À Abou Dhabi, le pape et l’imam de al-Azhar ont signé un document important. Pourquoi il est d’un intérêt majeur, et quelles en sont les nouveautés

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:58:16

Dans le dialogue – disait un expert en la matière comme le dominicain égyptien Georges Anawati – il faut une « patience géologique ». Mais ces derniers temps, le cheminement a connu un rythme plus soutenu. Le djihadisme terroriste a joué, bien malgré lui, un rôle de poids, en incitant leaders et intellectuels musulmans à se dissocier plus nettement de la violence perpétrée au nom de Dieu. Et un apport décisif vient d’arriver ces jours-ci du Pape François et du Grand Imam de l’Azhar Ahmed al-Tayyeb.

 

En 2016, lorsque tous deux s’étaient rencontrés après cinq années de crise diplomatique entre la mosquée-université du Caire et le Saint-Siège, le Pape avait déclaré que c’était la rencontre elle-même qui était le message. Trois ans plus tard, ce message s’enrichit avec l’étonnant  « Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », signé par François et par al-Tayyeb à Abou Dhabi devant une assemblée de représentants religieux de toutes confessions et provenances. Le texte, qui indique « la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance mutuelle comme méthode et critère », s’inscrit dans le sillage du concile Vatican II, comme l’a souligné le Pape durant la conférence de presse lors du vol de retour des Émirats, tout en invitant à aller plus loin. En effet, les éléments de nouveauté ne manquent pas, à commencer par la méthode qui a présidé à la genèse de la déclaration. C’est ce qu’a souligné Adrien Candiard, l’un des frères dominicains qui poursuivent à l’IDEO du Caire le travail amorcé par Anawati : 

la nouveauté est que ce texte est écrit à quatre mains. Il est imprégné de références à la fois chrétiennes et islamiques ; il puise dans les deux traditions. C’est ensemble que ces deux responsables religieux parlent de fraternité humaine. Il est facile d'appeler au dialogue quand on est tout seul ; là, ce sont deux voix, et deux voix puissantes qui s’expriment ensemble.

Par-delà l’aspect méthodologique, le texte dépasse le cadre circonscrit de l’appartenance aux religions abrahamiques qui caractérisait même les documents les plus récents de al-Azhar, pour proposer un humanisme fondé sur la dignité intrinsèque de tout être humain, croyant ou non-croyant. À partir de cette perspective, le dialogue est appelé à devenir travail commun dans des domaines cruciaux du monde contemporain.

 

Il y avait un risque: que la rencontre interreligieuse ne se réduise à une grande opération de propagande pour les Émirats, pays qui a fait du soft power un axe stratégique de sa politique étrangère, mais qui, dans le même temps, est marqué par de fortes contradictions entre les principes proclamés et leur application dans la politique intérieure et étrangère. L’image des émirs sort sans aucun doute renforcée par cette visite, mais le Pape n’a pas gardé le silence sur des aspects particulièrement problématiques. C’est ainsi qu’il a réaffirmé que la liberté religieuse « ne se limite pas à la seule liberté de culte, mais elle voit dans l’autre vraiment un frère, un fils de ma même humanité que Dieu laisse libre et que par conséquent aucune institution humaine ne peut forcer, pas même en son nom ». En outre, se référant à des fronts – Yémen, Syrie, Iraq et Libye – sur lesquels la « Petite Sparte du Golfe » (comme on appelle les Émirats) est engagée, il a affirmé que la fraternité humaine exige le « devoir de bannir toute nuance d’approbation du mot guerre ».

 

Après l’enthousiasme pour le succès de l’événement, c’est à présent le temps plus exigeant de la réception qui commence.  La déclaration signée par François et par al-Tayyeb demande explicitement que le document « devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers », et invite intellectuels, artistes et hommes de culture à jouer le rôle qui leur revient.

 

Les obstacles ne manquent pas, à commencer par les fractures internes du monde sunnite, qui se sont manifestées, durant le voyage du Pape, sous la forme d’une note critique de l’Union mondiale des Oulémas musulmans, et qui traversent également le monde des musulmans européens. En outre, en dépit du prestige de la fonction qu’il recouvre, l’imam al-Tayyeb ne dispose pas d’une autorité magistrale proprement dite. Son implication politique dans la montée du général al-Sisi au pouvoir et sa prise de position en faveur de l’isolement du Qatar en font une figure qui divise tandis que la portée de son effort de renouveau est débattue même dans son pays.  

 

Toutefois, si on élargit le champ de vision, on ne peut que constater une évolution significative : en 1978, la mosquée de al-Azhar avait élaboré une Constitution islamique pensée « pour tout pays désireux de se conformer à la charia islamique ». Aujourd’hui, elle invoque la citoyenneté paritaire entre chrétiens et musulmans. Entretemps, la déclaration de Abou Dhabi a déjà été relancée par Sawt al-Azhar, la revue hebdomadaire de la mosquée. Si cet engagement se confirme, d’autres pourraient être eux aussi incités à entreprendre un parcours de ce genre. Ce n’est pas un hasard si un membre de cette Union mondiale des Oulémas qui a contesté l’opportunité du voyage pontifical à Abou Dhabi, a invité le Pape à ouvrir un « dialogue international entre civilisations ».

 

Le Pape lui-même a prévu des réactions négatives également au sein du monde catholique : « si quelqu’un a du mal à l’accepter, je le comprends, ce n’est pas une chose habituelle...mais c’est un pas en avant », a-t-il dit durant la conférence de presse lors du vol de retour.

 

Toutefois, les raisons pour miser avec conviction sur le parcours ouvert à Abou Dhabi sont solides, et c’est encore une fois le Pape qui les a indiquées dans son intervention : « Il n’y a pas d’alternative : ou bien nous construirons ensemble l’avenir ou bien il n’y aura pas de futur. Les religions, en particulier, ne peuvent renoncer à la tâche urgente de construire des ponts entre les peuples et les cultures. Le temps est arrivé où les religions doivent se dépenser plus activement, avec courage et audace, sans artifice, pour aider la famille humaine à mûrir la capacité de réconciliation, la vision d’espérance et les itinéraires concrets de paix ».

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