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Islam

Lire le Coran au XXIe siècle

Coran [Richard Mortel - Flickr]

On a vu réapparaitre, à l’époque moderne, une approche fortement littéraliste de l’Écriture, qui privilégie des interprétations transmises par la tradition aux dépens d’autres lectures tout aussi valables

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 03/06/2019 15:18:09

On a vu réapparaitre, à l’époque moderne, une approche fortement littéraliste de l’Écriture, qui privilégie des interprétations transmises par la tradition aux dépens d’autres lectures tout aussi valables. Ceux qui adoptent la méthode textuelle semblent croire qu’elle fournit un degré de certitude plus élevé en ce qui concerne la « signification » du texte. D’autres en revanche estiment nécessaire la prise en compte du contexte dans lequel vivent les musulmans.

 

 

L’éthique islamique, le droit et la théologie sont fondés essentiellement sur le Coran et sur son application pratique de la part du Prophète Muhammad et des premières communautés musulmanes. Étant donné la centralité du texte sacré pour les musulmans, l’une des disciplines les plus importantes de la tradition islamique est l’exégèse coranique. Au cours des quatorze siècles passés, les musulmans ont développé une variété d’approches du Coran et des sciences auxiliaires de l’exégèse. La richesse de cette littérature montre bien que généralement, les musulmans n’ont pas abordé le Coran avec une méthode purement « littéraliste », mais ont fait recours à une vaste gamme de principes et d’instruments d’interprétation pour mettre l’orientation, les conseils et les instructions contenus dans le texte sacré en rapport avec les contextes, les circonstances et les exigences changeantes des sociétés musulmanes.

 

 

En dépit de cette grande variété exégétique, les temps modernes ont vu réapparaitre une approche fortement littéraliste de l’Écriture, qui privilégie notamment certaines interprétations des textes transmises par la tradition, aux dépens d’autres lectures tout aussi valables. On peut définir une telle approche de « textuelle ».

 

 

Ceux qui adoptent la méthode textuelle semblent croire que celle-ci fournit le degré le plus élevé de certitude en ce qui concerne la « signification » du texte, et estiment qu’elle permet de se mouvoir au sein de l’extrême complexité et fluidité de l’expérience contemporaine en ayant un cadre d’idées simple et sans équivoque. Le succès de cette approche textuelle et l’attrait qu’elle exerce sur un nombre consistant de musulmans dans le monde est l’un des défis les plus sérieux auquel les intellectuels et penseurs d’aujourd’hui doivent faire face[1].

 

 

Plusieurs savants musulmans contemporains ont critiqué les simplifications produites par le littéralisme. Muhammad Hashim Kamali, éminent spécialiste afghan de jurisprudence islamique, qui a été longtemps professeur à l’Université islamique internationale de Malaisie, soutient par exemple que ce littéralisme textuel n’est pas en mesure d’affronter les défis que la société contemporaine lance aux sociétés musulmanes et à la loi islamique[2]. Pour Yudian Wahyudi, chercheur indonésien, s’ils se concentrent exclusivement sur le sens littéral du texte en ignorant un facteur aussi crucial que le contexte, les littéralistes donnent des interprétations partielles et souvent contradictoires[3]. Khaled Abou El Fadl, juriste koweitien qui enseigne à l’UCLA (Université de la Californie), souligne toujours que l’une des caractéristiques les plus alarmantes de l’approche littéraliste est le manque d’attention aux principes moraux et éthiques de l’Islam. Pour Abou El Fadl le littéralisme produit une image déformée du Dieu du Coran et dénature certaines questions-clé comme la perspective de l’Islam sur les femmes[4].

 

 

 

 

 

La recherche d’instruments nouveaux

 

 

C’est dans ce cadre que des experts musulmans venus d’origines, disciplines et écoles de pensée diverses, ont commencé à affiner de nouveaux instruments pour interpréter le Coran, et en particulier ses textes éthico-juridiques. L’idée à la base de leur méthode – une idée qui en réalité n’est pas nouvelle – c’est que certains enseignements du Coran sont de nature contextuelle : c’est-à-dire qu’il y a une corrélation étroite entre le texte de la révélation coranique et le contexte dans lequel celle-ci est advenue. Tandis que la plupart des enseignements du Coran sont restés pertinents et valables, même dans les contextes et dans les générations successives, certains d’entre eux pourraient être devenus moins pertinents, si ce n’est même inadéquats, avec l’évolution des temps. Par exemple, des changements significatifs sont intervenus dans la manière dont le rôle et la fonction de la femme est perçu dans la société. Dans l’Arabie du début du VIIe siècle, souvent les femmes dépendaient socialement et économiquement des hommes de leur famille, en particulier de leurs pères ou de leurs maris. Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi dans de nombreuses sociétés, et il pourrait de ce fait être nécessaire de réinterpréter les enseignements coraniques sur ce thème. Dans le cas contraire, ceux-ci pourraient perpétuer des normes et des valeurs problématiques, et priver de leurs droits certains segments de la population.

