close_menu
close-popup
image-popup

Langues disponibles:
close-popup
Paypal
Carta di credito
souscrire
Suggestions de lecture

L’accueil est ce que le monde envie à l’Europe

[L'article est contenu dans Oasis n. 24. Pour en lire tous les contenus vous pouvez acquérir une copie ou vous abonner]

 

 

C’est bien que l’Italie soit en lice pour l’Oscar grâce à un film comme Fuocoammare. Et pour de nombreuses raisons. La première, et la plus importante, est résumée dans une réplique du médecin protagoniste du documentaire, Pietro Bartolo : « Il est du devoir de tout homme qui soit un homme d’aider ces personnes ». Un point, c’est tout. Rien à ajouter : quelle que soit la raison pour laquelle ces immigrés arrivent, le lieu d’où ils partent, la langue, la religion, la peau qu’ils habitent, il faut les aider. C’est une évidence qui s’impose devant ces corps décharnés et déshydratés d’hommes et de femmes, devant les enfants qui passent comme des paquets de main en main. Deuxième raison : c’est la première fois que l’Italie participe à la compétition avec un documentaire. Et après des décennies de films insipides sur la difficulté de grandir, une immersion dans la réalité ne fait pas de mal. Troisième raison, le metteur en scène Gianfranco Rosi, qui a déjà remporté l’Ours d’Or à Berlin, sait raconter ce qu’il connaît. Ainsi, les visages sombres et dolents de ces hommes et femmes qui viennent de la mer alternent, se superposent presque, avec les beaux visages marqués par la vie d’autres hommes et femmes comme eux, les habitants de Lampedusa : l’enfant à l’ œil amblyope, le marin fatigué d’une vie suspendue entre le ciel et la mer, le vieux qui rapetasse les filets, la grand-mère qui cuisine. Il y a enfin un dernier détail qui donne au film sa force de conviction : son titre, Fuocammare. Il renvoie aux fusées que les navires militaires lancent la nuit, il évoque une alerte, une menace, un cri.

 

 

Ceci dit, il faut bien dire qu’un film, c’est peu, c’est très peu pour affronter une question d’une telle urgence. Nous en sommes à peine au b.a.-ba, même sans déranger les cuistres des années 1970 convaincus qu’un film est toujours et de toute façon un geste politique, assurés qu’ils étaient que l’art suffirait à changer la réalité. Un film ne change rien, il ouvre éventuellement une réflexion, une question, il demande que l’on fasse un pas en avant. Dans ce cas, du moins, il rappelle à tous une chose qui semble évidente mais ne l’est pas : l’accueil est ce que le monde envie à l’Europe, il a des racines dans une foi née ailleurs il y a 2000 ans, et, parmi les pays européens, l’Italie conserve encore, même si elle en a peu conscience, une petite primauté dans la pensée humaniste qui a fait l’Occident. Mais c’est peu. Où sont les films qui racontent l’avant et l’après, qui nous font comprendre ? « Il faut promouvoir une action politique et économique afin que les migrations prennent fin », avait dit le réalisateur russe Aleksandr Sokurov à Venise. On l’a regardé de travers. Pour ne pas parler de Clint Eastwood, taxé de racisme pour avoir déploré la censure de toute référence à l’Islam dans les discours officiels sur l’immigration. Que se passe-t-il quand quelqu’un décide de partir ? Et que se passera-t-il quand les huit millions de Syriens qui ont perdu leur maison, qui ont tout perdu, décideront de venir chez nous chercher une autre vie ? Qu’a-t-on au cœur quand on se sauve pour ne pas être renvoyé en arrière, ou qu’on se couche sur un carton dans une ville étrangère ? Quel rapport a-t-on avec l’autre ? La politique semble avoir épuisé les réponses, qu’elles soient simples ou complexes. Il y a une image inquiétante à ce propos, image enregistrée par les caméras de la télévision qui, à Vintimille, filmaient la manifestation en faveur des migrants bloqués à la frontière italienne par la police française : le jeune en jeans et blouson rouge, au deuxième rang, quelques jours plus tard à Nice, au volant d’un camion, fauchera 84 personnes sur la Promenade des Anglais.

