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Religion et société

Le discours d’Al-Azhar n’est pas suffisant pour les jeunes Egyptiens

Al-Azhar [© Mr_Karesuando - Shutterstock.com]

La mosquée-université est engagée dans le dialogue interreligieux et dans un travail de réforme de ses textes scolaires. Mais après la montée de Daesh, certains de ses étudiants demandent davantage

Dernière mise à jour: 29/05/2019 11:38:45

Par Chiara Pellegrino

 

Dominicain français, spécialiste de la grammaire arabe, Jean Druel vit en Égypte depuis vingt ans et dirige l’Institut dominicain d’Études orientales (IDEO) au Caire depuis 2014. Nous avons parlé avec lui de la collaboration avec al-Azhar, de la religiosité des jeunes égyptiens, des tensions entre le président al-Sisi et le grand imam al-Tayyib et de la déclaration d’Abou Dhabi sur la Fraternité humaine.

 

L’Institut dominicain d’études orientales du Caire a fait de l’étude de l’Islam sa propre vocation pour construire un dialogue académique et interreligieux. Depuis quelques années l’institut a commencé une collaboration avec la mosquée-université d’al-Azhar. De quoi s’agit-il ?

 

Al-Azhar est composée de plusieurs entités : la Mashyakha (le bureau du cheikh d’al-Azhar), l’université (al-Jâmi‘a), les écoles primaires et secondaires (al-Ma‘âhid), la mosquée (al-Jâmi‘), et plusieurs autres institutions. Nous avons toujours eu une excellente collaboration avec la Mashyakha. Ce qui est nouveau, c’est notre collaboration avec l’université. Ce sont les étudiants francophones qui nous ont sollicités, en particulier pour les sciences humaines : ils demandent de l’épistémologie, de la méthode historique et littéraire, de la traductologie, de l’analyse du texte et du discours. Leurs professeurs n’étaient pas contre mais ils nous regardaient un peu de loin. L’université d’al-Azhar est composée de presque 70 Facultés, dont la moitié sont des facultés religieuses. Parmi les facultés laïques il y a Médecine, Ingénierie, Économie, Langue et Littérature, mais il n’y a pas de faculté de Philosophie. Au Caire il y a 6 Facultés théologiques et peut-être une vingtaine de Facultés laïques, dont certaines sont féminines et d’autres masculines. Parmi les Facultés de théologie au Caire il n’y a qu’une seule faculté de fille. Dans le reste de l’Égypte c’est le contraire, il y a surtout des Facultés théologiques et presque pas de Facultés laïques. Les diplômés des Facultés théologiques peuvent se présenter au concours annuel organisé par le gouvernement pour devenir imam. N’importe qui peut se présenter mais en fait sont surtout des azharites qui se portent candidats. Dans les facultés religieuses il y a pas mal d’étrangers qui après leur diplôme repartent chez eux.

 

Nous travaillons avec les sections francophones de la Faculté de Langues et traduction (garçons) et la Faculté de Sciences humaines (filles), et avec un département d’enseignement du français aux étudiants des Facultés de théologie. Pendant deux ans nous avons organisé des séminaires mensuels. L’année dernière nous avons reçu un financement très important de l’Union Européenne (500 000 € sur 4 ans), qui nous permet d’organiser des cours de français renforcé menés par l’Institut français, de faire passer des examens de niveau (DELF), d’offrir des stages pédagogiques en France, de rétribuer les professeurs européens qui viennent donner des séminaires de méthodologie et de couvrir les frais de voyages des professeurs égyptiens qui vont assister à des colloques à l’étranger.

 

 

À votre avis, pourquoi y-a-t-il cette demande de sciences humaines parmi les jeunes ?

 

Cette demande a émergé à la suite de la montée de Daesh. Aujourd’hui les jeunes générations commencent à se rendre compte de la limite d’un Islam envisagé d’une manière seulement théorique, qu’on essaye d’appliquer sans tenir compte de l’anthropologie, de la sociologie, de la philosophie. Au Caire on entend souvent les jeunes dire que si Daesh est l’Islam, ils ne veulent plus être musulmans. Ils disent se sentir obligés de choisir entre le djihadisme et l’athéisme. Pour garder la foi dans ce contexte il faut marcher sur une ligne de crête, ce qui est très difficile à faire. Ils nous demandent comment nous, au couvent, nous pouvons être totalement investis dans notre foi et totalement modernes. Il faut donc faire un lien entre la théologie purement spéculative et la vie de tous les jours.

 

Aujourd’hui les sciences humaines contemporaines sont le grand point de blocage dans les universités. La question est de savoir s’il est licite ou illicite de les étudier et de les appliquer à la religion. Beaucoup de gens disent que l’Islam est un phénomène purement divin, qui n’est pas susceptible d’être analysé avec les sciences humaines contemporaines. Certains étendent ce principe à l’arabe en tant que langue sacrée dans laquelle a été révélé le Coran. L’arabe n’étant pas seulement une langue parmi d’autres, il serait stérile de chercher à l’étudier avec des outils linguistiques communs aux autres langues. Mais les jeunes générations ne croient plus à cela, elles sont très demandeuses de philosophie et de sociologie à appliquer à la religion, tandis que les anciennes générations qui ne connaissent pas ces sciences sont réticentes.

