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Religion et société

Quelles solutions pour la France

Commémoration des victimes de l'attentat à Nice

Les « valeurs » nationales qu’un beau consensus proclame imperméables au terrorisme sonnent désormais bien creux, et on ne sait plus ce que c’est la laïcité

Depuis janvier 2015, la France vit sous une menace qui la déstabilise d’autant plus qu’elle lui reste incompréhensible. Ce n’est pas simplement qu’on ne sait pas quand, où ni comment aura lieu le prochain massacre. C’est aussi que les mobiles sont insaisissables. Le mal semble venir de nulle part et aller nulle part. On peine à imaginer quels avantages les éventuels commanditaires de ce terrorisme peuvent en tirer. Au contraire, l’horreur ressuscite une cohésion autrement inexistante – « Je suis Charlie », clame tout le monde (ou presque). L’émotion entraîne des manifestations devenues rares de compassion et de solidarité. La victimisation renforce même la conviction d’avoir raison et d’être dans le sens de l’Histoire, du Progrès et du Bien.

 

 

Après la tuerie de Charlie Hebdo, on a pu se demander si la violence n’était pas inhérente à l’Islam : c’est pour s’être moqués du Prophète que les iconoclastes du journal satirique avaient été sauvagement abattus. La publication concomitante du dernier roman de Michel Houellebecq aurait pu nourrir ce soupçon : Soumission raconte en effet la prise du pouvoir par les urnes en France d’un musulman soi-disant moderne, qui impose bientôt la sharia ; et la population se laisse faire, parce qu’elle n’a rien de solide à mettre à la place. Mais la condamnation des carnages par des imams de tous azimuts et la réprobation des nombreux immigrés et citoyens d’origine maghrébine ont dissuadé d’incriminer l’Islam en tant que tel. Et les attaques suivantes ont assassiné à l’aveuglette, au hasard, y compris des musulmans.

 

 

On s’en est alors pris à l’islamisme, en accolant à « Islam » la désinence « -isme », qui permet de désigner comme l’ennemi non pas une « grande » religion, mais sa corruption en une idéologie qui rime avec nazisme, stalinisme et toutes les utopies meurtrières du siècle dernier. Les services de renseignements et la police se sont donc mis à détecter et surveiller les individus « radicalisés », séduits par le djihad, prêts à se rendre au Moyen-Orient pour rejoindre Daech ou en revenant, et susceptibles de préparer des attentats-suicides. Tâche obscure, ingrate, nécessaire, qui a déjà permis de déjouer des projets effroyables, et qui pourtant n’est pas la panacée : l’homme qui conduisait le camion lancé comme un bélier dans la foule à Nice le 14 juillet 2016 n’avait pu être repéré. La propagande « Islamiste » sur internet avait probablement suffi à exaspérer ses frustrations personnelles.

 

 

L’étiquette « radicalisation » épinglée au mal à combattre ne fournit ainsi pas le remède qui pourrait l’endiguer et finalement l’éradiquer. Il est même permis de se demander si cette identification, pour rassurante et non sans efficacité qu’elle soit dans l’immédiat, ne masque pas en fait un problème bien plus grave : celui que pointait Houellebecq dans son roman dont on s’est empressé de ne plus parler, à savoir que les « valeurs » qu’un beau consensus proclame imperméables au terrorisme sonnent désormais bien creux – en fait, comme l’a relevé Pierre Manent dans Situation de la France, depuis le régime de Vichy et la guerre d’Algérie, tandis que le libéralisme qui, après mai 68, a envahi la morale avant l’économie n’a rien arrangé...

 

 

Les débats autour de la laïcité illustrent cette déconfiture : on ne sait plus ce que c’est au juste. Pour les uns, c’est la liberté de conscience et de culte, la neutralité de l’État, la tolérance dans les limites de l’ordre public, voire la coopération sur les terrains éducatif, humanitaire et de santé, culturel... Pour les autres, la religion, quelle qu’elle soit, doit être férocement refoulée dans le domaine privé, en attendant qu’elle disparaisse inéluctablement, parce qu’elle correspondrait à un stade révolu de l’humanité, où elle aurait engendré et justifié les pires abominations.

 

 

La « laïcité ouverte » est réaliste, mais l’idéal de respect et de civilité qui la sous-tend timidement est minimal et peu mobilisateur. Et puis ce pragmatisme subit la visibilité croissante de l’Islam sans être capable de la gérer, parce qu’il n’a comme référence que le christianisme, qui est moins désuni et bien moins théocratique. Pour sa part, dans son dogmatisme idéologique (comme le suggère l’appellation qu’il mérite), le « laïcisme » dur s’oblige à ne voir dans l’affirmation de l’identité musulmane qu’une erreur qui ne résistera pas à l’épreuve du temps. Enfin, on a des deux côtés un problème avec l’histoire et donc avec la vérité : on ne veut pas entendre parler de racines chrétiennes de l’Occident – ici afin de ne choquer personne ; là parce qu’on s’est persuadé qu’il faut renier le passé pour aller de l’avant.

 

 

Il est douteux que les élections de 2017 règlent ce conflit et donnent un nouvel élan. Une question décisive est pourtant de redéfinir la laïcité en intégrant le fait que non seulement les religions ne meurent décidément pas, mais qu’il faut désormais en France tenir compte de l’Islam avec sa spécificité. C’est probablement le meilleur moyen de désamorcer les « radicalisations ». Or, à droite aussi bien qu’à gauche et dans la mouvance populiste, on trouve à la fois des laïcs modérés mais évasifs et des laïcards intransigeants. Les principaux candidats se garderont de prendre des positions trop nettes, et tout risque de se jouer sur les personnalités, le vainqueur étant celui qui aura suscité le moins de rejets.

 

Tout cependant ne dépendra pas de la politique, ni des efforts consentis pour reconnaître l’Islam comme une réalité proche et irrécusable, avec des contenus qui conditionnent la vie personnelle et sociale. Car les musulmans ont eux-mêmes des défis à relever : sauront-ils puiser de quoi assumer leur situation de minorité officiellement non opprimée dans leur tradition qui ne prévoit rien de tel ? Et leur religion pourra-t-elle surmonter, comme y a finalement réussi le christianisme, l’examen critique et scientifique de ses sources, inévitable au contact de la « modernité » ?

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