Islâm Yakan en est l’exemple : comment un jeune homme de bonne famille qui ne s’intéresse pas à la politique peut changer au point d’en arriver à s’enrôler dans les rangs des jihadistes en Syrie. Une aventure humaine reconstruite par un journal à partir des descriptions, et aussi des bavardages, des voisins et des amis.

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:37:26

Islâm Yakan, un jeune égyptien parti pour le jihad, est devenu un sujet de discussions animées depuis que son nom et sa photographie ont commencé à circuler sur les médias et les social networks. Islâm n’est ni le premier, ni le dernier garçon à être exposé au « lavage de cerveau » au nom de la religion, pour l’inciter à renoncer à sa patrie, à sa religion, à lui-même. Bien des menaces et des intimidations nous ont accompagnés au cours de notre enquête sur le lieu de résidence d’Islâm et sur les détails de son existence. Mais Al-Yawm al-Sâbi‘ a décidé de courir le risque et de faire connaître en toute clarté sa vie à l’opinion publique. Islâm est un garçon choyé, né dans une famille égyptienne aisée, unique enfant mâle avec deux sœurs aînées. Ceux qui le connaissent, ses voisins, l’ont décrit comme un « jeune homme tranquille », ni contestataire, ni polémique, un garçon qui ne ferait rien sans avoir écouté auparavant ses parents, qui vit dans leur ombre, qui se tient loin des problèmes, évitant aussi la vie politique. Il ne lui est jamais passé à l’esprit de participer aux deux Révolutions survenues en Égypte, ni pour les soutenir, ni pour s’y opposer, il n’a non plus jamais participé aux comités populaires ni manifesté d’inclinations sectaires. Les événements politiques se sont déroulés sans sembler l’intéresser. Qu’est-ce qui a donc bouleversé son équilibre? Qu’est-ce qui a poussé un garçon, au plus fort de sa jeunesse, à prendre la voie du terrorisme sanglant et meurtrier, sans d’ailleurs avoir le moindre besoin d’argent ? Ce sont des questions auxquelles peuvent répondre uniquement les personnes qui sont les plus proches de lui. « Pourquoi voulez-vous entendre de nous l’histoire d’Islâm? Vous de la presse e de l’information, n’avez-vous pas déjà tout dit avec toute votre confusion ? » : c’est ainsi que commence notre conversation avec Yakan, le père d’Islâm. Après plusieurs tentatives pour le convaincre à parler, Yakan a expliqué : « Mon fils a été enlevé par des militants de l’État islamique et soumis à un lavage du cerveau. Je suis un père, et chaque père voit en son fils un ange. Je ne peux attaquer mon fils ou dire quelque chose de différent contre lui. Islâm était un garçon normal et pieux, il n’avait pas d’ennemis, ni de problèmes avec personne, il n’avait pas d’appartenance politique ni sectaire. Au contraire, il a toujours vécu sa vie sous le signe de la prudence ». Et d’une voix serrée par l’émotion, il ajoute : « Mon fils a été enlevé de lui-même avant même d’être enlevé de moi. Sa mère et moi avons commencé à nous préoccuper quand il a commencé à nous cacher sa vie privée, il en était arrivé à s’isoler pendant une période ininterrompue de dix jours, les derniers jours qu’il a passés en Égypte. Nous ne savions pas s’il avait besoin de quelque chose, quand il allait partir, ni quand il allait revenir. Sa décision de partir pour la Syrie nous a surpris, sa mère et moi. Il nous a dit que cette décision était fondée sur son amour pour le bien et sur son affiliation à l’Association du secours syrien en Égypte. Ils l’ont convaincu à s’y affilier en lui disant que c’était pour faire le bien, pour l’amour du Dieu Très-Haut, et que ces groupes sont l’équivalent des groupes de jeunes recueillant une aide pour les victimes des conflits en Syrie entre l’armée nationale et les milices de l’État islamique, et pour les réfugiés syriens à la frontière ». Le père du militant de l’EI continue : « Islâm nous a informés qu’il allait se rendre à la frontière syrienne, qu’il allait faire partie d’une équipe de jeunes volontaires arabes et étrangers, dont des français et des italiens, et qu’il allait s’occuper de la répartition des tâches entre les jeunes. Chacun, ou chaque groupe, allait être chargé de donner à manger aux hôtes hébergés dans une tente, et de distribuer les tâches parmi ceux qui étaient présents. Islâm était parti depuis quelques mois, nous sommes restés en contact avec lui jusqu’au moment où toutes les communications entre nous ont été brusquement interrompues. Je n’ai plus rien su de lui, mais entretemps, les journaux et la télévision ont diffusé des images et des vidéos d’Islâm et de son adhésion à certains groupes. Personne ne peut reconstituer la vérité sur mon fils ni peut vérifier l’exactitude des informations ». Puis le discours est tombé sur certaines déclarations selon lesquelles les parents auraient soutenu Islâm et son extrémisme, selon lesquelles aussi les communications entre eux n’auraient en réalité jamais été interrompues. Le père alors réplique : « C’est avec une grande douleur que je le dis : j’ai éduqué mon fils pendant 23 ans selon des principes sains, selon des valeurs saines, et voilà qu’en quelques mois, tout a été effacé, ils lui ont réduit le cerveau à zéro, en lui disant qu’ainsi il marcherait sur la juste voie, que ses actions seraient agréées par Dieu. Je ne peux dire ni témoigner quoi que ce soit contre mon fils, quels que soient les faits. Je peux seulement dire qu’il a été enlevé ». « Le fait que ses parents l’aient beaucoup choyé et gâté, qu’ils étaient pleins d’appréhension pour ce fils, seul garçon arrivé de surcroît alors qu’ils étaient âgés, pourrait être l’une des causes de la personnalité fragile d’Islâm, et la raison qui par la suite l’aurait poussé à se détacher de son père pour s’ouvrir au monde et rencontrer des gens qui ont exploité ses points faibles pour leurs intérêts personnels » : c’est en ces termes que les voisins ont tenté d’expliquer ce changement soudain de personnalité chez Islâm. Ils ont raconté comment l’histoire d’un enlèvement dont il aurait été victime quand il allait à l’école primaire pourrait avoir influencé, d’une manière ou d’une autre, son état psychique – d’autant que cette épreuve avait poussé son père à lui interdire de sortir dans la rue, interdiction qui dura jusqu’au moment où Islâm s’est inscrit à l’université, raconte Ahmad Isma‘îl, l’un des voisins de la famille d’Islâm depuis plus de vingt ans : « Ce n’est que tardivement, pendant sa période universitaire, qu’Islâm a commencé à briser, l’une après l’autre, les règles qui lui avaient été imposées ». Ayman Muhammad, un autre voisin d’Islâm, souligne combien celui-ci était resté éloigné de la vie politique, malgré les événements survenus en Égypte: « Islâm n’a participé en aucune manière aux deux dernières révolutions, pas même sur le plan des opinions, et il a évité également de faire partie des comités populaires qui s’étaient constitués pour assurer la défense de nos quartiers. Voilà pourquoi nous avons la certitude qu’ils lui ont fait le lavage du cerveau au nom de la religion. La politique n’a rien à voir là-dedans, vu qu’elle n’avait aucun impact sur sa vie. Nous savons en revanche que certaines organisations terroristes veulent détruire l’Égypte en mettant la main sur les esprits de ses jeunes. Et comme Islâm était un jeune homme pieux, la religion était la meilleure manière de l’atteindre ». « Le chômage, l’impossibilité de trouver un travail, le désir de parvenir à un certain niveau de vie, figurent parmi les raisons principales de l’adhésion d’Islâm aux phalanges de l’EI » : telles sont les explications diffusées par les