauté hindoue du Sindh, par exemple, dénoncent la conversion forcée de quinze à vingt familles hindoues par an, tandis que les associations pour la défense des droits humains soulignent le phénomène croissant de filles hindoues qui, spécialement à Karachi et dans d’autres zones du Sindh, sont enlevées, obligées de se convertir et d’épouser leurs ravisseurs. En février 2007, un musulman a enlevé deux ¬frères chrétiens qui avaient refusé de se convertir à l’Islam en les torturant pendant un mois. En mai de la même année, une vieille dame de 86 ans fut obligée de se convertir à l’Islam par les autorités religieuses locales après l’arrestation de son mari suite à une accusation de blasphème. En réalité, des développements positifs ne manquent pas dans le respect de la liberté religieuse. En plus des tentatives déjà citées de mise sous contrôle des madrasas pour les empêcher de diffuser une instruction de type extrémiste et des rencontres organisées pour le dialogue interreligieux, on peut rappeler certains faits concrets. Par exemple, en janvier 2007, deux étudiants musulmans de l’Université de Peshawar se sont adressés à un tribunal pour bloquer la construction d’une église chrétienne sur le terrain de l’Université. Le 23 janvier, la Haute Cour de Peshawar repousse leur pétition et autorise la construction de l’église en déclarant dans sa sentence que « l’Islam garantit la liberté religieuse aux minorités ; il n’y a donc pas d’empêchements légaux à la construction de lieux de culte, ainsi comme il est établi dans la Constitution ». Mais dans le pays, il reste un haut niveau de violence et de tensions intercommunautaires, non seulement à l’égard des minorités religieuses, mais aussi parmi les différents groupes musulmans. Le problème provient de la présence de lois discriminantes et de la diffusion d’un Islam intolérant enseigné dans de nombreuses écoles, diffusé par la presse et prêché dans les mosquées. Cela crée un terrain favorable à la vio¬lence. Dans ces circonstances, la police refuse habituellement d’intervenir ce qui permet aux tensions d’exploser en épisodes de persécution religieuse. Et c’est ainsi que se sont vérifiés des lynchages de personnes accusées de blasphème, ou qu’ont été attaqués et incendiés des temples hindous, des églises chrétiennes et des mosquées chiites ou ahmadies. Et cette situation semble pour le moment destinée à perdurer, surtout dans les régions situées à la frontière avec l’Afghanistan où l’influence des Talibans est plus forte.