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Religion et société

Ce n’est pas la foi qui impose le califat

L'entrée du calife 'Umar à Jérusalem [Wikimedia Commons]

La grande majorité des musulmans de tous les temps n’a jamais été soumise à l’autorité d’un calife

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 03/06/2019 17:08:09

La grande majorité des musulmans de tous les temps n’a jamais été soumise à l’autorité d’un calife. Le discours sur « l’État islamique » en tant qu’État légitime est une idéologie récente, née entre les années 1930 et 1960, qui relie la légitimité du régime politique de l’État à une idée donnée de la religion. Le monde islamique aujourd’hui a besoin d’une réforme religieuse, qui ouvre de nouveau la réflexion sur le régime politique entendu non comme institution religieuse mais comme administration de la chose publique ; et une réforme politique, qui promeuve l’alternance au pouvoir.

 

 

« État islamique » est un terme technique relativement tardif. Il a été employé pour la première fois par les voyageurs et les historiens byzantins pour désigner les terres dominées par les Ottomans. Les historiens et les juristes musulmans avaient en revanche l’habitude d’utiliser l’expression dâr al-islâm, c’est-à-dire la « maison » dont les habitants sont en majorité musulmans, où le musulmans et le dhimmî[1] sont en sécurité, et où personne ne peut empêcher quiconque d’ériger des lieux de culte islamiques et de pratiquer le culte islamique.

 

 

 

 

 

Émigrer ou ne pas émigrer ?

 

 

Quand les Britanniques occupèrent l’Inde et conquirent progressivement le sultanat Moghol jusqu’à le faire tomber à la suite de l’insurrection de 1857, certains juristes affirmèrent que ce territoire n’était plus « maison de l’Islam ». D’autres juristes répliquèrent que les Britanniques étaient, certes, un ennemi qu’il fallait combattre, mais que ce territoire restait toujours « maison de l’Islam » puisque les occupants ne s’opposaient pas à la présence des mosquées, des musulmans et à leurs actes de culte. Pour étayer leur arguments, ils citaient le cas du sultan ottoman qui, après avoir perdu la péninsule de la Crimée dans la guerre contre les Russes, stipula, dans l’accord de Küçük Kaynarca de 1774, que les musulmans ne devraient pas émigrer tant que l’on ne toucherait pas à leurs lieux de culte, à leurs mosquées, à leurs biens de mainmorte et à leurs juges.

 

 

Ce débat s’est répété chaque fois que les habitants musulmans ont perdu le contrôle de leur territoire – de la Sicile et de l’Andalousie à l’Inde, à l’Algérie, à l’Asie centrale, à l’Égypte et au Soudan. Les régions occupées virent se développer un flux migratoire dû au fait que le colonialisme ou l’occupation faisaient sortir ces territoires du cadre de la légitimité islamique. Mais nous savons que dans le cas de la Sicile et de l’Andalousie, l’émigration fut forcée et ne dépendit point d’un choix religieux. Dans l’Asie centrale des années 1880, et, auparavant encore, dans l’Algérie des années 1830 et 1840, les juristes hanafites (l’une des quatre écoles juridiques sunnites, NdlR) objectèrent que l’occupation ne transformait pas l’identité de la « maison », que l’émigration allait entrainer la fin de la résistance, et que la légitimité ne disparaissait pas tant que l’on pratiquerait l’Islam et qu’il serait possible de vivre. Ils rappelaient à ce propos le verset coranique qui dit : « Dieu ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas expulsés de vos maisons ; Dieu aime ceux qui sont équitables » (60,8).

 

 

 

 

 

Une invention récente

 

 

Le discours sur l’« État islamique » en tant qu’État légitime est une idéologie récente, qui a fait son apparition entre les années 1930 et 1960. Elle se fonde sur des idées et sur des tendances suscitées par la crainte que l’identité islamique ne soit menacée par l’occidentalisation et par la soumission d’une grande partie de la population musulmane. En Inde, cette question s’est développée dans le cadre de la Ligue musulmane, ainsi que dans la pensée de Abul A‘lâ al-Mawdûdî, fondateur de la Jamâ‘at Islâmiyya. Elle devait en 1947 porter à la séparation des régions à majorité islamique et à la création du Pakistan. Ce qui, d’un côté, plaça les musulmans restés en Inde face au problème d’être une minorité, alimentant les défiances réciproques, et, de l’autre n’apporta pas de solution au problème des séparatistes, qui se divisèrent en deux autres États sur base ethnique (le Pakistan et le Bangladesh, NdlR). Bien que la séparation ne fût pas due à des motifs religieux, ce fut dans ce contexte qu’apparurent une bonne partie des organisations extrémistes encore existantes.