 

 

Selon vous, pourquoi l’Égypte a-t-elle raté le train des sciences humaines ?

 

Pour des raisons principalement linguistiques. Dans beaucoup d’écoles, les sciences dures sont enseignées en anglais et les matières littéraires en arabe. Au bac, les meilleurs élèves vont dans des filières anglophones (médecine, ingénierie, pharmacie…) et les moins bons vont dans les sections littéraires (histoire, philosophie, religion…) Cette séparation induit une schizophrénie, sans compter que ce sont les moins doués qui se retrouvent en sciences humaines. La première génération qui est allée l’université, la génération de Taha Hussein (1889‒1973), connaissait le français et l’anglais, mais dès la deuxième génération la situation a commencé à se dégrader. Aujourd’hui dans les facultés littéraires des universités égyptiennes, ni les enseignants ni les étudiants n’ont accès à la recherche internationale en histoire, en philosophie, en sociologie, en psychologie. Ils doivent se contenter de quelques traductions. Dans le monde arabe il y a des exceptions : l’Irak dans les années soixante, la Syrie avant la guerre, le Liban et le Maghreb où les sciences humaines ont longtemps été étudiées en français.

 

Il y a donc un gros problème au niveaux éducatif dans les sciences humaines, mais pas dans les sciences dures

 

En revanche l’Égypte et l’Arabie Saoudite ont raté le train des sciences humaines, elles travaillent uniquement en arabe et, en partie pour protéger l’héritage islamique, et en partie pas incompétence notoire, elles n’utilisent que les textes classiques, tout le reste étant suspicieux, surtout la philosophie. Les étudiants ne savent pas ce que c’est une critique objective, pour eux ce sont deux mots antagonistes, une critique étant forcément subjective. Ce serait de l’opinion, et à l’université on ne peut pas faire de l’opinion, on fait uniquement de la description. Il y a donc un gros problème au niveaux éducatif dans les sciences humaines, mais pas dans les sciences dures. Nous avons de très bon médecins, ingénieurs, mathématiciens, et qui cependant croient à des choses délirantes au niveau religieux. La vision de l’Islam qui domine en Égypte, c’est une religion pure et parfaite, entièrement divine, totalement indemne de tout contexte historique et culturel, qu’il suffirait d’appliquer telle quelle pour résoudre tous les problèmes humains. Une telle vision de la religion pave le chemin à Daesh et à sa mise en œuvre manu militari de ce qu’il croit être cette religion théorique. Tout le monde fait comme si on savait parfaitement quelle était l’essence de l’Islam. Cette vision anhistorique de l’Islam est totalement délirante. Elle tue des gens, littéralement.

 

 

Depuis la montée de Daesh, dans tous les pays arabes on parle du renouveau de l’Islam. En Égypte, al-Sisi a demandé à plusieurs reprises au Grand Imam de l’Azhar de réformer le discours religieux…

 

Cela aussi, c’est délirant. Le discours religieux en Égypte est largement contrôlé par l’État, à travers le ministère des Affaires religieuses et son réseau de mosquées, et validé par les Services secrets et de sécurité intérieure. Le discours religieux n’est pas d’abord contrôlé par al-Azhar ! Si vraiment al-Sisi veut changer le discours religieux, il devrait s’adresser en premier à son ministre des Affaires religieuses et à ses imams, qui sont financés par l’État. La Mashyakha produit très peu de discours religieux. Quant à l’université d’al-Azhar et au réseau des écoles primaires et secondaires (de la maternelle jusqu’au bac), ils dispensent un catéchisme traditionnel très convenu, ce n’est pas de là que vient l’extrémisme. Le problème est beaucoup plus profond, il est lié à ce que je disais précédemment, au rôle accordé aux sciences humaines contemporaines par rapport à la religion. C’est le ministère des Affaires religieuses qui produit le discours religieux et le répand à travers ses imams, qui sont recrutés avec un concours annuel, même si personne ne connait la proportion des imams qui sont rétribués par le ministère. Les sermons des mosquées sont surveillés par les services secrets. Les programmes de télévision aussi.

 

Les rapports entre al-Sisi et le cheikh d’al-Azhar sont assez tendus, et le président tente régulièrement de mettre Ahmad al-Tayyib en difficulté

 

En Égypte il existe en effet trois types de mosquées : celles du ministère, où prêchent les imams payés par l’État, les mosquées privées (soufies, salafistes, wahhabites…) financées par des particuliers ou des associations, et la mosquée d’al-Azhar qui dépend directement du cheikh d’al-Azhar. Le ministère essaye d’imposer son sermon aussi dans les mosquées privées, mais sans succès. L’État est souvent engagé dans une partie de bras de fer pour mettre la main sur certaines mosquées privées, en particulier les mosquées salafistes, et un compromis est parfois trouvé : ils conservent la gestion de la mosquée mais ils sont obligés d’accueillir le prédicateur du ministère le vendredi. La mosquée d’al-Azhar est officiellement indépendante, mais ce qui s’y passe est évidemment très surveillé par les services secrets. Les rapports entre al-Sisi et le cheikh d’al-Azhar sont assez tendus, et le président tente régulièrement de mettre Ahmad al-Tayyib en difficulté. Al-Sisi voudrait le remplacer mais pour le faire il devrait changer la Constitution, qui garantit actuellement un poste à vie au cheikh d’al-Azhar.

