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Religion et société

Turquie-Tunisie : un parallèle possible ?

L’annonce d’Ennahda divise les islamistes, ne convainc pas les laïcs et ouvre le débat dans des pays qui ont déjà fait l’expérience de la division entre mosquée et politique

La décision récente du parti tunisien islamiste Ennahda de scinder l’activité politique et religieuse a ouvert le débat parmi les intellectuels musulmans. D’une part, l’annonce a suscité la déception aussi bien des islamistes qui la considèrent comme une rupture que celle des laïcs qui accusent Ennahda de tenir un double discours. De l’autre, elle a ouvert la réflexion : le débat est amorcé aussi en Turquie, où au fil des ans, le parti islamiste AKP a entrepris un parcours semblable, mais il vient de connaître récemment une régression autoritaire qui a poussé plusieurs intellectuels à s’interroger sur les ressemblances et les différences entre les deux partis.

 

 

Rupture sur le front islamiste

 

 

Le palestinien Bashir Musa Nafi‘, un des plus grands intellectuels islamistes, accuse Rachid Ghannouchi, leader d’Ennahda, « d’avoir tourné le dos à l’identité politique islamique, de ne plus considérer la prédication comme la priorité », et d’avoir transformé son mouvement en « un parti laïc, tunisien, national qui a brisé le lien avec les Frères musulmans ». Ennahda aurait commis la première erreur en 2011, en annonçant sa transformation de mouvement en parti politique, en renonçant ainsi à remplir la fonction de prédication en faveur uniquement de la politique. « Cela signifie que Ennahda a abdiqué la prédication au moment où une vie politique libre est réapparue en Tunisie. Puisque l’Islam politique est nécessaire pour la vie des sociétés arabes et islamiques [...], le vide qu’elle a laissé derrière elle, sera rempli de groupes nihilistes salafistes-djihadistes et de formations proches de l’EIIL ».

 

 

En outre, pour l’intellectuel islamiste, la prise de distance des Frères musulmans et de l’Islam politique serait grave, à cause du ton accusateur que Ghannouchi aurait utilisé envers « un mouvement politique aux dimensions importantes, qui est le courant politique majoritaire dans un nombre considérable d’États arabes ». Musa Nafi‘ attribue aux forces de l’Islam politique le mérite de s’être battues pendant presque un siècle pour l’indépendance de leurs pays, la liberté des peuples et l’institution d’un gouvernement juste. La nouveauté du discours d’Ennahda résiderait, selon l’auteur, dans un langage qui « sanctifie l’État », plus proche du discours de Vladimir Poutine que de celui des démocrates. Ce discours – explique Nafi‘ – serait compréhensible si la Tunisie était un État important ou si son histoire accumulait les succès. Mais ce n’est pas le cas : la Tunisie est jeune, elle est née à la moitié du XVIIIe siècle et son histoire est parsemée d’échecs : elle n’est pas parvenue à sauvegarder son indépendance de la pression coloniale et n’a pas réussi à produire sa Renaissance (Ennahda en arabe signifie précisément renaissance). L’intellectuel islamiste conclut : « Plutôt qu’un discours de sanctification, Ennahda devrait offrir à la Tunisie post-révolutionnaire une confrontation critique avec l’État ».

 

 

Les perplexités des laïcs

 

 

Les laïcs, en revanche, sont méfiants : selon eux, Ennahda jouerait un double jeu. Leila Babès, intellectuelle franco-algérienne, professeur de Sociologie des religions à l’Université catholique de Lille, considère que Ennahda ne se soustrait pas à l’impasse de tous les mouvements politico-religieux apparus dans le monde islamique. La contradiction inhérente à leur idéologie entre la recherche de pouvoir et la critique de l’autorité, les empêche de penser jusqu’au bout la dimension politique, explique-t-elle à Oasis. Pour Babès, l’initiative d’Ennahda en Tunisie serait dictée par les circonstances et la prise de conscience de sa fragilité. Contrairement à l’Égypte, où les Frères se sont bien enracinés et sont influents, les équilibres sont bien plus complexes en Tunisie et les forces islamistes sont équilibrées par les forces laïques. Pour cette raison, les islamistes tunisiens n’auraient pas eu d’autres possibilités que de tenter la voie de la réforme.

 

 

Au-delà de la crédibilité de Ghannouchi et du projet d’Ennahda, Babès est convaincue que le Maghreb connaît une sécularisation graduelle, au moins à cause de la proximité géographique de l’Europe dont les valeurs sont particulièrement observées par la Tunisie et le Maroc, et de l’action de Habib Bourguiba, fondateur et premier Président de la Tunisie moderne. Bourguiba fut courageux – poursuit Babès, « il a réalisé des réformes audacieuses qui à l’époque lui valurent une fatwa de mort du mufti d’Arabie Saoudite, mais il n’a pas pu éliminer la formule ‘l’Islam est religion d’État’ de la Constitution, parce que les oulémas de la Zeytuna – la mosquée la plus ancienne de Tunis et un lieu important d’études religieuses, NdlR – l’en empêchèrent ».

 

 

La comparaison avec l’AKP

 

 

La polarisation entre islamistes et laïcs, souvent tous les deux hostiles, même si c’est pour des raisons différentes, à l’évolution d’Ennahda, est moins évidente en Turquie, où les intellectuels semblent être davantage intéressés à comparer le parcours d’Ennahda à celui de l’AKP turc.

 

 

Parmi eux ressort Mustafa Akyol. Il y a quinze ans – rappelle l’intellectuel turc – l’AKP aussi avait annoncé un changement de direction et ses fondateurs avaient commencé à se définir comme des « conservateurs démocrates », ce qui dans leur langage devait signifier « musulmans pratiquants démocrates ». Aussi longtemps que le parti était faible, il était « modéré », mais dès que le leader Recep Tayyip Erdoğan a réussi à consolider son pouvoir, il s’est révélé autocratique. Pour cette raison – explique Akyol – si Ennahda s’est laissé inspirer par l’expérience turque, comme l’a d’ailleurs annoncé plusieurs fois Ghannouchi, ce tournant n’est pas un signal rassurant. Cependant, les faits et l’expérience tunisienne, pour le moment, permettent d’espérer : à la différence de Erdoğan, homme politique déterminé et à la recherche de pouvoir personnel, Ghannouchi est un intellectuel calme et non égocentrique et les équilibres de la Turquie, où les militaires ont eu un rôle prépondérant, sont bien différents de ceux de la Tunisie, qui en 2011 durant la transition démocratique a vu se former le Quartet pour le dialogue national, récompensé par le prix Nobel pour la paix en 2015.

 

 

Du reste – continue Akyol – en cinq ans d’expérience démocratique, Ennahda a engrangé beaucoup plus de résultats que l’AKP durant les quinze dernières années. Il conclut donc que « Ennahda devrait éviter de s’identifier au modèle turc ».

 

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