 

 

Difficile de faire un film sur un futur que la politique européenne ne sait même pas imaginer, se contentant de raccourcis à base de murs et de fils barbelés. Et pourtant, la crise de notre continent, comme l’a réaffirmé récemment le cardinal Schönborn, Archevêque de Vienne, n’est pas née avec les migrants : « Nous avons gaspillé notre héritage chrétien », dit-il. Et cela – un Christianisme vacillant, une culture de l’égoïsme – est le salut de bienvenue que trouvent les immigrés quand ils arrivent chez nous. Mais c’est aussi ce que vivent chaque jour nos enfants. Ce n’est pas un hasard alors si – surtout en France – le thème de l’immigration devient un miroir dans lequel se regarder. Et même si les réalisatrices – tunisienne, libanaise et française, trois femmes qui parlent de femmes – semblent parfois confondre la liberté avec la transgression et se contenter de solutions conventionnelles, la demande de sens qui émerge de cette confrontation est également dramatique.

 

 

Le premier titre est Corps étranger, production franco-tunisienne de la réalisatrice Raja Amari. C’est l’histoire d’une jeune fille, Samia, qui arrive à Lyon après un voyage de l’espoir qui l’a conduite, à bout de souffle, sur les plages européennes, fuyant un frère intégriste qu’elle a dénoncé pendant la révolution des jasmins. La présence de Samia est étrangère dans la vie de l’ami qui l’héberge et de la femme française qui lui donne du travail ; mais étranger est aussi le monde qui l’accueille et la repousse, cherchant à l’enserrer dans un réseau de tension et de frustrations sexuelles. Le second film lui aussi, Peur de rien, dirigé par Danielle Arbid et lauréat de plusieurs prix au festival de Toronto, raconte une éducation sentimentale, celle de Lina qui, du Liban, arrive dans le Paris des années 90. Une vie difficile derrière elle, la fuite, un parcours hérissé de difficultés et de tentations à son arrivée en Occident : le visa pour le séjour, les travaux les plus humbles, le milieu des étudiants et de la lutte politique, la découverte du sexe, les hommes qui l’entourent et les femmes qui la jugent. Sur tout cela semble prévaloir la peur d’avoir peur : mais dans l’arrêt sur l’image qui clôt l’histoire, il y a le sourire d’une conquête, la certitude d’une nouvelle autonomie.

 

 

Il est dangereux de se regarder dans l’autre et de trouver le fond noir que l’on porte en soi-même. On risque, surtout, d’avoir un regard myope. Parce que, si le problème, ce ne sont pas les chiffres du phénomène migratoire en Europe mais la capacité de l’Occident à présenter aux autres une identité forte et assurée, à l’épreuve des faits, le désert humain et spirituel que nous habitons se révèle. C’est de cela que parle le troisième film, et c’est le plus intéressant. Réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar après l’attaque contre Charlie Hebdo, Le ciel attendra raconte l’histoire de deux mères et deux filles adolescentes. Elles ont, en commun, la rencontre par le web avec les intégristes du Daech et la recherche d’un sens à donner à leur vie. Mélanie, 16 ans, et un univers apparemment confortable : l’école, les compagnes, le violoncelle. En réalité, la solitude vécue dans une famille divisée et un garçon qui lui parle d’amour et d’idéaux via social. Sonia a 17 ans, mère française, père tunisien. A ses parents « laïques », elle reproche leur incapacité à voir loin, le manque d’une foi, un paradis à attendre. Mention-Schaar se documente et rend compte surtout des détails – les mails échangées en cachette, le niqab commandé par la poste, la fuite de l’une des deux adolescentes – sans affronter le désarroi de ce vide qui avance au cœur de nos jours, de notre vie. Pour le faire, il ne suffit pas d’un metteur en scène, il faut un homme qui soit un homme, et qui nous rappelle que nous avons un destin.

 

 

[L'article est contenu dans Oasis n. 24. Pour en lire tous les contenus vous pouvez acquérir une copie ou vous abonner]

Inscrivez-vous à notre newsletter

Pour obtenir des informations et des analyses, abonnez-vous à notre revue semestrielle