 

 

En général, la « contextualisation » implique deux activités essentielles : l’identification du message ou des messages fondamentaux qui émergent du texte coranique dans le processus d’interprétation, et leur application à des contextes différents. Le message se détermine d’après la manière dont le texte coranique a été compris et appliqué dans son contexte originel. Il est ensuite « traduit » et appliqué au nouveau contexte contemporain. Le processus de « traduction » du message requiert une connaissance approfondie aussi bien du « macro-contexte » originel que du « macro-contexte » actuel, c’est-à-dire des deux contextes dans toutes leurs dimensions (sociale, politique, économique, intellectuelle, culturelle), parmi lesquels l’interprète se meut constamment – sans ignorer par ailleurs les contextes à travers lesquels la compréhension du texte a transité.

 

 

L’une des tâches essentielles donc de l’interprétation contextuelle est d’examiner les sources, l’histoire et les traditions les plus importantes pour reconstituer le contexte dans lequel le texte coranique a été révélé, et les valeurs dominantes de la société à cette époque. Comme l’interprète d’aujourd’hui du Coran est fort éloigné du temps de la révélation, la reconstruction du contexte originel sera toujours difficile et problématique. Un tableau complet du monde de l’époque, avec toutes ses complexités, ses protagonistes, ses institutions, les valeurs, les normes et les cadres intellectuels et culturels de référence, est difficile à réaliser. Voilà pourquoi aucune reconstruction du contexte par l’interprète coranique ne pourra jamais être considérée comme sacro-sainte ou définitive. En dépit de ces limites, le processus de reconstruction reste une partie importante de l’interprétation contextuelle. Il faut plutôt regarder à ce processus comme un chantier toujours ouvert : plus on recueille d’informations sur le monde dans lequel le texte coranique a été révélé, plus la reconstruction sera précise.

 

 

En ce qui concerne en revanche le macro-contexte contemporain, l’interprétation contextuelle doit analyser les éléments économiques, sociaux, culturels et intellectuels liés aux questions qui surgissent dans l’interprétation d’un texte coranique particulier. Peut-être l’un des aspects les plus importants du macro-contexte moderne est l’insistance sur l’importance de la « raison » et sur l’abandon de l’imitation aveugle des premiers docteurs.

 

 

Aux temps modernes, des savants comme l’égyptien Muhammad ‘Abduh (mort en 1905), et ceux qui ont été influencés par son enseignement, ont de nouveau mis l’accent sur le rôle de la raison dans l’interprétation du Coran, au point que l’approche de ‘Abduh a été qualifiée d’« herméneutique rationnelle et moderne »[5]. Aux yeux de ‘Abduh, la relation entre raison et révélation était claire : elles sont toutes deux des sources importantes et devraient se compléter l’une l’autre[6]. Le cheikh égyptien estimait en effet que la raison n’est pas en antithèse avec le Coran et l’Islam, mais qu’elle est plutôt la clé pour les comprendre[7].

 

 

Fort de cette attention à la raison, l’interprète contextuel analyse les faits, les normes, les valeurs et les institutions associés à la question spécifique soulevée dans le texte coranique, et les confronte avec ceux du macro-contexte du début du VIIe siècle afin de déterminer comment le message coranique peut être « traduit » dans le contexte du XXIe siècle.

 

 

 

 

 

Quatre phases

 

 

Bien qu’il existe plusieurs modes d’approcher le Coran selon la méthode de l’interprétation contextuelle, dans mes publications je résume cette approche en quatre phases.

 

 

Dans la première phase, l’interprète devrait réfléchir sur la parole du texte coranique, sur sa nature et sur son importance pour les musulmans. Il devrait aussi considérer sa propre vision du monde, ses expériences vécues, l’éducation qu’il a reçue, ses propres valeurs et ses propres préjugés ainsi que les normes et les valeurs de la société dans laquelle il vit. L’objectif de ce processus est de reconnaître comment ces facteurs conditionnent l’interprète lui-même et son travail d’interprétation.

