Les tons différents par lesquels les médias internationaux ont rapporté les élections récentes montrent l’attention particulière dont la Tunisie est l’objet pour qui cherche à mesurer aussi bien la possibilité qu’une société à majorité musulmane puisse construire un État démocratique, que les retombées sur tout le bassin méditerranéen.

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:37:31

Mais vraiment, ça allait mieux quand ça allait plus mal? À la veille des élections tunisiennes, pour certains quotidiens il en était vraiment ainsi. La crise économique pesait comme une masse sur un pays qui n’arrive plus à se relever, et il y avait un chiffre qui fait peur (La Repubblica, La Stampa, Washington Post, pour n’en citer que quelques-uns) : la Tunisie détient le record de miliciens partis grossir les rangs du Califat de al-Baghdadi. On y ajoutait la référence à la situation chaotique en Libye, aux confins de la Tunisie, et le tableau devenait alarmant. Même de Sidi Bouzid, la ville d’où s’ébranlèrent ce que l’on appelle les printemps arabes, et où, sur la place centrale, la photographie géante de Mohamed Bouzizi trône à côté des images des places arabes les plus importantes envahies par les foules, « tout a changé pour que rien ne change », rapporte Francesco Battistini dans le Corriere della Sera du 25 octobre : « Sidi Bouzid est la carte postale de l’automne tunisien. Amère, chômeuse, terrorisée ». Même les parents de Bouzizi, l’homme qui par son sacrifice donna le coup d’envoi aux révoltes, s’abandonnent à un regret, pas même trop voilé, du vieux dictateur Ben Ali. Mais toute la presse nationale et internationale n’était pas nécessairement de cet avis. Sur ses colonnes du Guardian, Soumaya Ghannouchi, la fille du président de an-Nahda, le jour avant les élections se livre à l’éloge de la nation tunisienne, doutée d’une « constitution moderne démocratique approuvée par 93% de ses forces politiques ». Une constitution qui garantit l’égalité entre l’homme et la femme (BBC), protège les libertés de conscience et de culte, interdit l’incitation à la violence. Dans ce qui semble un véritable endorsment pour an-Nahda, Soumaya Ghannouchi ne manque pas de souligner la distance qui sépare l’approche choisie par les Frères musulmans en Égypte après la victoire aux élections (approche du type « winner-takes-all »), et le choix de partage du pouvoir promu par an-Nahda qui, en 2011, a accepté de gouverner avec une coalition de partis laïques. Al Jazeera, tout en soulignant d’un côté positivement que an-Nahda avait choisi la voie des « ballots, not bullets », relevait de l’autre combien il était impossible d’éliminer en si peu de temps les réseaux et les structures qui se sont développés durant les vingt ans et plus de « l’État mafieux » de Ben Ali. Les nuances sont très différentes, mais la manière dont les médias ont raconté l’imminence des élections tunisiennes, ne semblait guère porter à l’optimisme sur le sort de la révolution. Mais quelque chose a changé dans ces même médias dans les jours qui ont suivi la communication des résultats. Les élections ont constitué un événement politique de grande importance, selon Le Monde, un événement en mesure de rééquilibrer les scénarios politiques dans un pays où an-Nahda semblait n’avoir point de rival. Le ton pessimiste qui régnait quelques jours plus tôt à peine a laissé la place à la surprise devant l’affirmation du parti laïque Nidaa Tunis et une affluence aux urnes supérieure à 50% : « Lost in transition? La Tunisie, non. La révolution ne dort pas, au contraire, elle est bien éveillée ». 1Le Financial Times lui aussi, à côté d’une note critique sur la composition du parti sorti vainqueur des urnes, qui comprend des personnalités de l’ancien régime, se hâte de souligner que « les changements survenus dans le pays après la révolution ferment la porte à tout retour aux pratiques répressives précédentes ».2 Du reste, certains des protagonistes de la politique internationale n’ont aucun doute : Barack Obama a parlé de « pierre milliaire dans la transition politique historique de la Tunisie », tandis que Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, a souligné que l’on assiste à « la naissance des institutions durables et démocratiques de la deuxième république tunisienne ». Sous l’effet peut-être des déclarations enthousiastes des leaders politiques, la presse turque elle-même s’interroge sur la signification des élections tunisiennes. Selon Semih Idiz (Hurriyet), c’est une nouvelle espérance qui naît des urnes : le système tunisien a fait la preuve qu’il est mûr, capable de défaire le mythe selon lequel un vote démocratique dans un pays à majorité musulmane doit nécessairement se transformer en succès pour les partis islamistes. Opinion partagée par le français Le Figaro: « Ce ‘petit’ pays de 11 millions d’habitants vient ainsi de faire mentir la plaisanterie grinçante selon laquelle ‘avec les islamistes on ne vote qu’une fois’ ». Pour le quotidien parisien, l’ « exception tunisienne » est due également « à la vitalité de sa société civile, sans aucun doute la plus occidentalisée du Maghreb ». Et ainsi, tout d’un coup, la crise économique et les tunisiens partis si nombreux combattre dans les rangs de l’ISIS ne semblent plus faire problème. Mais en sera-t-il véritablement ainsi ? @fontana_claudio 1Francesco Battistini, Sorpresa a Tunisi : la rivoluzione ha voglia di votare, «Il Corriere della Sera», 27 octobre 2014, 14 2Heba Saleh, Secular party claims victory over Islamists in Tunisia poll, «Financial Times», 28 octobre 2014, 2