Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:52:38
J'ai l’intention de proposer une réflexion préliminaire sur un aspect particulier des processus de ramification des tendances globales actuelles: dynamiques qui sont normalement mises en oeu-
vre dans les cas de communication culturelle croisée où des aspects typiquement occidentaux sont imités et assimilés par des cultures d’origine différente. Tout en développant mes réflexions d’un point de vue général, je tiendrai compte, comme exemple historique précis, de la rencontre des arméniens avec la modernité européenne.
Je voudrais d’abord faire deux observations préliminaires. En premier lieu, quelles que soient nos opinions sur le débat autour du postmoderne, personne ne peut ignorer que le problème dont nous sommes en train de discuter naît à l’époque moderne et concerne essentiellement les modalités selon lesquelles des cultures nationales spécifiques et différentes ont rencontré la modernité. Il existe la conviction presque générale, malgré des différences d’accent, que les origines de l’époque moderne doivent se situer au sein de ces profondes transformations qui se manifestèrent dans la vie et dans la pensée en Europe au cours des XVe et XVIe siècles.
En second lieu, l’époque de la Renaissance et de la Réforme ne fut que le point de départ d’une évolution longue et polyvalente qui se prolongea pendant des siècles. Il n’y a donc rien d’étonnant si tous les développements successifs - comme l’Illuminisme, la Révolution française, la question sociale, les expériences fascistes et nazis - ont chargé l’idée de modernité de problèmes spécifiques.
Deux cas emblématiques
Posons-nous maintenant la question fondamentale: comment est-il possible d’harmoniser la “modernité” et ses multiples implications, essentiellement d’origine occidentale, avec des cultures et des identités nationales qui lui sont étrangères? Le problème a aussi été senti à l’intérieur de l’Europe elle-même, entre ses composantes orientales et occidentales, et même jusqu’au sein des nations que l’on peut plus strictement définir européennes occidentales pour les tendances qui avaient leurs racines dans le contexte culturel d’une autre nation. Nous pouvons formuler le nœud du problème comme dialectique entre identité et altérité, transformation et continuité, tradition et évolution. Pour citer seulement deux cas emblématiques, la Turquie et le Japon ont offert tout au long du XXe siècle deux modèles différents du soi-disant processus “d’occidentalisation” ou “de modernisation”. En ce qui concerne les arméniens, ils furent parmi les premiers dans le contexte du moyen orient à se confronter avec la modernité. Cela se passa déjà dans les toutes premières phases de la montée de la modernité, quand les arméniens avaient déjà perdu leur identité étatique et qu’ils étaient dispersés dans une vaste diaspora.
Modeles de synthese
En premier lieu nous devons rappeler que, en ce qui concerne l’expérience arménienne, une sensibilité aussi prompte à accepter des modèles “étrangers” et spécialement occidentaux ne se traduisit pas par une imitation servile. Il arrive souvent d’assister à un mariage entre formes, modèles, technique, poétique, théories occidentales et une sensibilité délicieusement arménienne. Par exemple les arméniens surent séculariser la religion sans la refuser en tant que part de leur identité sociale et ils réussirent à poursuivre l’émancipation des femmes, sans refuser sur une base théorétique la féminité et la maternité. A la fin du XIXe siècle une telle ouverture critique leur permit d’être, sous certains aspects, plus avancés que certains pays européens en contact avec des réalités plus novatrices. Par exemple on perçut les échos du symbolisme français dans les milieux arméniens bien avant certains endroits d’Europe et le Manifesto futuriste de Marinetti fut publié en arménien seulement quelques mois après sa parution à Paris.
Il y a un second point important. Les problèmes posés à la conscience de soi arménienne par le contact étroit avec la culture occidentale amenèrent souvent aussi non seulement la question plus générale de la dialectique entre transformation et continuité, mais aussi un aspect plus particulier, lié directement à une caractéristique spécifique de l’histoire arménienne: l’émigration dans le monde entier. Cette caractéristique est devenue de nos jours un phénomène mondial de très grand intérêt. La culture, l’art, le mode de vie arménien se sont développés au cours des siècles non seulement dans la mère patrie, mais aussi, et dans certains cas principalement, en terre étrangère. Les arméniens réussirent en cela en vertu d’une compréhension singulière de leur identité nationale et de sa relation avec les cultures environnantes et dominantes. Nous pouvons définir cette autoconscience, d’un point de vue anthropologique-philosophique, comme une “identité multidimensionnelle” et sa relation avec le milieu comme une “intégration différenciée”. Le roi de la tradition arménienne des troubadours Sayath-Nova et un de ses admirateurs les plus doués de notre temps, le célèbre cinéaste Sergueï Parajanov, peuvent être considérés comme des cas exemplaires de cette tendance multidimensionnelle et “cosmopolite” de la culture arménienne, dans une heureuse synthèse de traits traditionnels indigènes et d’éléments assimilés.
Malgré ces résultats, les arméniens ne surent pas comprendre l’Occident sur un point. Même s’ils partagèrent cette méprise avec d’autres chrétiens orientaux dépourvus d’une structure étatique et même avec d’autres puissances orientales, ils le payèrent très cher. Je veux faire allusion à la grande espérance cultivée par les arméniens que la soi-disant Europe “chrétienne” les aurait sauvés ou, du moins, n’aurait pas permis qu’ils périssent. Le premier génocide idéologique du XXe siècle, dont les arméniens furent victimes sous l’Empire Ottoman, fut des deux côtés, pour les auteurs comme pour les victimes, un des résultats les plus terribles d’une modernité embrassée ou rêvée. De telles méprises dans la rencontre interculturelle sont, même de nos temps, plus communes que l’on ne pense. En particulier les peuples qui luttent pour la liberté et l’autodétermination et qui regardent l’Occident comme à un modèle sont souvent les victimes d’espérances utopiques et tragiques.
Les conditions de l’échange
J’ai essayé de proposer quelques observations préliminaires sur les problèmes fondamentaux de la communication interculturelle ou de la ramification des tendances globales. Le sujet est extrêmement vaste et complexe. Toutefois le point principal que je voudrais mettre en relief en conclusion est le suivant: de tels processus peuvent résulter enrichissants quand la rencontre interculturelle permet à des groupes, des nations, des religions et des cultures de s’engager dans un dialogue ouvert et dans un échange constructif. Il s’agit d’une condition fondamentale pour éviter des risques réels de perte d’identité, même si nous considérons cette dernière non pas comme un facteur statique, mais vital et dynamique. À cette fin, l’éducation et la prise de conscience sont de la plus grande importance: éducation sur la façon de s’approcher de la contrepartie, comment percevoir sa perception des valeurs et sa sensibilité envers ces derniérs; prise de conscience des ambiguïtés et des méprises qui conduisent vers de nouvelles formes d’assujettissement et d’esclavage sous les auspices et avec l’apparence trompeuse du dialogue et de la démocratie.