Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:52:36

Une communauté politique homogène est formée de différentes parties mais elle ne comprend pas de minorités. Ses membres parlent la même langue, ont la même origine ethnique, partagent les mêmes croyances et les mêmes mœurs et forment un corps indivisible soumis à une seule autorité. En contraste avec ce tout homogène, une minorité est un groupe humain qui, faisant partie d'une communauté politique plus vaste n'en forme pas pour autant qu'une simple partie. Quelquefois les minorités pourraient prétendre de devenir un tout à part. Elles contestent souvent l'unité homogène qu'une majorité leur impose. L'existence des minorités devient un fait universel (1) qui exige qu'on reconnaisse un bien commun aussi bien à la majorité qu' aux minorités et qu'on définisse une forme de relation équitable entre toutes les parties qui font partie de la communauté civile. On discutera pour savoir si la minorité doit posséder un bien commun qui lui appartient, différent de celui de l'ensemble de la communauté politique. Le problème du respect de la minorité est désormais depuis longtemps un problème classique au niveau de la pure politique, mais il assume une nouvelle importance avec le brassage universel des populations. Individu, peuple et culture Une minorité n'existe pas seulement en tant que fait mais aussi en tant que valeur, du moins aux yeux de ses membres, convaincus de leur droit à voir perdurer et se développer leur minorité. L'homme est en effet un être qui se demande qui il est et qui va tout d'abord cerner son identité en prenant conscience de ses origines et de son environnement. Sa recherche doit s'appuyer sur ces données. Cela vaut également pour un individu membre d'un groupe majoritaire. A ce point de vue-là majorité et minorité ne se différentient que quantitativement. Le partage du sol entraîne le partage du sang, dans la mesure variable où les êtres humains se marient plutôt entre voisins; le partage du sang entraîne à son tour le partage de la langue appelée à juste titre "maternelle"; le partage de la langue entraîne à son tour le partage de la culture, car chaque langue ouvre une perspective particulière sur le monde et véhicule un patrimoine original. C'est ainsi que le partage à la fois du sol, du sang, de la langue et de la culture donne naissance à une communauté qui constitue ce qu'on appelle un peuple, une patrie, ou encore une nation, au sens pré-moderne du mot. Chaque individu humain fait donc partie d'un peuple, car il est engendré par ses parents, il apprend leur langue au cours de son enfance, il en adopte la vision de la vie et il en reçoit le patrimoine intellectuel et moral. En tant que membre d'un peuple, l'individu éprouve souvent le besoin de faire cause commune avec le peuple où s'élabore son identité personnelle. Le respect de la personne humaine implique donc aussi le respect de ces éléments qui définissent l'identité personnelle, de même que le respect du peuple formé d'individus qui partagent une identité collective. Il se trouve parfois que le peuple en question forme une minorité, au sens du mot qui a déjà été défini ci-dessus. C'est pourquoi comme le peuple en question a le droit de vivre et de se développer, la minorité qu'il se constitue jouira exactement de ce même droit. Une minorité "complète" est celle qui pourrait former une communauté politique homogène dans la mesure où on l'isolerait et lui attribuerait un Etat. Si ces attributs sont éliminés nous nous trouvons face à des minorités "incomplètes", minorités nationales et linguistiques tout simplement, si elles ne comportent pas de différentiation d'ordre religieux par rapport à la majorité; ou bien tout simplement religieuses ou philosophiques; ou bien encore tout simplement ethniques, puisque rien n'empêche que deux ethnies différentes puissent parler la même langue. Un peuple dure dans le temps et se souvient des événements de sa vie collective. Il vit son histoire et il la fait, il se la remémore et la raconte à ses enfants à sa façon. C'est dans cette perspective existentielle particulière qu'il développe une interprétation du mystère du monde, de l'homme et de Dieu (2). Bien que formée à partir d'une expérience limitée, cette interprétation concerne l'objet intégral (universitas entium) auquel se joint tout esprit personnel dans sa vision du monde ouverte à tout et se base sur des critères absolus. Cette sagesse déposée dans une forme concrète porte le nom de "culture". Tout cela est vrai aussi en ce qui concerne les minorités. Mais les cultures ne sont pas comme les couleurs, elles communiquent entre elles, elle tendent toutes vers l'absolu et ensemble elles font "civilisation". La genèse de la nation moderne Par ailleurs, même s'il veut "faire peuple" avec ses compatriotes, l'individu souhaite aussi quitter son pays et son peuple, du moins mentalement, cultiver son individualité dans une sorte de solitude intime, choisir librement de se lier à d'autres gens, ou bien aux mêmes, mais en tant que membres du genre humain et non pas simplement d'une patrie. Il aspire à vivre dans un corps social qui soit de façon plus sensible le résultat de la liberté. Lorsque la majorité d'un peuple pense de cette manière et veut se référer de façon collective à la liberté, une république se forme et ce peuple devient une nation. Les minorités peuvent vouloir devenir des nations et, souvent, elles le deviennent. Mais l'élément naturel n'est jamais détruit et la nation reste peuple, même si elle l'oublie parfois. Du moment que l'homme n'est pas infaillible, il n'est pas rare de voir se constituer une nation autour d'un faux concept de liberté. Dans ce cas la république devient un Moloch et la nation risque d'identifier l'étendue de son empire avec la diffusion de la liberté. L'unité politique devient exclusive et les minorités de cette nation sont envisagées comme ennemies de la nation et de la liberté. C'est pourquoi les minorités qui ne parviennent pas à devenir des nations peuvent se sentir emprisonnées et anéanties dans certaines nations. Par conséquent le mouvement des minorités nationales peut prendre en aversion tout ce qui porte la marque de la liberté (ou de la raison et de l'universel, ou encore de la nation). L'idée de république peut sans doute s'accorder avec celle de la subsidiarité qui convient aux minorités, mais cet accord est ardu, difficile. Minorité comme désir de communauté Dans le contexte d'une idéologie atomistique, où l'individu se considère presque comme un Etat, et où il ne voit plus rien entre lui et le genre humain, les revendications des minorités expriment moins les droits de communautés réelles, que les désirs d'individus qui voudraient retrouver une communauté, mais elles ont perdu le libre accès à l'intelligence de leurs cultures. Nobles, elles sont souvent l'expression d'une quête angoissée d'identité humaine. Elles sont ambiguës, expriment aussi parfois un désir de mort, et contribuent à la dissolution de toute unité ou communauté. On appelle alors pluralisme culturel le monopole intolérant d'un relativisme absolutisé, où la pluralité des cultures se réduit à une juxtaposition d'arbitraires unifiés par le nihilisme. Idéalistes, les minorités témoignent d'un attachement à une particularité réellement connue et vécue, ainsi que du refus d'une universalité anomique, d'une culture matérialiste où l'économie semble être tout, excluant toute profondeur et diversité humaines.
(1) Dans un ouvrage monumental, Joseph Yacoub, professeur de sciences politiques à l'Institut catholique de Lyon, estime qu'un humain sur six fait partie d'une minorité, ethnique, nationale, linguistique ou religieuse. J. YACOUB, Les minorités dans le monde. Faits et analyses, Desclée de Brouwer, Paris, 1998, 923 (2) JEAN-PAUL II, Discours à l'Assemblée générale des Nations Unies, 5 octobre 1995 et Discours à Bâle, au Rassemblement Oecuménique Européen, 15-21 mai 1989. Cf. J. YACOUB, op. cit., 194-200