 

 

La deuxième phase prévoit que l’interprète s’interroge sur le texte lui-même, sur sa précision et sa fiabilité. Dans le cas du Coran, les musulmans croient qu’il est la Parole de Dieu gardée et conservée par eux, et ils pensent de ce fait que son authenticité historique ne peut être mise en question et qu’il doit être interprété come un texte historiquement fiable. L’interprète doit toutefois enquêter sur la fiabilité de toute une série d’éléments et de textes en corrélation avec le Coran, comme les variantes de lecture (qirâ’ât) et les traditions prophétiques (hadîth), qui peuvent être utilisés dans le processus d’interprétation.

 

 

Dans la troisième phase, l’interprète affronte la « signification » du texte. Il s’agit ici d’un processus complexe qui implique une série de sous-phases et typologies d’analyses.

 

 

Le premier objectif est d’arriver à la signification de base du texte à travers la compréhension du contenu linguistique et littéraire dans lequel le texte s’inscrit, et son unité thématique. L’analyse linguistique du texte peut comporter une enquête syntaxique, morphologique, stylistique, sémantique ou pragmatique. Une partie de ce processus exige que soient identifiés la typologie du texte, d’éventuels textes parallèles dans le Coran et dans les hadîths qui traitent le même sujet, sa localisation temporelle et ses destinataires. L’interprète devrait en effet reconstruire le plus possible le macro-contexte de la révélation pour comprendre quels aspects les premiers destinataires de la révélation (la première génération de musulmans) mettaient en valeur, ou quels aspects ils considéraient secondaires. Cette analyse sur plusieurs niveaux est nécessaire pour réaliser une image la plus complète possible du texte.

 

 

Dans la quatrième phase, l’interprète devrait concentrer son attention sur la manière dont un musulman contemporain peut entrer en relation avec la signification du texte à laquelle il est parvenu au terme de la troisième phase. Au lieu de négliger ou de refuser la longue histoire de l’interprétation du texte en question, l’interprète reconnaît le rôle significatif qu’a joué cette tradition en modelant notre compréhension actuelle du texte. Une partie fondamentale de cette phase consiste à confronter et opposer le contexte moderne avec le contexte originel du texte, en tenant compte des contextes « connecteurs », c’est-à-dire les contextes intermédiaires entre le contexte des origines et celui d’aujourd’hui. Cette approche devrait conduire à une interprétation pertinente du texte, cohérente avec son objectif de fond et avec le message global du Coran. Toute interprétation à laquelle on arrive devrait être passée au crible par les membres de la communauté exégétique dont fait partie l’interprète, lesquels devraient en évaluer le bien-fondé. En d’autres termes, une approche contextuelle ne pose pas seulement la question de la signification d’un texte, mais s’interroge aussi sur ce que pourrait être la signification de ce texte dans des contextes différents.

 

 

 

 

 

Deux exemples

 

 

La plus grande partie du texte coranique traite de thèmes éthiques, moraux, théologiques, spirituels et historiques, et s’adresse à l’être humain d’une manière qui transcende les contextes particuliers. Les questions affrontées par le Coran sont souvent de l’ordre des principes moraux généraux. On le voit bien par les références aux obligations morales d’équité et de justice, par l’attention à qui est marginalisé, faible ou vulnérable, par les rappels à la responsabilité personnelle et à l’au-delà, par la valeur morale édifiante des récits historiques. Le Coran procède de la sorte à des fins didactiques. En conséquence, ces références, on peut les lire et les relire, les interpréter, les comprendre et les appliquer à une vaste gamme de circonstances[8]. De fait, les textes coraniques qui aujourd’hui font difficulté d’interprétation et d’application sont relativement peu nombreux, et il y a des passages de nature éthico-juridique pour lesquels l’approche contextuelle peut offrir une interprétation plus appropriée, vu les changements significatifs survenus dans le macro-contexte actuel[9].

 

 

L’un des points-clé où une approche contextuelle peut s’avérer plutôt utile est celui des textes coraniques qui traitent des femmes et de l’égalité. La plupart des textes coraniques sur les femmes ne posent sans doute pas, de ce point de vue, de problème particuliers : mais certains textes peuvent être lus ou perçus comme favorables à l’inégalité. L’une des principales spécialistes du Coran, Amina Wadud, par exemple, soutient que la plupart du texte coranique n’a rien à voir avec des pratiques injustes et discriminatoires envers les femmes. Le Coran souligne en effet de différentes manières les valeurs d’équité, de justice et d’égalité (musâwât) entre hommes et femmes dans tous les aspects de la vie[10]. Wadud explique que si l’on enquête sur la logique qui sous-tend des injonctions coraniques spécifiques, on peut découvrir de nouvelles trajectoires morales, sociales et politiques qui vont au-delà des significations littérales et concrètes du texte[11].