 

Al-Tayyib est dans une position délicate. Il est pris entre le marteau et l’enclume, c’est-à-dire entre l’État qui fait pression sur lui d’un côté, et les Frères musulmans et les salafistes qui l’observent de l’autre. La principale critique que les Frères et les salafistes font à Ahmad al-Tayyib, c’est d’être soumis au gouvernement. Si Ahmad al-Tayyib obtempère aux injonctions du président, il ne fait que leur donner raison. Mais s’il ne fait rien, il laisse l’institution s’enfoncer. Le résultat, c’est l’immobilisme. Quant à al-Sisi, c’est un militaire, il n’est pas habitué à faire des compromis.

 

Il reste qu’il est presque impossible de réformer une institution comme al-Azhar (et même de lui donner une orientation !) parce qu’elle est trop grande. On dit qu’il y a 2 millions d’élèves dans les écoles primaires et secondaires, et en 2016 il y avait 331 000 étudiants dans les différentes facultés, dont 17 000 étrangers.

 

 

Quelles réactions a suscité en Égypte la déclaration signée par le Pape François et le Grand imam d’al-Azhar à Abou Dhabi ?

 

Ahmad al-Tayyib a demandé à toutes les facultés de l’université d’al-Azhar de la lire en classe (dans toutes les Facultés, y compris les Facultés laïques, des cours de religion sont organisés).

 

Cette déclaration a une valeur symbolique importante. Le niveau symbolique est très utile pour beaucoup de gens qui peut-être ne vont pas lire le texte et qui ne sont pas très croyants, mais qui comprendront que les chrétiens et les musulmans ne sont pas des ennemis, qu’ils sont ensemble face au terrorisme, face à la violence, à la pauvreté – cela est le message principal. Cette déclaration est importante aussi parce que c’est la première fois qu’un dignitaire musulman et un dignitaire catholique rédigent un texte ensemble.

 

Au-delà de cette valeur symbolique, le risque de ce genre de déclarations est de gommer tout ce qui fait la spécificité du Christianisme et de l’Islam, uniquement dans le but de trouver un dénominateur commun. L’humanité chrétienne, c’est le Corps du Christ, un ensemble organique vivant où Dieu est présent. L’humanité musulmane, c’est la umma, la nation des croyants qui se doivent solidarité et entraide dans leur pèlerinage terrestre vers le paradis. Or ce dont parle le document, c’est la fraternité humaine. Nous n’avons pas attendu 2019 pour savoir que nous sommes frères ! La révolution française ou la Déclaration universelle des droits de l’homme allaient déjà plus loin que cela. Les deux plus grandes religions mondiales n’ont-elles rien de plus intéressant à dire ?

 

Personnellement j’ai été touché par la phrase qui dit que Dieu n’a besoin d’être défendu par personne. Certains croyants, surtout musulmans, pensent que les êtres humains doivent défendre les droits de Dieu, veiller à ce que les symboles religieux ne soient pas tournés en dérision, ou que le Prophète ne soit pas insulté. Cette façon de penser génère énormément de violence. Nous, chrétiens, nous savons très bien depuis 2000 ans que Dieu n’a pas besoin qu’on le défende, le Père a laissé mourir son Fils en croix, il a subi l’humiliation. Le Christ est du côté des humilié, il ne demande pas qu’on le protège. La pensée musulmane n’est pas habituée à ce genre de renversement et beaucoup de musulmans pensent qu’il est de leur devoir de faire respecter les droits de Dieu sur terre, de protéger les symboles, de défendre l’Islam. La Déclaration commune affirme le contraire.

 

Le Grand imam d’al-Azhar s’est engagé dans le dialogue interreligieux

 

Le Grand imam d’al-Azhar s’est engagé dans le dialogue interreligieux et il essaye depuis longtemps avec plus ou moins de succès de se faire le porte-parole de l’Islam sunnite, voire de se faire le pape de l’islam en général. Les croyants musulmans résistent évidemment à cette idée, surtout les sunnites. En Islam, et surtout en Islam sunnite, la source de l’autorité est dans la connaissance des textes, pas dans une position sociale, une ordination ou une élection. Les croyants musulmans cherchent avant tout des savants, des gens qui connaissent par cœur les textes de la tradition et qui sont capables de les commenter. Malheureusement aujourd’hui, les soufis traditionnels et les libéraux modernistes ne connaissent pas bien les textes classiques, laissant le terrain de l’autorité aux salafistes, faisant des salafistes des sortes de gardien de l’autorité.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

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