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L’Occident censure, les réalisateurs musulmans racontent

Religions, terrorisme et violence au cinéma

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 04/06/2019 10:23:13

Timbuktu.jpgÀ qui la faute, quand nous parlons de terrorisme et de violence ? De l’Islam ou des musulmans, de la religion ou de la culture, du Coran ou de son interprétation ? C’est une question si difficile, si incontournable, que la solution la plus pratique semble être la censure : effaçons les films qui en parlent, et peut-être la réalité désagréable qu’ils représentent ou qu’ils anticipent va disparaître. La France l’avait déjà fait après les attentats contre Charlie Hebdo, en interdisant la projection du film Timbuktu, du mauritanien Abderrahmane Sissako. Elle répète le geste un an plus tard, pour les attentats contre le Bataclan. Cette fois, le film est Made in France, réalisé par le metteur en scène franco-algérien Nicolas Boukhrief. Vu à la lumière des attentats, l’affiche, déjà placardée sur les murs du métro, est terrible : un kalachnikov tient la tour Eiffel avec le slogan : « La menace vient de l’intérieur ». Le film, qui affronte un sujet encore tabou en Europe, l’attraction exercée par l’intégrisme islamique sur les nouvelles générations, ne sera accessible que on demand. Mais entretemps, les français choisissent, pour les représenter à l’Oscar, Mustang, un film tourné en Turquie par une réalisatrice turque, Deniz Gamze Erguven, qui raconte la condition insoutenable des femmes dans la société islamique.

 

 

Dieux Existe.jpgIl faut réfléchir sur cette incapacité de la culture occidentale à lire la réalité et à la juger. En ce sens, il y a un petit film intéressant sorti au moment des attentats en Belgique, Dieu existe. Il habite à Bruxelles. Tourné par Jaco Van Dormael dans les mêmes rues de Molenbeek où vivaient les terroristes, il parle d’un dieu méchant et débraillé qui, depuis les croisades, excite les hommes « les uns contre les autres en son nom ». En somme, le problème, ce sont les religions, toutes : et cela déjà en dit long sur la pensée de l’intelligentzia. Mais il y a un thème plus urgent dont il faut parler. Il concerne le jugement que les réalisateurs musulmans eux-mêmes offrent à travers le sujet et la forme du récit. Ce sont eux, en effet, les jeunes auteurs, qui se montrent souvent plus capables que les occidentaux de se poser des questions et de hasarder des réponses, même si elles dérangent. C’est le cas de Deniz Gamze Erguven et de sa première œuvre au féminin. Mustang est l’histoire de cinq sœurs orphelines qui vivent dans un village avec leur grand-mère et leur oncle. Belles, insouciantes, et apparemment heureuses : une sorte de conte magique où la réalité lumineuse des premières images se transforme rapidement en un cauchemar qui n’est que trop réel. Au début, il y a un jeu innocent entre camarades, le dernier jour de classe à l’école, qui condamne les jeunes filles à la réclusion d’abord, puis, presque insensiblement, aux violences en famille, aux mariages forcés : « Le petit scandale que les adolescentes suscitent est quelque chose que j’ai vécu personnellement », dit la réalisatrice. D’autre part, « la société turque est très hétérogène. Il y a des femmes extrêmement libres et modernes, et d’autres segments de la population encore soumis à des règles traditionnelles et conservatrices ».

 

 

Parmi les détails les plus inquiétants, la clinique où l’on retire le « certificat de virginité », les grilles aux fenêtres, les vêtements informes, les mariages arrangés, les sermons de l’imam sur la chasteté, imposés par l’oncle qui ensuite se glisse dans le lit de ses nièces. À qui la faute alors, à la religion, aux traditions, à l’ignorance ? L’actrice Serra Yilmaz, icône du metteur en scène Ferzan Özpetek, avertit : « Ce qui existe dans la province, on le trouve aussi à Istanbul. C’est une ville tentaculaire, c’est comme si elle avait explosé pour devenir un monstre. Dans les quartiers périphériques, la vie peut être encore plus dure ». Un film ne suffit pas pour répondre, ce qui sert c’est un nouveau commencement, comme celui qui accompagne la fugue des deux plus jeunes adolescentes le jour fixé pour le mariage. Une renaissance qui a la couleur de l’aube sur le Bosphore.