 

 

Un autre domaine où une approche contextuelle peut s’avérer très utile est l’interprétation de certains textes coraniques touchant les rapports interreligieux. Alors que plusieurs textes coraniques préconisent un rapport sain, de collaboration et d’amitié avec les personnes adhérant à d’autres religions, il y en a d’autres qui peuvent être interprétés dans le sens d’une attitude hostile. Si on les interprète à partir d’une approche contextuelle, ces textes montrent que les attitudes négatives invoquées sont généralement liées à des circonstances et des questions particulières propres à leur temps. Aussi beaucoup de musulmans estiment-ils qu’il faut les lire à la lumière de ce passage coranique:

 

 

 

 

 

Dieu ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas expulsés de vos maisons ; Dieu aime ceux qui sont équitables. Dieu vous interdit seulement de prendre pour patrons ceux qui vous combattent à cause de votre foi ; ceux qui vous expulsent de vos maisons et ceux qui participent à votre expulsion. Ceux qui les prennent pour patrons, voilà ceux qui sont injustes ! (60,8-9).

 

 

 

 

 

Il s’agit de versets qui contiennent des indications importantes sur la manière dont les musulmans devraient entretenir des rapports avec des personnes adhérant à d’autres religions : il apparaît évident que l’on n’interdit pas aux musulmans d’instaurer de bons rapports avec les non-musulmans. Au contraire, le traitement réservé par le musulman aux non-musulmans devrait être fondé sur les principes de concorde et de justice, surtout envers ceux qui manifestent des intentions pacifiques envers les musulmans. En particulier il est demandé aux musulmans de se comporter avec courtoisie et justice avec les non-musulmans, à moins que ceux-ci ne veuillent détruire les musulmans et leur foi[12].

 

 

Dans l’ensemble, l’approche contextuelle fournit une méthode valable d’interprétation du Coran, méthode qui reconnaît leur juste valeur aux approches d’interprétation précédentes tout en gardant la claire conscience des changements des conditions sociales, politiques et culturelles[13]. Ainsi, la méthode contextuelle ne réduit pas, mais amplifie la signification contemporaine et l’importance des enseignements coraniques, en reconnaissant aussi bien le contexte de la révélation que le contexte actuel du XXIe siècle[14].

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 

 

 

 

[1] Abdullah Saeed, Reading the Qur’an in the Twenty-First Century: A Contextualist Approach, Routledge, Oxon-New York 2014, p. 182.

 

 

[2] Mohammad Hashim Kamali, Issues in the Legal Theory and Prospects for Reform, « Islamic Studies » 41 (2001), pp. 1-21.

 

 

[3] Yudian Wahyudi, Hasan Hanafi on Salafism and Secularisam, in Ibrahim Abu Rabi’ (dir.), The Blackwell Companion to Contemporary Islamic Thought, Blackwell, Oxford 2006, p. 260.

 

 

[4] Khaled Abou El Fadl, Speaking in God’s Name:Islamic Law, Authority and Women, Oneworld, Oxford 2003.

 

 

[5] Aliaa Ibrahim Dakroury, Toward a Philosophical Approach of the Hermeneutics of the Qur’an, « The American Journal of Islamic Social Sciences », 23 (2006), n. 1, p. 22.

 

 

[6] Aliaa Ibrahim Dakroury, Toward a Philosophical Approach, p. 24.   

 

 

[7] Massimo Campanini, Il Corano e la sua interpretazione, Edizioni Laterza, Roma 2003.

 

 

[8] Abdullah Saeed, Reading the Qur’an, p. 180.

 

 

[9] Ibid.

 

 

[10] Ibid., p. 44.

 

 

[11] Ibid., p. 45.

 

 

[12] Maher Y. Abu-Munshar, In the Shadow of the ‘Arab Spring’: The Fate of Non-Muslims Under Islamist Rule, « Islam and Christian-Muslim Relations », 23 (2012), n. 4, p. 491.

 

 

[13] Abdullah Saeed, Reading the Qur’an, p. 4.

 

 

[14] Ibid.

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Abdullah Saeed, « Lire le Coran au XXIe siècle », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 14-20.

 

Référence électronique:

Abdullah Saeed, « Lire le Coran au XXIe siècle », Oasis [En ligne], mis en ligne le 1 août 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/lire-le-coran-au-xxie-siecle.

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