 

 

La manifestation la plus récente de cette tendance schizophrénique, qui connecte la légitimité du régime politique de l’État à une idée de religion déterminée, est l’idée de restaurer le califat des origines, le califat bien guidé, considéré comme l’unique forme légitime de pouvoir, excluant de l’Islam qui ne se conforme pas à cette vision. Elle présente en réalité deux variantes : l’une qui voit dans le système politique un pilier de la religion, l’autre qui considère le califat, c’est-à-dire la forme de gouvernement choisie par les musulmans après la mort du Prophète (la prière et la paix soient sur Lui) l’unique forme en mesure d’assurer la légitimité de l’État et d’appliquer la charia. Il s’agit d’idées inconnues à la religion et, avant l’époque contemporaine, aux interprétations des musulmans. Elles ont provoqué division et destruction dans les États, dans les sociétés et dans la religion. Dans l’Islam sunnite, le système politique – y compris le califat – est choisi par les personnes, il change et il évolue selon ce que celles-ci jugent bon.

 

 

 

 

 

Régimes politiques a-religieux

 

 

La majorité des musulmans à toute époque n’a jamais été soumise à l’autorité d’un calife, ni à celle du sultan ottoman qui, à partir du XVIIIe siècle, adopta et utilisa le titre de calife. Dans l’Islam, l’identité religieuse n’est pas définie par le régime politique, mais par les musulmans, avec leurs doctrines, leurs actes de culte et leurs comportements – qui n’incluent pas l’organisation politique. Dans toute société, la présence d’un pouvoir qui sauvegarde les intérêts des personnes et la sécurité, et qui repousse les agressions externes, est rationnellement et légalement nécessaire. Mais un tel pouvoir n’a aucune fonction religieuse : ni son existence, ni sa permanence sont liées à la religion, et il n’est lié à aucune forme particulière. La preuve en est qu’au cours de l’histoire, la plupart des musulmans ont abandonné le califat pour le sultanat, l’émirat ou d’autres régimes politiques, et personne n’a jamais dit qu’ils s’étaient de ce fait éloignés de la religion. Comme l’affirmait l’imam al-Juwaynî (1028-1085), ce sont le choix, l’accord et le consensus entre les personnes qui déterminent la légitimité du pouvoir. Les théologiens et les juristes sunnites concordent sur le fait qu’il s’agit d’un accord sur la sauvegarde des intérêts publics, indépendant des pratiques du culte et des doctrines. Sur ce point, il y a accord également de la part des musulmans de l’époque contemporaine. Pensons par exemple aux mouvements nationalistes qui mirent fin au colonialisme, et aux systèmes nationales, qui sont parvenues et parviennent encore aujourd’hui à garantir les intérêts du peuple sans être liées à aucune religion ou credo.

 

 

L’État islamique est l’État dont l’institution recueille la faveur de la majorité des musulmans et, comme tout régime politique au monde, tire de cette majorité sa propre légitimité. Aujourd’hui, dans les régimes politiques en vigueur dans les pays à majorité islamique, un consensus s’est constitué autour de la citoyenneté, ce qui implique la parité des droits et des devoirs, dont le droit de choisir celui qui gouverne par le moyen des élections. Nous, en tant que musulmans, êtres humains et citoyens arabes et, en ce moment, principales victimes des milices confessionnelles, nous sommes appelés à lutter pour empêcher que notre religion soit phagocytée par l’État, et défendre ainsi et la religion et l’État.

 

 

Voilà pourquoi nous avons aujourd’hui besoin de deux réformes : une réforme religieuse, qui ouvre de nouveau la réflexion sur le régime politique entendu non comme institution religieuse mais comme administration de la chose publique ; et une réforme politique, capable de promouvoir l’alternance au pouvoir et la création de régimes de gouvernement droits et ordonnés. Comme le disait Ibn Qayyim al-Jawziyya (1292-1350), partout où la justice se dévoile, elle devient loi.

 

 

 

 

 

*Texte présenté sous le titre « Al-Dawla al-Islâmiyya wa-l-Khilâfa » (L’État islamique et le califat) à la « Conférence sur l’opposition à l’extrémisme et au terrorisme » tenue à al-Azhar (Le Caire) le 4 décembre 2014.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] C’est-à-dire le non-musulman, d’habitude juif ou chrétien, qui obtient la protection et le droit de pratiquer sa religion en échange du paiement d’un impôt (NdlR).

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Ridwan Al-Sayyid, « Ce n’est pas la foi qui impose le califat », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 80-83.

 

Référence électronique:

Ridwan Al-Sayyid, « Ce n’est pas la foi qui impose le califat », Oasis [En ligne], mis en ligne le 1 août 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/ce-nest-pas-la-foi-qui-impose-le-califat.

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