 

 

La condition de la femme au niveau pratique et juridique, la manière de concevoir le mariage, la famille, l’éducation, les droits affirmés et niés, constituent un critère pour saisir combien, et comment, dans la représentation du monde islamique, la religion se distingue de la culture, et comment se produit la rencontre/affrontement avec la modernité. Il y a des éléments symboliques, par exemple le voile, que nous devrons nous habituer à déchiffrer. Le prix Oscar iranien Asghar Faradhi nous l’a montré, avec ses films (About Elly, Une séparation) où les femmes se montrent la tête découverte seulement dans ce no man’s land qu’est le seuil, le lieu du récit suspendu entre la maison et le monde extérieur. Peu de symboles et beaucoup de certitudes en revanche dans le documentaire Malala, de David Guggenheim, où la jeune pakistanaise, blessée par les talibans parce qu’elle voulait étudier, et lauréate du prix Nobel, raconte avec son père son engagement pour défendre les droits des femmes à l’instruction. Quelques images suffisent pour décrire comment change la vie d’un maître d’école et de sa famille : le drapeau noir qui flotte sur la ville à l’arrivée de l’État Islamique, les voitures incendiées, les bûchers de livres, ordinateurs et CD, les haut-parleurs qui prononcent chaque soir les noms des pécheurs, les exécutions publiques. « Comme beaucoup de femmes du Swat », raconte Malala, « ma mère se couvrait le visage, non par religion mais par tradition. Maintenant, elle ne se couvre plus que les cheveux. Me couvrir le visage me donne l’impression que je suis en train de cacher mon identité ». Sur ce que l’on appelle État Islamique, Malala a les idées très claires : ce n’a jamais été une question de foi, mais de pouvoir. « Les talibans sont un petit groupe de personnes qui réduisent Dieu à un être aux vues limitées. Ce sont eux, les ennemis de l’Islam ». Une réplique du père, toutefois, suggère qu’il y avait déjà auparavant quelques problèmes pour les femmes du Pakistan. « Quand Malala est née, mon cousin m’a porté l’arbre généalogique de la famille. Je l’ai remonté jusqu’à 300 ans en arrière, mais aucune femme n’y était mentionnée, il n’y avait que des hommes. J’ai pris un stylo, j’ai tracé une ligne, et j’ai écrit : Malala ».

 

 

Pitza e datteri.jpgLe dernier témoignage vient d’un acteur de vingt ans, Medhi Meskar, un marocain qui a grandi à Trévise en Italie. C’est l’imam du film-comédie Pitza e datteri, (Pitza et dattes) dirigé par le kurde iranien Fariborz Kamkari, auteur de Les fleurs de Kirkouk. Un conte qui se moque des stéréotypes : le protagoniste en est le néo-converti Vendramin (l’acteur italien Battiston) à la recherche de l’identité perdue. De toute évidence, des deux, c’est lui l’intégraliste. « La clé choisie dans le film », dit Meskar qui se déclare musulman non pratiquant, « montre l’existence d’une culture laïque musulmane qui n’a pas peur de rire d’elle-même ». Dans la scène la plus drôle du film, la maigre communauté islamique de Venise discute sur la manière de reprendre à Zara, coiffeuse turque, la mosquée qu’elle a occupée avec son salon. « Trouvé solution », dit le jeune imam qui vient du désert. « Je sais pas comment on dit en italien, mais c’est chose très amusante. Viennent tous, femmes, enfants… ». « Le marché ? », suggère Vendramin. L’imam feuillette le Coran : « Le Livre dit que nous mettons femme dans trou et nous portons beaucoup de cailloux pour tous ». « Et qu’est-ce qu’on fait avec les cailloux ? » demandent les autres. « Nous lançons », répond-il. « Mais après elle meurt…mais c’est une lapidation ! », s’exclame horrifié le président de la communauté. « Bravo, voilà comment ça s’appelle ! ». « Mais c’est fantastique ! », hurle, enthousiaste, le converti Battiston. C’est la modernité, beauté.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Emma Neri, « L’Occident censure, les réalisateurs musulmans racontent », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 140-142.

 

Référence électronique:

Emma Neri, « L’Occident censure, les réalisateurs musulmans racontent », Oasis [En ligne], mis en ligne le 20 juillet 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/loccident-censure-les-realisateurs-musulmans-racontent.

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