télévisions et les sites internet : mais elles sont en contradiction avec la condition de bien-être économique de la famille d’Islâm. Umm ‘Umar, propriétaire du kiosque proche de la maison d’Islâm, a réfuté résolument les assertions des moyens d’information : « Islâm vient d’une famille aisée : son père, qui a toujours connu une situation matérielle aisée, a été directeur d’un grand centre commercial, il n’a jamais fait manquer de rien à sa famille. Il a fait étudier son fils au lycée, puis a investi beaucoup pour sa formation universitaire. ». « La gymnastique, les palestres, et la fréquentation des centres sportifs sont les facteurs qui ont eu un impact plus fort sur la personnalité d’Islâm. Celui-ci a commencé à manifester des signes de changement à la suite de la mort d’un de ses amis, il y a quatre ans environ », raconte Ahmad Hishâm, un de ses amis qui jouait au football avec lui. Pour Ahmad Hishâm, « Islâm n’aurait pu tuer une poule, imaginez donc tuer un homme au nom de la religion. C’était quelqu’un de très pacifique, il n’a jamais eu d’affrontement, pas même verbal, avec personne, il s’habillait comme tous les jeunes, sortait, riait, avait des relations sentimentales, et il n’était pas pris par la religion autant qu’il l’est devenu après la mort de son meilleur ami. Ce fut un traumatisme, y compris au niveau sentimental. Il a quitté la jeune fille qu’il aimait et a décidé de se consacrer à la religion par crainte du jugement et des tourments dans la tombe, comme il le disait lui-même les derniers temps. Il s’est mis à faire les prières et à respecter les préceptes religieux, au début de façon modérée, puis avec toujours plus de rigueur. Il a commencé à se laisser pousser la barbe et à répéter les discours qu’il entendait de ses camarades durant les leçons de religions et de sharî’a ». Hishâm Sa‘îd, propriétaire de la boutique de barbier près de la palestre qu’Islâm fréquentait, a vu Islâm se transformer en un prédicateur islamique. Il affirme: « Son parcours a commencé par les visites à la mosquée proche de la palestre pour faire les prières, puis il s’est mis à nous inviter nous aussi à la prière, puis, avec le temps, sont apparus en lui les premiers signes de fanatisme. Son discours entretemps s’était radicalisé : Islâm cherchait à convaincre ceux de son entourage de ses idées religieuses et passait la plupart du temps à lire le Coran à haute voix, debout devant la boutique. Les derniers temps, il insistait sur l’idée de partir pour un pays arabe où l’Islam soit vécu sérieusement. Nous l’avons vu pour la dernière fois quand ils ont commencé à le chercher. Sachant qu’il était recherché, il a disparu, et on ne l’a plus revu. Certains ont dit qu’il était parti pour la Turquie, d’autres pour l’Arabie Saoudite, ses sœurs, elles, ont dit qu’il avait publié sur sa page de Facebook des photographies prises avec des membres de l’EI ». Par crainte des intimidations, certains de ses amis ont évité de raconter la dernière période passée par Islâm alors que, en l’attente de combattre le jihad, il fréquentait la mosquée al-Rahma à Madinat Nasr où il a connu quelques groupes considérés comme responsables de son extrémisme. Khâlid ‘Âdil, ami d’enfance d’Islâm, a accepté de raconter la vérité sur Islâm afin que les jeunes puisse tirer un enseignement de son expérience. Mais, après une première interview, ‘Adil a décidé à l’improviste de se cacher. Puis il a expliqué qu’il avait reçu des menaces anonymes, qui lui intimaient de ne pas parler de la question. ‘Âdil soutient que le pouvoir d’Islâm et des militants n’est pas circonscrit aux frontières de la Syrie et de l’Iraq: « De toute évidence, certains d’entre eux sont aussi en Égypte ». […] Publié sur le quotidien Al-Yawm al-Sâbi‘, 7 septembre 2014, [traduction de Chiara Pellegrino]